Logo UGA Logo Uni Osnabrück

Voix de la Foule chez Tacite

Extemplo Libyae magnas it Fama per urbes, / Fama, malum qua non aliud velocius ullum [...]

(Virgile, Énéide, 4.173-174)

Illustration médiévale de la Fama

Illustration de l'édition Brant de l'Énéide, Strasbourg 1502

Affichage du corpus

En jaune, les termes renvoyant à une vocalisation collective. En vert, le discours indirect rattaché à la foule.

1/430 [Ann] I, 4-5 Rumeurs à propos des potentiels successeurs d'Auguste
A sa mort en 14 ap. J.-C., la question du successeur d'Auguste fut objet de discussions politiques à Rome entre deux camps. Ce que Tacite nous présente comme des uarii rumores passent successivement en revue Agrippa puis Tibère, les deux principaux concurrents. Enfin, Tacite en profite pour rapporter une ultime rumeur sur le potentiel empoisonnement d'Auguste par son épouse, Livie.
Pars multo maxima imminentis dominos uariis rumoribus differebant : trucem Agrippam et ignominia accensum, non aetate neque rerum experientia tantae moli parem ; Tiberium Neronem maturum annis, spectatum bello, sed uetere atque insita Claudiae familiae suberbia ; multaque indicia saeuitiae, quamquam premantur, erumpere . Hunc et prima ab infantia eductum in domo regnatrice ; congestos iuueni consulatus, triumphos ; ne iis quidem annis quibus Rhodi specie secessus exul egerit aliud quam iram et simulationem et secretas lubidines meditatum. Accedere matrem muliebri impotentia : seruiendum feminae duobusque insuper adulescentibus qui rem publicam interim premant quandoque distrahant. (5) Haec atque talia agitantibus grauescere ualetudo Augusti et quidam scelus uxoris suspectabant. Quippe rumor incesserat paucos ante mensis Augustum, electis consciis et comite uno Fabio Maximo, Planasiam uectum ad uisendum Agrippam […] . Ceux qui étaient de loin les plus nombreux colportaient en diverses rumeurs la menace que représentaient les maîtres : Agrippa ? cruel et échaudé par le déshonneur, pas à la hauteur, au vu de son âge et de son expérience, d’une tâche si lourde ; Tiberius Nero ? homme fait et éprouvé par la guerre, mais doté de l’antique orgueil naturel chez les Claudii – de nombreux signes de sa cruauté, quoique réprimés, cherchaient à éclater. Lui-même, et ce dès sa première enfance, avait été introduit dans une maison régnante ; s’étaient entassés sur sa jeunesse consulats et triomphes ; même lors de ces années passées à Rhodes en exil sous l’apparence d’une retraite, il n’avait mis en place que sa colère, sa dissimulation et ses débauches secrètes. En outre, sa mère et son incapacité, propre au féminin, à se contenir : c’est à une femme qu’il faudrait obéir et, en outre, à deux jeunes hommes capables de tantôt opprimer l’État, tantôt de le déchirer. (5) Voilà, à peu près, ce qu’ils agitaient, alors que la santé d’Auguste s’aggravait et que certains soupçonnaient son épouse d’un crime. De fait, la rumeur s’était propagée qu’Auguste, quelques mois auparavant, en n’en faisant la confidence qu’à un groupe choisi et accompagné seulement de Fabius Maximus, s’était rendu à Planasie pour voir Agrippa […].
2/430 [Ann] I, 5 Manœuvres de Livie à la mort d'Auguste
Livie s'efforce de contrôler la circulation des informations à la mort d'Auguste, qu'elle dissimule, afin que Tibère obtienne le pouvoir sans troubles.
Acribus namque custodiis domum et uias saepserat Liuia, laetique interdum nuntii uulgabantur, donec prouisis quae tempus monebat simul excessisse Augustum et rerum potiri Neronem fama eadem tulit. Livie avait en effet entouré le palais et les voies d’accès de sentinelles zélées, et, de temps à autre, d’heureuses nouvelles filtraient, jusqu’à ce qu’enfin, une fois prévues les mesures que la situation réclamait, un bruit porta deux nouvelles d’un même coup : Auguste était mort, et Néron avait le pouvoir.
3/430 [Ann] I, 7 Rome prête serment à Tibère
Tibère ayant accédé au pouvoir, Tacite décrit, dans une vision descendante sociologiquement comme à son habitude, comment les différentes composantes sociales de Rome lui prêtent serment.
Sex. Pompeius et Sex. Appuleius consules primi in uerba Tiberii Caesaris iurauere, apudque eos Seius Strabo et C. Turranius, ille praetoriarum cohortium praefectus, hic annonae ; mox senatus milesque et populus. Sextus Pompée et Sextus Appuleius, en tant que consuls, furent les premiers à prêter serment à Tibère ; puis, devant eux, ce furent Seius Strabo et Caius Turranius, celui-ci préfet des cohortes prétoriennes, celui-là, de l’annone ; bientôt après, le sénat, l’armée et le peuple.
4/430 [Ann] I, 8 Réactions lors des funérailles d'Auguste
Le jour des funérailles d'Auguste, on entendit, selon Tacite, des commentaires ironiques qui comparaient l'événements aux débordements que la ville avait connus après la mort de Jules César.
Die funeris milites uelut praesidio stetere, multum inridentibus qui ipsi uiderant quique a parentibus acceperant diem illum crudi adhuc seruitii et libertatis inprospere repetitae, cum occisus dictator Caesar aliis pessimum, aliis pulcherrimum facinus uideretur : nunc senem principem, longa potentia, prouisis etiam herendum in rem publicam opibus, auxilio scilicet militari tuendum, ut sepultura eius quieta foret. Le jour de ses funérailles, les soldats étaient debout comme pour le défendre, cibles de nombreuses moqueries de la part de ceux qui avaient eux-mêmes vu ou qui avaient entendu parler par leurs parents de ce grand jour où la servitude était encore fraiche et la liberté revendiquée sans succès, lorsque le meurtre du dictateur César paraissait un acte ignoble pour les uns, magnifique pour les autres ; désormais, c’était un prince décrépit par un long exercice du pouvoir, et alors qu’un secours contre la république avait été prévu pour ses héritiers, qu’il fallait, apparemment, protéger par des troupes militaires pour conserver la sérénité de sa sépulture.
5/430 [Ann] I, 9-10 Totengericht d'Auguste
Commentaires anonymes qui suivent les funérailles d'Auguste et jugent la vie du premier empereur de Rome, pour une partie positivement, pour une autre négativement.
Multus hinc ipso de Augusto sermo, plerisque uana mirantibus quod idem dies accepti quondam imperii princeps et uitae supremus, quod Nolae in domo et cubiculo in quo pater eius Octauius uitam finiuisset. Numerus etiam consulatuum celebrabatur , quo Valerium Coruum et C. Marium simul aequauerat ; continuata per septem et triginta annos tribunicia potestas, nomen inperatoris semel atque uicies partum aliaque honorum multiplicata aut noua. At apud prudentis uita eius uarie extollebatur arguebaturue. Hi pietate erga parentem et necessitudine rei publicae, in qua nullus tunc legibus locus, ad arma ciuilia actum, quae neque parari possent neque haberi per bonas artis. Multa Antonio, dum interfectoris patris ulcisceretur, multa Lepido concessisse. Postquam hic socordia senuerit, ille per libidines pessum datus sit, non aliud discordantis patriae remedium fuisse quam ut ab uno regeretur . Non regno tamen neque dictatura, sed principis nomine constitutam rem publicam ; mari Oceano aut amnibus longinquis saeptum imperium ; legiones, prouincias, classis, cuncta inter se conexa  ; ius apud ciuis, modestiam apud socios ; urbem ipsam magnifico ornatu ; pauca admodum ui tractata quo ceteris quies esset. (10)Dicebatur contra : pietatem erga parentem et tempora rei publicae obtentui sumpta ; ceterum cupidine dominandi concitos per largitionem ueteranos, paratum ab adulescente priuato exercitum, corruptas consulis legiones, simulatam Pompeianarum gratiam partium ; mox ubi decreto patrum fascis et ius praetoris inuaserit, caesis Hirtio et Pansa, siue hostis illos, seu Pansam uenenum uulneri adfusum, sui milites Hirtium et machinator doli Caesar abstulerat, utriusque copias occupauisse ; extortum inuito senatu consulatum, armaque quae in Antonium acceperit contra rem publicam uersa ; proscriptionem ciuium, diuisiones agrorum ne ipsis quidem qui fecere laudatas. Sane Cassii et Brutorum exitus paternis inimicitiis datos, quamquam fas sit priuata odia publicis utilitatibus remittere : sed Pompeium imagine pacis, sed Lepidum specie amicitiae deceptos ; post Antonium, Tarentino Brundisinoque foedere et nuptiis sororis inlectum, subdolae adfinitatis poenas morte exsoluisse. Pacem sine dubio posta haec, uerum cruentam : Lollianas Varianasque cladis, interfectos Romae Varrones, Egnatios, Iullos. Nec domesticis abstinebatur : abducta Neroni uxor et consulti per ludibrium pontifices an concepto necdum edito partu rite nuberet ; Q. Tedii et Vedii Pollionis luxus ; postremo Liuia grauis in rem publicam mater, grauis domui Caesarum nouerca. Nihil deorum honoribus relictum, cum se templis et effigie numinum per flamines et sacerdotes coli uellet. Ne Tiberium quidem caritate aut rei publicae cura successorem adscitum, sed, quoniam adrogantiam saeuitiamque eius introspexerit, comparatione deterrima sibi gloriam quaesiuisse. De là, une longue discussion sur la personne d’Auguste : la plupart s’étonnait de phénomènes vains – le dernier jour de sa vie correspondait à celui où, autrefois, il avait pris le pouvoir impérial pour la première fois ; il était mort à Nole, dans la maison, dans le lit où son père, Octave, avait expiré. On proclamait le nombre de ses consulats, qui l’égalait dans le même temps à Valérius Corvus et à Marius, la puissance tribunicienne, qu’il avait eue de manière continue pendant trente-sept ans, le nom d’imperator, qu’il avait acquis vingt-et-une fois, et d’autres honneurs qu’il avait multipliés ou inaugurés. Mais parmi ceux qui réfléchissaient, on exaltait ou on dénonçait sa vie de diverses façons. Les uns affirmaient que c’était par piété filiale et obligé par la situation de l’état, où il n’y avait alors aucune place pour la loi, qu’il avait déclenché une guerre civile, que l’on ne saurait, il est vrai, préparer ou mener selon d’honnêtes procédés. Il avait fait beaucoup de concessions à Antoine et tout autant à Lépide tandis qu’il vengeait les meurtriers de son père. Une fois l’un vieilli dans sa bêtise et l’autre déchu par ses passions, il n’y avait pas d’autre remède aux discordes civiles que le règne d’un seul ; mais ce n’était pas une royauté ou une dictature qui avait fondé l’État, mais le nom d’un prince. Les limites de l’empire, ce fut l’Océan ou des fleuves éloignés qui les fixèrent ; les légions, les provinces, la flotte : toutes les parties faisaient corps ensemble ; aux citoyens le droit, aux alliés la modestie ; la ville elle-même se parait de magnificence ; un petit nombre de mesures, tout au moins, avaient été prises avec force pour que le calme règne partout ailleurs. On leur rétorquait que, concernant sa piété filiale et les difficultés de l’État, elles avaient été recueillies comme des prétextes ; qu’au reste, son désir de domination l’avait conduit à exciter les vétérans à force de largesses, à se ménager, alors adolescent et homme privé, une armée, à corrompre les légions d’un consul, à simuler la complaisance pour le parti pompéien ; puis, lorsque, par un décret des sénateurs, il s’était jeté sur les faisceaux, droits des préteurs, une fois Hirtius et Pansa tués, soit que les ennemis les eussent enlevés, soit que, pour Pansa, ce fût du poison versé sur sa blessure, pour Hirtius, l’action de ses propres soldats et[, derrière,] la machination de César, il avait pris possession de leurs troupes respectives ; son consulat avait été arraché aux sénateurs contre leur gré, et les armes qu’il avait reçues pour lutter contre Antoine, il les avait tournées contre l’État ; il avait proscrit des citoyens, fait une réforme agraire sans même que ceux qui avaient fait ces mesures ne l’en louassent. Certes, la mort de Cassius et de Brutus avait été attribuée aux haines de son père, quoiqu’il soit permis de concéder les rancœurs privées à l’utilité publique ; mais Pompée, c’était l’image de la paix, et Lépide, l’apparence de l’amitié qui les avaient trompés ; dans la suite, Antoine, que les traités de Tarente et de Brindes ainsi que les noces de sa sœur avaient séduit, avait payé par la mort le prix d’une proximité fourbe. Aucun doute : c’est la paix qui y avait succédé, mais une paix sanglante : massacres de Lollius et de Varus, meurtres, à Rome, des Varron, des Egnatius, des Iulle. Et l’on n’évitait pas ses affaires privées : il avait enlevé à Néron sa femme et consulté par moquerie les pontifes pour savoir s’il était conforme à la religion de se marier enceinte si l’on n’avait pas encore accouché ; il y avait eu les débauches de Q. Tedius et de Vedius Pollio ; puis Livie, cette mère pénible pour l’État, cette marâtre pénible pour la maison des Césars. Il n’avait rien laissé pour honorer les dieux alors qu’il voulait être, dans les temples et avec les images des divinités, l’objet du culte des flamines et des prêtres. Même dans l’adoption de Tibère, il n’avait pas fait preuve de tendresse ou de soin pour l’état ; au contraire, parce qu’il avait remarqué sa superbe et sa cruauté, il avait cherché, par une comparaison qui serait au désavantage de Tibère, à augmenter sa propre gloire.
6/430 [Ann] I, 15 Tibère délègue les élections au Sénat
Le peuple fait entendre une rumeur, jugée inutile par Tacite, en réponse à la réforme tibérienne des comices.
Tum primum e campo comitia ad patres translata sunt : nam ad eam diem, etsi potissima arbitrio principis, quaedam tamen studiis tribuum fiebant. Neque populus ademptum ius questus est nisi inani rumore […]. Alors, pour la première fois, les comices furent transférés du champ de Mars au Sénat : en effet, jusqu’à ce jour, que les élections les plus importantes fussent arbitrées par l’empereur n’empêchait pas que certaines demeurent confiées aux choix passionnés des tribus. Or, le peuple, en guise de plainte contre la suppression de l’un de ses droits, ne fit que de vaines rumeurs […].
7/430 [Ann] I, 16 Corruption des armées de Pannonie
La suspension des affaires à la mort d'Auguste conduit les trois légions de Pannonie (réunies dans les quartiers d'été) à se disperser et à prêter l'oreille aux rumeurs.
Eo principio lasciuire miles discordare, pessimi cuiusque sermonibus praebere auris, denique luxum et otium cupere, disciplinam et laborem aspernari. Par ces débuts, les soldats se mirent à se disperser, se diviser, tendre l’oreille aux discussions des pires éléments, enfin à désirer une débauche oisive, méprisant la discipline et le travail.
8/430 [Ann] I, 18 Réactions de la troupe au discours de Percennius
Dans un semblant de contio, l'ancien chef de claque et soldat du rang Percennius excite la foule, qui réagit bruyamment.
Adstrepebat uulgus, diuersis incitamentis, hi uerberum notas, illi canitiem, plurimi detrita tegmina et nudum corpus exprobrantes. Postremo eo furoris uenere, ut tres legiones miscere in unam agitauerint. La foule mugissait sous le coup de divers aiguillons : les uns montraient en guise de reproche les marques des verges, les autres la blancheur de leurs cheveux, la majorité leurs haillons et leur corps nu. Enfin, ils en vinrent à ce point de folie qu’ils débattirent l’idée de mêler les trois légions en une seule.
9/430 [Ann] I, 19 Décision des légions de Pannonie
Les légions de Pannonie décident par acclamation de confier au fils du légat Junius Blaesus une légation au Sénat.
Adclamauere ut filius Blaesi tribunus legatione ea fungeretur peteretque militibus missionem ab sedecim annis ; cetera mandaturos, ubi prima prouenissent. Ils demandèrent à grands cris que ce fût le fils de Blésus qui, en tant que tribun, s’acquittât de la légation et réclamât pour les soldats le congé à partir de seize ans ; ils enverraient d’autres demandes quand celles-ci auraient été exaucées.
10/430 [Ann] I, 21 Désespoir des mutins de Pannonie
Certains mutins de l'armée de Pannonie, arrêtés par Junius Blaesus, interpellent le reste de l'armée sur le sort qui les attend.
Illi obniti trahentibus, prensare circustantium genua, ciere modo nomina singulorum, modo centuriam quisque cuius manipularis erat, cohortem, legionem, eadem omnibus inminere clamitantes. Eux se mettent à résister à ceux qui les entraînent, à chercher à se saisir des genoux des spectateurs, tantôt à dire le nom de chacun individuellement, tantôt à appeler la centurie à laquelle ils appartenaient, leur cohorte, leur légion : ils ne cessent de crier que le même sort les menace tous.
11/430 [Ann] I, 25 Réaction à la contio de Drusus
La foule militaire réagit de façon diverse à la prise de parole de Drusus devant les mutins de Pannonie.
Stabat Drusus silentium manu poscens. Illi [milites], quoties oculos ad multitudinem rettulerant, uocibus truculentis strepere, rursum uiso Caesare trepidare  ; murmur incertum, atrox clamor et repente quies ; diuersis animorum motibus pauebant terrebantque. Tandem interrupto tumultu, litteras patris recitat [Drusus] […]. Voilà Drusus qui, de sa main, réclame le silence. Les soldats, eux, à la vue de leur nombre, faisaient entendre des cris farouches ; puis, lorsqu’ils regardaient César, ils se mettaient à s'agiter : murmure incertain, violente clameur, et soudain le silence ; des passions contradictoires les apeuraient ou les rendaient effrayants. Enfin le vacarme s’interrompt, et Drusus donne lecture d’une lettre de son père […].
12/430 [Ann] I, 26 Clameur de colère des mutins de Pannonie
L'assemblée devant laquelle s'exprime Drusus se récrie devant l'absence de proposition concrète du fils de l'empereur.
Ad ea [mandata] Drusus cum arbitrium senatus et patris obtenderet, clamore turbatur . Cur uenisset, neque augendis militum stipendiis neque adleuandis laboribus, denique nulla bene faciendi licentia ? At hercule uerbera et necem cunctis permitti. Tiberium olim nomine Augusti desideria legionum frustrari solitum : easdem artis Drusum rettulisse. Numquamne ad se nisi filios familiarum uenturos ? Nouum id plane quod imperator sola militis commoda ad senatum reiciat. Eundem ergo senatum consulendum, quotiens supplicia aut proelia indicantur ; an praemia sub dominis, poenas sine arbitro esse ? Comme Drusus opposait à ces réclamations que c’était là le domaine des sénateurs, une clameur le trouble : pourquoi était-il donc venu, s’il n’avait pour but ni d’augmenter la solde des soldats ni d’alléger leur peine, en un mot, en étant absolument incapable de faire du bien ? Mais, par Hercule !, tous avaient le droit de donner les verges et la mort. Autrefois Tibère se servait du nom d’Auguste pour tromper les requêtes des légions : c’était les mêmes techniques que Drusus remettait au goût du jour. Ne leur enverrait-on jamais que des enfants encore dans le giron familial ? Voilà bien une mesure d’un genre nouveau qu’un empereur ne rejette sur le Sénat que ce qui a trait aux intérêts des soldats. Consultons donc aussi le sénat pour chaque décision de supplice ou de combat ; à moins que les récompenses dépendent des maîtres, mais que les châtiments n’aient pas d’arbitre ?
13/430 [Ann] I, 28 Bruits des soldats pendant l'éclipse de lune
Les légions de Pannonie s'effraient d'une éclipse de lune, qu'ils prennent pour de l'hostilité des dieux à l'égard de leu sédition.
Igitur aeris sono, tubarum cornuumque concentu strepere  : prout splendidior obscuriorue [luna], laetari aut maerere ; et postquam ortae nubes offecere uisui creditumque conditam tenebris, ut sunt mobiles ad superstitionem perculsae semel mentes, sibi aeternum laborem portendi, sua facinora auersari deos lamentantur. Ils se mirent donc à faire entendre le bruit du bronze, à faire résonner ensemble les trompettes et les cors : selon que la lune devenait plus brillante ou plus obscure, ils se réjouissaient ou s’attristaient ; et lorsque des nuages, en se formant, l’eurent dérobée à leur vue, les portant à croire que les ténèbres la cachaient – ainsi prompts à la superstition, les esprits que le trouble a une fois saisis ! –, ils déplorent qu’une peine infinie leur soit prédite et que les dieux dédaignent leurs crimes.
14/430 [Ann] I, 31 Début de la sédition de Germanie
Après avoir narré la révolte des légions de Pannonie, Tacite revient sur celle de Germanie, qui se déroule en même temps, et qui naît des discussions entre soldats.
Igitur, audito fine Augusti, uernacula multitudo, nuper acto in urbe dilectu, lasciuiae sueta, laborum intolerans, implere ceterorum rudes animos : uenisse tempus quo ueterani maturam missionem, iuuenes largiora stipendia, cuncti modum miseriarum exposcerent saeuitiamque centurionum ulciscerentur. Non unus haec , ut Pannonicas inter legiones Percennius, nec apud trepidas militum auris, alios ualidiores exercitus respicientium, sed multa seditionis ora uocesque : sua in manu sitam rem Romanam, suis uictoriis augeri rem publicam, in suum cognomentum adscisci imperatores. Donc, lorsque l’on eut appris la mort d’Auguste, un grand nombre de Romains que l’on avait récemment recrutés dans la ville, gens habitués à la débauche et rétifs aux labeurs, se mit à remplir l’esprit grossier des autres de l’idée que le temps était venu de réclamer pour les vétérans un congé assez tôt venu, pour les jeunes un salaire plus important, pour tous une limite convenable à leurs misères ; il fallait ore se venger de la cruauté des centurions. Et ce n’était pas une seule personne, comme c’était le cas de Percennius au milieu des légions de Pannonie, qui tenait ces propos, pas plus qu’ils n’étaient destinés aux oreilles tremblantes de soldats qui jetteraient leur yeux sur des armées en meilleure forme : au contraire, la sédition avait de multiples bouches et de multiples voix – c’était dans leur main, disaient-ils, que reposait le sort de Rome ; par leurs victoires que s’agrandissait l’État ; d’après leur nom que se nommaient les généraux.
15/430 [Ann] I, 34 Réaction des légions de Germanie à l'arrivée de Germanicus
Tacite décrit les réactions sonores diverses des soldats à l'arrivée de Germanicus auprès des légions révoltées.
Postquam uallum iniit, dissoni questus audiri coepere. […] Silentio haec uel murmure modico audita sunt. Après son entrée dans le retranchement, l’on commence à entendre des plaintes discordantes. […] Son discours fut écouté dans le silence, ou accompagné d’un faible murmure.
16/430 [Ann] I, 35 Revendications des légions de Germanie
Lors de la contio tenue par Germanicus, les soldats mutins font entendre par des cris leurs revendications « sociales », qui visent à diminuer les difficultés du service.
Mox indiscretis uocibus pretia uacationum, angustias stipendii, duritiam operum ac propriis nominibus incusant uallum, fossas, pabuli, materiae, lignorum adgestus et si qua alia ex necessitate aut aduersus otium castrorum quaeruntur. Atrocissimus ueteranorum clamor oriebatur, qui tricena aut supra stipendia numerantes, mederetur fessis, neu mortem in isdem laboribus, sed finem tam exercitae militiae neque inopem requiem orabant. 3 Fuere etiam qui legatam a diuo Augusto pecuniam reposcerent, faustis in Germanicum ominibus  ; et, si uellet imperium, promptos ostentauere. Bientôt, ce sont des voix indistinctes qui accusent le coût des exemptions, la précarité de la solde, la difficulté des travaux : en propre, ériger la palissade, creuser les fossés, amener le fourrage, les matériaux de construction, le bois, et tout ce dont on peut avoir besoin ou qui prévient l’oisiveté d’un camp. S’élevait chez les vétérans la clameur la plus violente : ils faisaient le compte de leurs trente ans, sinon plus, de service ; ils le priaient d’apporter un remède à leur épuisement, non de les faire mourir dans ces mêmes travaux, mais de mettre un terme à un engagement si pénible et de leur donner un repos qui ne fût pas indigent. Il y en avait même pour réclamer l’argent légué par le divin Auguste, accompagnant cela de souhaits de prospérité pour Germanicus ; de plus, ils montraient leur résolution pour le cas où il voudrait l’empire.
17/430 [Ann] I, 39 Agressions des soldats contre une délégation du Sénat
La première et la vingtième légions s'en prennent physiquement et verbalement à une délégation du Sénat, qu'ils accusent de vouloir supprimer les acquis de la révolte.
Interea legati ab senatu regressum iam apud aram Vbiorum Germanicum adeunt. Duae ibi legiones, prima atque uicesima, ueteranique nuper missi sub uexillo hiemabant . Pauidos et conscientia uaecordes intrat metus uenisse patrum iussu qui inrita facerent quae per seditionem expresserant . Vtque mos uulgo quamuis falsis reum subdere, Munatium Plancum consulatu functum, principem legationis, auctorem senatus consulti incusant ; et nocte concubia uexillum in domo Germanici situm flagitare occipiunt, concursuque ad ianuam facto moliuntur foris , extractum cubili Caesarem tradere uexillum intento mortis metu subigunt. Mox uagi per uias obuios habuere legatos, audita consternatione ad Germanicum tendentis . Ingerunt contumelias, caedem parant, Planco maxime, quem dignitas fuga impediuerat ; neque aliud periclitanti subsidium quam castra primae legionis . Pendant ce temps, les légats du Sénat vont trouver Germanicus, qui était déjà revenu à l’autel des Ubiens. À cet endroit passaient l’hiver deux légions, la première et la vingtième, ainsi que les vétérans récemment appelés sous le drapeau. Ces troupes apeurées et en proie à la démence sont pénétrées de la peur que cette ambassade était venue, sur l’ordre des sénateurs, pour annuler les mesures qu’ils avaient arrachées par leur sédition. Suivant l’habitude de la foule de supposer un coupable pour des faits pourtant faux, ils accusent Munatius Plancus, un ancien consul et chef de la délégation, d’être l’auteur du sénatus-consulte ; et en pleine nuit, ils commencent à réclamer le drapeau planté dans la maison de Germanicus : accourant ensemble à sa porte, ils forcent l’entrée, tirent Germanicus du lit et l’obligent, par des menaces de mort, à leur donner le drapeau. Puis, errant dans les rues, ils rencontrèrent des légats qui avaient appris la mutinerie se dirigeaient vers chez Germanicus. Ils leur lancent des injures et s’apprêtent au meurtre, en particulier contre Plancus – sa dignité l’empêchait de fuir. Il n’eut dans cette tentative d’autre refuge que le camp de la première légion.
18/430 [Ann] I, 41 Lamentation des soldats de Germanie au moment du départ d'Agrippine
Germanicus décide d'éloigner de la sédition de Germanie sa femme Agrippine et leur fils, le jeune Caligula ; cette décision déclenche chez les mutins un violent sentiment pathétique et une prise de parole en forme de déploration.
Gemitusque ac planctus etiam militum auris oraque aduertere  : progrediuntur contuberniis. Quis ille flebilis sonus  ? Quod tam triste ? Feminas inlustris, non centurionem ad tutelam, non militem, nihil imperatoriae uxoris aut comitatus soliti : pergere ad Treuiros et externae fidei. […] Orant, obsistunt, rediret, maneret, pars Agrippinae occursantes, plurimi ad Germanicum regressi. Les gémissements et les lamentations vont jusqu’à attirer l’attention des soldats, qui attendent et voient le cortège. Ils sortent de leurs tentes. Qu’est-ce que ces bruits d’affliction ? Qu’y a-t-il de si déplorable ? Des femmes illustres, mais pas de centurion pour les protéger, pas de soldat, rien de propre à l’épouse d’un général, pas de trace de l’escorte habituelle ; et elles se rendent directement chez les Trévires, s’offrent à la confiance d’étrangers ! […] Ils implorent, s’opposent : qu’elle revienne ! qu’elle reste ! Une partie fait obstacle à Agrippine, la plupart reviennent vers Germanicus.
19/430 [Ann] I, 44 Les légions de Germanie reviennent dans le devoir
Les soldats rebelles répondent au discours de Germanicus en reconnaissant leur erreur et en le suppliant de leur pardonner.
Supplices ad haec et uera exprobrari fatentes, [Germanicum] orabant puniret noxios, ignosceret lapsis et duceret in hostem ; reuocaretur coniunx, rediret legionum alumnus neue obses Gallis traderetur. À ces paroles, eux le suppliaient, reconnaissaient la véracité de ses reproches, le priaient de punir les coupables, de pardonner ceux qui s’étaient trompés, de les conduire contre l’ennemi : qu’il fasse revenir son épouse ! qu’il rappelle l’enfant des légions sans le livrer en otage aux Gaulois !
20/430 [Ann] I, 46 Réactions de l'Vrbs aux mutineries
La cité s'alarme de la nouvelle des deux rebellions (sans savoir l'issue de la première, du fait de l'éloignement) et s'en prend à l'inaction de Tibère.
At Romae nondum cognito qui fuisset exitus in Illyrico, et legionum Germanicarum motu audito, trepida ciuitas incusare Tiberium quod, dum patres et plebem, inualida et inermia , cunctatione fincta ludificetur, dissideat interim miles neque duorum adulescentium nondum adulta auctoritate comprimi queat. Ire ipsum et opponere maiestatem imperatoriam debuisse cessuris, ubi principem longa experientia eudemque seueritatis et munificentiae summum uidissent. An Augustum fessa aetate totiens in Germanias commeare potuisse : Tiberium uigentem annis sedere in senatu, uerba patrum cauillantem ? Satis prospectum urbanae seruituti : militaribus animis adhibenda fomenta, ut ferre pacem uelint. À Rome cependant, on ne connaissait pas encore le dénouement des événements d’Illyrie, et l’on avait appris par ouï-dire le mouvement des légions de Germanie ; la ville, inquiète, se mit à accuser Tibère de tromper les sénateurs et la plèbe, ordres impuissants et désarmés, en feignant l’hésitation alors que, dans le même temps, les soldats se révoltaient sans que l’autorité, encore trop jeune, de deux adolescents ne puisse les mater. Il aurait dû y aller lui-même pour leur opposer la majesté de l’empereur : ils auraient cédé à la vue d’un prince doté d’une longue expérience et, par ailleurs, disposant  souverainement des châtiments et des grâces. Quoi ? Auguste, quoique affaibli par la vieillesse, aurait pu se rendre tant de fois en Germanie, et Tibère, dans la fleur de l’âge, resterait assis au Sénat, à jouer au plus fin avec les discours des sénateurs ? On avait assez veillé à l’asservissement de la ville : c’était aux militaires qu’il fallait appliquer un calmant pour qu’ils veuillent bien porter la paix.
21/430 [Ann] I, 49 Purge dans les légions rebelles de Germanie
Les chefs organisent une épuration interne des légions rebelles de Germanie, la « partie la plus saine du camp » (quod maxime castrorum sincerum erat, Tac., Ann., 1.48) se chargeant d'éliminer, de nuit, les meneurs de la sédition.
Diuersa omnium, quae umquam accidere, ciuilium armorum facies. […] Clamor, uulnera, sanguis palam, causa in occulto ; cetera fors regit. Bien différent de tous les combats jamais advenus pendant les guerres civiles, ce spectacle. Seuls les clameurs, les blessures, le sang étaient évidents ; la cause, elle, invisible ; du reste, c’est le hasard qui règne.
22/430 [Ann] I, 49 Volonté de l'armée de Germanie de faire campagne contre les Germains
En réaction aux troubles internes des légions de Germanie, les troupes décident de marcher à l'ennemi, les barbares germains..
Truces etiam tum animos cupido inuolat eundi in hostem, piaculum furoris ; nec aliter posse placari commilitonum manis, quam si pectoribus impiis honesta uulnera accepissent. Ces esprits encore farouches sont alors pénétrés du désir de courir contre l’ennemi : ce sera là l’expiation de leur folie ; le seul moyen d’apaiser les mânes de leurs compagnons d’armes était de recevoir dans leur poitrine impie d’honnêtes blessures.
23/430 [Ann] I, 64 Attaque des Germains sur l'armée d'A. Caecina Severus
La retraite de l'armée de Germanicus à travers le territoire germain conduit la partie menée par le légat A. Caecina Severus à affronter des escarmouches germaines, dans la zone des Pontes Longi.
Barbari perfringere stationes seque inferre munitoribus nisi , lacessunt, circumgrediuntur, occursant : miscetur operantium bellantiumque clamor . Les barbares s’efforçaient de détruire les postes et de se porter au-devant des soldats qui travaillaient aux fortifications ; ils les harcèlent, les entourent, les attaquent ; les clameurs des travailleurs et des soldats se mélangent.
24/430 [Ann] I, 65 Attitude contrastée des Romains et des Germains entre deux batailles
La nuit sépare les affrontements entre les Germains et la partie de l'armée romaine conduite par Caecina ; Tacite décrit l'ambiance (sonore) contrastée entre les deux camps.
Nox per diuersa inquies, cum barbari festis epulis, laeto cantu aut truci sonore subiecta uallium ac resultantis saltus complerent, apud Romanos inualidi ignes, interruptae uoces atque ipsi passim adiacerent uallo, oberrarent tentoriis, insomnes magis quam peruigiles. […] Infectos caeno aut cruore cibos diuidentes, funestas tenebras et tot hominum milibus unum iam reliquum diem lamentabantur. La nuit fut agitée pour des raisons opposées : chez les barbares, banquets festifs, chants de joie et bruits farouches emplissaient la partie inférieure de la vallée et les bois en écho ; du côté des Romains, c’étaient des feux fragiles, des voix qui s’interrompaient ; eux-mêmes, çà et là, étaient allongés le long de leur palissade, errant parmi les tentes sans être capables de dormir bien plus que parce qu’ils veillaient. […] En partageant leur nourriture souillée par la boue ou le sang, ils déploraient ces ténèbres funestes et ce qui était désormais, pour tant de milliers d’hommes, le dernier jour de leur vie.
25/430 [Ann] I, 68 Charge des Romains sur les Germains
La contre-attaque de l'armée de Caecina scelle la victoire romaine ; Tacite nous décrit les cris de guerre que poussent les légions en chargeant.
Postquam haesere munimentis, datur cohortibus signum cornuaque ac tubae concinuere. Exim clamore et impetu tergis Germanorum circumfunduntur , exprobrantes non hic siluas nec paludes, sed aequis locis aequos deos. Une fois [les Germains] bloqués par les défenses, l’on fait donner le signal aux cohortes ; les cors et les trompettes résonnèrent ensemble. De là, une clameur accompagne la charge et l’on se répand sur l’arrière-garde germaine, avec ces reproches : ce n’était pas là des forêts et des marais mais, sur un terrain égal, des dieux égaux.
26/430 [Ann] I, 69 Rumeur de la défaite de l'armée de Caecina en Germanie
Les vicissitudes des Romains lors de la campagne de Germanie ont fait circuler la rumeur d'une défaite des légions à Xanten (Castra Vetera).
Peruaserat interim circumuenti exercitus fama et infesto Germanorum agmine Gallias peti. Pendant ce temps, le bruit s’était répandu que l’armée avait été entourée et que les Gaules étaient gagnées par une armée de Germains hostiles.
27/430 [Ann] I, 70 Rumeur du naufrage de l'armée de Germanicus
Les difficultés que connaissent les deux corps d'armée commandés par Germanicus et P. Vitellius pendant leur retraite de Germanie font courir le bruit (où ? peut-être dans les castra du limes) du naufrage des légions.
Inpositae dein legiones, uagante fama submersas ; nec fides salutis, antequam Caesarem exercitumque reducem uidere. On fait ensuite embarquer les légions, alors que le bruit circulait qu’elles avaient été submergées ; et l’on ne croyait pas à leur survie avant de voir César et l’armée de retour.
28/430 [Ann] I, 76 Discussions et jugements à propos du comportement de Tibère face aux jeux
Tacite rapporte des jugements divers à propos du comportement sanguinaire de Drusus, fils de Tibère, lors des jeux des gladiateurs, et surtout de l'attitude de retrait de Tibère.
Edendis gladiatoribus, quos Germanici fratris ac suo nomine obtulerat, Drusus praesedit, quamquam uili sanguine nimis gaudens ; quo in uulgus formidolosum et pater arguisse dicebatur. Cur abstinuerit spectaculo ipse, uarie trahebant : alii taedio coetus, quidam tristitia ingenii et metu conparationis, quia Augustus comiter interfuisset. La direction d’un spectacle de gladiateur fut assumée par Drusus, qui l’avait offert au nom de son frère Germanicus et en son nom ; il le fit, se réjouissant par trop à la vue de ce sang, même vil ; cela eut pour conséquence l’effroi dans la foule, et le bruit que son père s’en était fâché. Pourquoi Tibère lui-même se tint-il à l’écart du spectacle ? On l’interprétait de diverses manières : les uns par son dégoût des rassemblements publics, certains par son caractère sévère et la crainte d’être comparé avec Auguste qui lui, en effet, y assistait avec bienveillance.
29/430 [Ann] I, 78 Revendications fiscales du peuple
Lors d'une occasion non précisée par Tacite (jeux ?), le peuple réclame la suppression d'une taxe (impôt du centième sur les ventes), sans réussite.
Centesimam rerum uenalium, post bella ciuilia institutam, deprecante populo, edixit Tiberius militare aerarium eo subsidio niti. Comme le peuple réclamait par des prières la suppression de l’impôt du centième sur les objets de ventes, que l’on avait établi après les guerres civiles, Tibère, par édit, affirma que le trésor militaire se fondait sur cette ressource.
30/430 [Ann] II, 2 Grogne des Parthes contre Vononès
Vononès, roi pro-romain envoyé chez les Parthes en 7/8 ap. J.-C., doit faire face à des jugements anonymes hostiles.
Et [Vononem regem] accepere barbari laetantes, ut ferme ad noua imperia. Mox subiit pudor degenerauisse Parthos : petitum alio ex orbe regem, hostium artibus infectum ; iam inter prouincias Romanas solium Arsacidarum haberi darique. Vbi illam gloriam trucidantium Crassum, exturbantium Antonium, si mancipium Caesaris, tot per annos seruitutem perpessum, Parthis imperitet ? Vonones fut accepté comme roi par les barbares, qui s’en réjouissaient comme d’ordinaire face à un nouveau commandement. Bientôt néanmoins survint un sentiment de honte : les Parthes s’étaient abâtardis ; ils avaient réclamé un roi venu d’un autre monde, un homme qui s’était imprégné du mode de vie de l’ennemi ; désormais, l’on considérait le trône des Arsacides comme une province romaine, et on le donnait comme tel. Où était donc passée la gloire d’un peuple qui massacrait Crassus et chassait Antoine si un esclave de César, rompu à la servitude pendant tant d’années, en venait à commander aux Parthes ?
31/430 [Ann] II, 12 Bruit de l'armée d'Arminius
À la veille de la bataille d'Idistavise, Germanicus apprend grâce à ses éclaireurs la proximité de l'armée germaine, menée par Arminius.
Suggressi propius speculatores audiri fremitum equorum inmensique et inconditi agminis murmur attulere. Des espions qui s’étaient rapprochés furtivement rapportèrent avoir entendu le hennissement des chevaux et le grondement d’une armée immense et confuse.
32/430 [Ann] II, 12 Germanicus s'interroge sur l'état d'esprit de ses soldats
À la veille de la bataille d'Idistavise, Germanicus se demande comment connaître au mieux l'état d'esprit de ses soldats, les structures d'interaction habituelles entre le commandant et la troupe (contiones notamment) lui paraissant trop limitées.
[Germanicus secum agitabat] tribunos et centuriones laeta saepius quam comperta nuntiare, libertorum seruilia ingenia, amicis inesse adulationem ; si contio uocetur, illic quoque quae pauci incipiant reliquos adstrepere. [Germanicus pensait que] les tribuns et les centurions rapportaient des nouvelles plus souvent heureuses qu’assurées ; les affranchis étaient dotés d’un esprit servile, les amis étaient dirigés par l’adulation. Convoquerait-il une assemblée ? Mais là aussi, les propositions du petit nombre sont approuvées bruyamment par le reste.
33/430 [Ann] II, 13 Germanicus parcourt son camp de nuit
À la veille de la bataille d'Idistavise, Germanicus parcourt son camp incognito afin de connaître l'état d'esprit de ses soldats. Il entend ainsi les rumeurs (positives) qui courent sur lui.
[Germanicus] fruitur fama sui, cum hic nobilitatem ducis, decorem alius, plurimi patientiam, comitatem, per seria, per iocos eundem animum laudibus ferrent, reddendamque gratiam in acie faterentur , simul perfidos et ruptores pacis ultioni et gloriae mactandos. […] Veniret dies, daretur pugna ; sumpturum militem Germanorum agros, tracturum coniuges : accipere omen et matrimonia ac pecunias hostium praedae destinare. [Germanicus] jouit alors de sa réputation : l’un fait l’éloge de la noblesse du général, l’autre de sa gloire, la plus grande partie de sa patience, de son affabilité, de son équanimité dans les affaires sérieuses et dans les badinages ; ils avouent qu’il faut lui rendre grâce dans la bataille, qu’il faut sacrifier à sa vengeance et à sa gloire ceux qui, par perfidie, ont rompu la paix. […] Que le jour vienne ! Qu’on livre bataille ! Les soldats sauront prendre les champs des Germains, sauront entraîner leurs femmes ; ils acceptent le présage : les épouses et les richesses des ennemis, ils les destinent au butin.
34/430 [Ann] II, 16 Réaction des Germains à l'hortatio d'Arminius
Les soldats germains réagissent avec enthousiasme au discours d'exhortation de leurs chefs, dont Arminius (bataille d'Idistavise).
Sic accensos et proelium poscentis in campum, cui Idistauiso nomen, [barbaros milites] deducunt. Une fois les soldats germains ainsi enflammés et réclamant le combat, on les conduit dans la plaine appelée Idistavise.
35/430 [Ann] II, 24 Récits des soldats romains emportés au loin par une tempête
Après le naufrage d'une partie de la flotte romaine, qui ramenait les légions en-deçà de la frontière, certains soldats racontent ce qu'ils ont vécu lors de la tempête.
Vt quis ex longinquo reuenerat, miracula narrabant, uim turbinum et inauditas uolucris, monstra maris, ambiguas hominum et beluarum formas, uisa siue ex metu credita. À mesure que l’on revenait de loin, on racontait des prodiges : c’était la violence des typhons, des oiseaux inouïs, des monstres marins, des silhouette incertaines d’hommes et de bêtes – toutes choses vues, sinon crues sous le coup de la peur.
36/430 [Ann] II, 25 Rumeur du naufrage de la flotte romaine
La tempête essuyée par la flotte romaine fait naître une rumeur chez les Romains et les Germains, poussant les second à reprendre courage.
Sed fama classis amissae ut Germanos ad spem belii, ita Caesarem ad coercendum erexit. Or, si le bruit de la perte de la flotte rendit aux Germains l’espoir de la guerre, il poussa César à les réprimer.
37/430 [Ann] II, 31 Mort de Libo Drusus
Libo Drusus, accusé de tramer une révolution, est poussé au suicide, dans l'une des premières affaires de lèse-majesté du règne de Tibère. La scène du suicide est l'occasion d'un tableau à la dimension sonore très travaillée.
Cingebatur interim milite domus, strepebant etiam in uestibulo ut audiri, ut aspici possent , cum Libo, ipsis quas in nouissimam uoluptatem adhibuerat epulis excruciatus, uocare percussorem, prensare seruorum dextras, inserere gladium. Atque illis, dum trepidant, dum refugiunt , euertentibus adpositum cum mensa lumen, feralibus iam sibi tenebris duos ictus in uiscera derexit. L’on entourait pendant ce temps la maison de soldats ; ils remplissaient de bruit le vestibule : on pouvait les entendre, on pouvait les voir, alors que Libo, que le festin même auquel il s’était appliqué pour y trouver un ultime plaisir ne lui fournissait que du tourment, appelait quelqu’un pour le frapper, cherchait à prendre les mains de ses esclaves, leur donnait son glaive. Mais eux, s’agitant, essayant de fuir, renversent la table et, posée sur elle, le flambeau – Libo, déjà entouré de funestes ténèbres, se transperça en deux coups les entrailles.
38/430 [Ann] II, 38 Réactions du sénat au refus de soutien financier de Tibère à M. Hortalus
Face à la détresse financière de M. Hortalus, petit-fils d'Hortensius, Tibère refuse de venir en aide à ce sénateur d'une noble famille, suscitant des réactions (sonores) négatives chez les pères conscrits, qui conduiront le prince à adoucir sa décision.
Haec atque talia, quamquam cum adsensu audita ab iis quibus omnia principum, honesta atque inhonesta, laudare mos est, plures per silentium aut occultum murmur excepere. Ces paroles et d’autres du même genre reçurent l’assentiment des oreilles qui ont coutume de louer toute action des princes, qu’elle soit bonne ou non ; néanmoins, le plus grand nombre les accueillirent dans le silence ou avec un murmure dissimulé.
39/430 [Ann] II, 39-40 Affaire du faux Agrippa Postumus
Clemens, un esclave d'Agrippa Postumus (petit-fils d'Auguste, fils d'Agrippa et de Julia), se fait passer pour son maître, mort en 14 ap. J.-C., pour tenter de prendre le pouvoir. Sa stratégie repose en grande partie sur la maîtrise des rumeurs et informations alternatives, qui courent en Italie et à Rome.
[Clemens] ignotis locis sese abdit, donec crinem barbamque promitteret : nam aetate et forma haud dissimili in dominum erat. Tum per idoneos et secreti eius socios crebrescit uiuere Agrippam, occultis primum sermonibus , ut uetita solent, mox uago rumore apud inperitissimi cuiusque promptas auris aut rursum apud turbidos eoque noua cupientis. Atque ipse adire municipia obscuro diei, neque propalam aspici, neque diutius isdem locis, sed quia ueritas uisu et mora , falsa festinatione et incertis ualescunt, relinquebat famam aut praeueniebat. (40) Vulgabatur interim per Italiam seruatum munere deum Agrippam, credebatur Romae ; iamque Ostiam inuectum 5multitudo ingens, iam in urbe clandestini coetus celebrabant , cum Tiberium anceps cura distrahere , uine militum seruum suum coerceret an inanem credulitatem tempore ipso uanescere sineret. [Clemens] se retire dans des lieux inconnus, le temps de se laisser pousser les cheveux et la barbe : de fait, il était proche en âge et en apparence de son maître. Alors grâce à des personnes compétentes qui partagent son secret se répand le bruit qu’Agrippa est en vie, d’abord dans des discussions secrètes, comme d’ordinaire pour les sujets tabous, puis via une rumeur mouvante qui s’accrédite auprès des oreilles bien disposées des gens les moins informés ou, au contraire, d’une frange agitée et, pour cette raison, avide de changements. Quant à lui, il allait dans les municipes au crépuscule sans se montrer publiquement ni rester longtemps au même endroit ; mais puisque la vérité a besoin de lumière et de délai pour s’affermir, alors que le mensonge ne demande que l’empressement et l’incertitude, il laissait derrière lui les on-dit ou les devançait. Le bruit se répandait pendant ce temps en Italie qu’une faveur divine avait sauvé Agrippa, et on le croyait à Rome ; déjà, une immense foule le célébrait à son arrivée à Ostie ; de même à Rome dans des réunions secrètes. Un double souci faisait hésiter Tibère : emploierait-il la force militaire pour maîtriser un esclave qui était sien ou laisserait-il à l’œuvre du temps le soin de disperser cette vaine croyance ?
40/430 [Ann] II, 41 Triomphe de Germanicus
Le triomphe de Germanicus en 17 ap. J.-C. est l'occasion pour Tacite de décrire les réactions mitigées des spectateurs, partagés entre la joie de l'événement et la prémonition du désastre qui menace le jeune prince et sa famille.
Augebat intuentium uisus eximia ipsius [Germanici] species currusque quinque liberis onustus. Sed suberat occulta formido , reputantibus haud prosperum in Druso patre eius fauorem uulgi, auunculum eiudem Marcellum fragrantibus plebis studiis intra iuuentam ereptum, breuis et infaustos populi Romani amores . Le spectacle s’enrichissait, chez ceux qui le regardaient, de l’apparence rare de Germanicus lui-même et de son char occupé par ses cinq enfants. Mais derrière cette joie se terrait l’effroi, lorsque l’on songeait que la bienveillance de la foule n’avait pas été favorable à Drusus, son père, que son oncle encore, Marcellus, avait été emporté, alors qu’il était encore jeune, à l’affection ardente que lui vouait la plèbe, que ces amours du peuple romain étaient brèves et funestes.
41/430 [Ann] II, 55 Menées de Pison auprès des légions de Syrie
Pison (Gn. Calpurnius Piso), nommé gouverneur de Syrie, arrive auprès des quatre légions qui s'y trouvaient et exerce immédiatement, à en croire Tacite, une influence néfaste sur elles.
Et postquam [Piso] Syriam ac legiones attigit, largitione, ambitu, infimos manipularium iuuando, cum ueteres centuriones, seueros tribunos demoueret locaque eorum clientibus suis uel deterrimo cuique  attribueret, desidiam in castris, licentiam in urbibus, uagum ac lasciuientem per agro militem sineret, eo usque corruptionis prouectus est ut sermone uulgi parens legionum haberetur. Nec Plancina se intra decora feminis tenebat, sed exercitio equitum, decursibus cohortium interesse, in Agrippinam, in Germanicum contumelias iacere, quibusdam etiam bonorum militum ad  mala obsequia promptis, quod haud inuito imperatore ea fieri occultus rumor incedebat. Après avoir atteint les légions de Syrie, Pison eut recours à la libéralité, à la brigue, à l’aide donnée aux plus humbles soldats ; dans le même temps, il délogeait les anciens centurions et les tribuns rigoureux pour donner leur place à ses clients ou aux pires éléments et laissait s’installer la paresse dans le camp, la licence dans les villes, l’inconstance et le relâchement chez les soldats ; de cette façon, il en vint à ce degré de débauche que les on-dit de la foule le considéraient comme le père des légions. Mais Plancine ne se limitait pas non plus à ce qui sied aux femmes : au contraire, elle travaillait à l’exercice des cavaliers et se mêlait aux manœuvres des cohortes, outrageant Agrippine, outrageant Germanicus –  certains bons soldats allaient même jusqu’à lui témoigner une complaisance coupable parce que, secrètement, le bruit se répandait que cela n’allait pas à l’encontre de la volonté de l’empereur.
42/430 [Ann] II, 60 Récits locaux sur Hercule
Le voyage de Germanicus en Égypte est l'occasion pour Tacite de rapporter des récits locaux (et oraux ?) sur Hercule.
Inde [Canopo] proximum amnis os dicatum Herculi, quem indigenae ortum apud se et antiquissimum perhibent eosque, qui postea pari uirtute fuerint, in cognomentum eius adscitos. De Canope, Germanicus se rendit à l’embouchure la plus proche du fleuve, qui était dédiée à Hercule : les indigènes rapportent que c’est chez eux qu’il est né, et qu’il est très ancien ; pour eux, tous ceux qui ont par la suite été d’une valeur égale ont été célébrés de son nom.
43/430 [Ann] II, 71 Vltima uerba de Germanicus
Dans ses dernières paroles, Germanicus donne à ses amis la mission de le venger, distinguant leur devoir d'amici des lamentations pathétiques de la foule.
Erit uobis [amicis meis] locus querendi apud senatum, inuocandi leges. Non hoc praecipuum amicorum munus est, prosequi defunctum ignauo questu, sed quae uoluerit meminisse, quae mandauerit exequi. Flebunt Germanicum etiam ignoti ; uindicabitis uos, si me potius quam fortunam meam fouebatis. Ce sera l’occasion pour vous, mes amis, de vous plaindre devant le sénat et de produire des lois. Le principal devoir des amis n’est pas d’accompagner le défunt d’une plainte inutile, mais de se souvenir de ses volontés et d’exécuter ses requêtes. Même les inconnus pleureront Germanicus ; vous, en revanche, vous le vengerez, si votre faveur allait à moi plutôt qu’à ma fortune.
44/430 [Ann] II, 72 Deuil de l'Orient à la mort de Germanicus
Les peuples et provinces proches d'Antioche, où meurt Germanicus en octobre 19 ap. J.-C., prennent immédiatement le deuil.
Neque multo post extinguitur, ingenti luctu prouinciae et circumiacentium populorum. Indoluere exterae nationes regesque. Il s’éteint peu après, provoquant l’immense affliction de la province et des peuples à l’entour. Les nations et les rois étrangers en furent [aussi] peinés.
45/430 [Ann] II, 73 Jugements anonymes sur Germanicus
Après la mort de Germanicus, Tacite rapporte, sous la forme du discours anonyme, les propos (à ses yeux inconsistants) qui courent sur le jeune prince, et tiennent lieu de notice nécrologique.
Et erant qui formam, aetatem, genus mortis ob propinquitatem etiam locorum in quibus interiit, magni Alexandri fatis adaequarent. Nam utrumque corpore decoro, genere insigni, haud multum triginta egressum, suorum insidiis externas inter gentis occidisse : sed hunc mitem erga amicos, modicum uoluptatum, uno matrimonio, certis liberis egisse, neque minus proeliatorem, etiam si temeritas afuerit praepeditusque sit perculsas tot uictoriis Germanias seruitio premere. Et il y en avait pour comparer sa beauté, son âge, la nature de sa mort, et même la proximité du lieu où il avait péri à la destinée d’Alexandre le Grand. De fait, affirmaient-ils, tous deux étaient d’une grande vigueur et d’une noblesse illustre ; ils avaient à peine dépassé les trente ans et péri en terre étrangère sous les coups de manœuvres venues de leur propre camp ; le premier, néanmoins, (disait-on), avait montré de la douceur vis-à-vis de ses amis et de la modération dans les plaisirs ; il n’avait fait qu’un seul mariage et n’avaient d’enfants que légitimes ; il n’était pas non plus moins enclin au combat, même sans être téméraire et quoique les  entraves de la servitude l’eussent empêché d’écraser la Germanie qu’il avait choquée de tant de victoires.
46/430 [Ann] II, 75 Agrippine attire la sympathie en Orient
Au moment de s'embarquer pour Rome, Agrippine est l'objet d'une lamentation collective (anonyme et très peu circonstanciée), qui déplore sa situation présente et à venir.
At Agrippina, quamquam defessa luctu et corpore aegro, omnium tamen quae ultionem morarentur intolerans ascendit classem cum cineribus Germanici et liberis, miserantibus cunctis quod femina nobilitate princeps, pulcherrimo modo matrimonio, inter uenerantis gratantisque aspici solita, tunc feralis reliquias sinu ferret, incerta ultionis, anxia sui et infelici fecunditate fortunae  totiens obnoxia . Quant à Agrippine, elle était abattue par le chagrin et par la maladie ; néanmoins, ne pouvant tolérer tout ce qui pouvait retarder sa vengeance, embarque sur la flotte avec les cendres de Germanicus et ses enfants ; tous se plaignaient quand ils songeaient que cette femme, la première par le rang, qui, naguère, jouissait d’un mariage exceptionnel, et que l’on voyait entourée des marques du respect et de la gratitude, portât désormais sur son sein des restes funèbres, incertaine de sa vengeance, tourmentée pour son avenir et tant de fois soumise aux revers de fortune par une fécondité contraire.
47/430 [Ann] II, 76 Hésitations de Pison (1)
Ayant appris la mort de Germanicus, Pison hésite à rester en Syrie ou à rentrer à Rome, et réunit son conseil. Les centurions sont favorables à une reprise en main de l'armée, mais son fils l'exhorte à rentrer à Rome et à ne pas se défier des rumeurs.
Adfluebant centuriones monebant que prompta illi [Pisoni] legionum studia : repeteret prouinciam non iure ablatam et uacuam. Igitur quid agendum consultanti M. Piso filius properandum in urbem censebat : nihil adhuc inexpiabile admissum neque suspiciones imbecillas aut inania famae pertimescenda. Les centurions affluaient en lui rappelant que l’allégeance des légions lui revenait : qu’il gagne donc la province, qu’on lui avait enlevée illégalement et qui restait vide. Son fils, M. Piso, qu’il interrogeait en conséquence sur l’action à mener, était d’avis de se rendre en hâte à Rome : il n’avait, à l’entendre, encore rien commis d’inexpiable, et les vaines suspicions ou les futilités de la rumeur n’étaient pas à craindre par-dessus tout.
48/430 [Ann] II, 77 Hésitations de Pison (2)
Ayant appris la mort de Germanicus, Pison hésite à rester en Syrie ou à rentrer à Rome, et réunit son conseil. Domitius Celer, qui prend la parole ici, l'exhorte à rester en Syrie ; l'un des arguments est la force des rumeurs que la popularité de Germanicus pourrait déclencher à Rome.
Relinquendum etiam rumoribus tempus quo senescant : plerumque innocentis recenti inuidiae imparis. At si teneat exercitum, augeat uiris, multa quae prouideri non possint fortuito in melius casura . « An festinamus cum Germanici cineribus adpellere , ut te inauditum et indefensum planctus Agrippinae ac uulgus imperitum primo rumore rapiant ? » Il fallait aussi laisser le temps aux rumeurs de vieillir : souvent, les innocents ne pouvaient rien face à une haine récente. Au contraire, s’il était maître d’une armée, s’il augmentait ses forces, bien des événements imprévisibles pourraient tourner/tourneraient bien par hasard. « Ou peut-être que nous nous hâtons d’aborder avec les cendres de Germanicus afin que toi, sans être entendu et sans te défendre, tu sois déchiré par les plaintes d’Agrippine et par une foule ignorante, la première rumeur venue ? »
49/430 [Ann] II, 82 Arrivée de la nouvelle de la mort de Germanicus à Rome et réaction des Romains
Des nouvelles contradictoires arrivèrent successivement à Rome à la mort de Germanicus ; lorsque celle-ci fut définitivement connue, la ville plongea dans l'affliction.
At Romae, postquam Germanici ualetudo percrebuit cunctaque ut ex longinquo aucta in deterius adferebantur, dolor, ira et erumpebant questus . Ideo nimirum in extremas terras relegatum , ideo Pisoni permissam prouinciam ; hoc egisse secretos Augustae cum Plancina sermones . Vera prorsus de Druso seniores locutos : displicere regnantibus ciuilia filiorum ingenia, neque ob aliud interceptos quam quia populum Romanum aequo iure complecti reddita libertate agitauerint . Hos uulgi sermones audita mors adeo incendit ut ante edictum magistratuum, ante senatus consultum sumpto iustitio deserentur fora, clauderentur domus . Passim silentia et gemitus, nihil compositum in ostentationem ; et, quamquam neque insignibus lugentium abstinerent, altius animis maerebant . Forte negotiatores uiuente adhuc Germanico Syria egressi laetiora de ualetudine eius attulere. Statim credita, statim uulgata sunt : ut quisque obuius, quamuis leuiter audita in alios atque illi in plures cumulata gaudio transferunt . Cursant per urbem, moliuntur templorum foris ; iuuat credulitatem nox et promptior inter tenebras adfirmatio. Nec obstitit falsis Tiberius donec tempore ac spatio uanescerent : et populus quasi rursum eremptum acrius doluit. À Rome, toutefois, lorsque l’état de santé de Germanicus fut connu et que toutes les nouvelles, grossies par la distance, eurent été tournées au mal, la souffrance, la colère éclatèrent, ainsi que les plaintes. C’était sans doute pour cette raison qu’il avait été exilé aux extrémités de la terre, pour cette raison que sa province avait été transmise à Pison ! C’était donc là ce à quoi avaient abouti les propos secrets d’Augusta et de Plancine ! Les vieillards n’avaient dit que la vérité au sujet de Drusus : ils ne plaisent pas au pouvoir, ces fils au caractère populiste – et la seule raison pour laquelle ils avaient été supprimés, c’était parce qu’ils avaient songé à rassembler le peuple sous l’égalité du droit en lui rendant sa liberté. Ces propos de la foule s’accentuèrent à la nouvelle de sa mort, au point qu’ils devancèrent l’édit des magistrats et le sénatus-consulte pour suspendre les affaires, quitter le forum, déserter les maisons. Partout, le silence et les gémissements, sans aucun arrangement à visée ostentatoire ; et, quoique l’on ne négligeât point les symboles du deuil, c’était les cœurs qui, plus en profondeur, s’affligeaient. Par hasard, des marchands, partis de Syrie alors que Germanicus était encore vivant, apportèrent des nouvelles plus favorables sur son état de santé. Aussitôt crues, aussitôt répandues ! À mesure que l’on se rencontre, on transmet ces on-dit (reçus bien légèrement) à d’autres, qui rapportent à un plus grand nombre des propos grossis par la joie. L’on court dans la ville, l’on force les portes des temples ; la nuit aide à la crédulité et, dans les ténèbres, on a plus de facilité à affirmer. Quant à Tibère, il ne s’opposa pas à ces mensonges jusqu’à ce que le temps et la distance les fassent disparaître ; le peuple, lui, pleura avec plus de force un homme qu’il pensait avoir perdu une deuxième fois.
50/430 [Ann] II, 87 Récriminations de la plèbe contre le cours de l'annone
La hausse du prix du blé déclenche des plaintes dans la plèbe, sans que Tacite en précise les modalités (lieu, forme de la communication) ; ces critiques poussent Tibère à réagir.
Saeuitiam annonae incusante plebe statuit [Tiberius] frumento pretium quod emptor penderet, binosque nummos se additurum negotiatoribus in singulos modios. Comme la plèbe se plaignait des rigueurs du cours de l’annone, Tibère décida que le blé aurait le prix qu’il coûtait à l’acheteur ; lui-même donnerait en plus deux sesterces aux marchands pour chaque boisseau.
51/430 [Ann] III, 1 Attitude de la foule à l'arrivée d'Agrippine à Brindes
Une foule bigarrée se regroupe à Brindes, où doit débarquer Agrippine, et s'interroge sur l'attitude convenable à adopter face à la veuve de Germanicus.
Atque ubi primum ex alto uisa classis, complentur non modo portus et proxima maris, sed moenia ac tecta, quaque longissime prospectari poterat, maerentium turba et rogitantium inter se silentione an uoce aliqua egredientem exciperent . […] Postquam duobus cum liberis, feralem urnam tenens, egressa naui defixit oculos, idem omnium gemitus ; neque discerneres proximos alienos, uirorum feminarumue planctus. Et dès que l’on aperçut la flotte au loin, ce ne sont pas seulement le port et le rivage qui sont pris d’assaut, mais aussi les murs et les toits et tous les endroits qui permettaient d’observer le grand large – foule endeuillée qui s’interrogeait : fallait-il accueillir son arrivée par le silence ou avec quelque cri ? Lorsque, accompagnée par deux enfants et portant l’urne funéraire, elle fut sortie du navire et qu’elle eut baissé les yeux, chez tous, le même gémissement ; et l’on ne pouvait même pas distinguer les proches amis des étrangers, les cris de douleur des hommes de ceux des femmes.
52/430 [Ann] III, 2 Lamentation du cortège d'Agrippine qui rentre à Rome
La marche d'Agrippine, portant les cendres de Germanicus, est accompagnée des déplorations des habitants des villes que le cortège traverse.
Etiam quorum diuersa oppida, tamen obuii et uictimas atque aras dis Manibus statuentes lacrimis et conclamationibus dolorem testabantur . […] Consules M. Valerius et M. Aurelius (iam enim magistratum occeperant) et senatus ac magna pars populi uiam compleure, disiecti et ut cuique libitum flentes . Même les citoyens de villes distantes venaient toutefois à leur rencontre, sacrifiaient des victimes et dressaient des autels aux dieux Mânes ; par leurs larmes et leurs lamentations communes, ils témoignaient de leur douleur. Les consuls M. Valérius et M. Aurélius (en effet, ils étaient déjà entrés en fonction), le sénat et une grande partie du peuple se répandirent sur la route, çà et là, chacun pleurant selon son bon vouloir.
53/430 [Ann] III, 4 Funérailles de Germanicus
Même si la crémation du corps a été faite à Antioche, Germanicus est inhumé à Rome, et les honneurs funèbres lui y sont rendus. Tacite décrit la déploration collective et le désespoir de toute la cité (soldats, sénat, peuple) qui assistent à la cérémonie.
Dies quo reliquiae [Germanici] tumulo Augusti inferebantur modo per silentium uastus, modo ploratibus inquies ; plena urbis itinera, conlucentes per campum Martis faces. Illic miles cum armis, sine insignibus magistratus, populus per tribus concidisse rem publicam, nihil spei reliquum clamitabant, promptius apertiusque quam ut meminisse imperitantium crederes. Nihil tamen Tiberium magis penetrauit quam studia hominum accensa in Agrippinam, cum decus patriae, solum Augusti sanguinem, unicum antiquitatis specimen appellarent uersique ad caelum ac deos integram illi subolem ac superstitem iniquorum precarentur. Le jour où l’on apportait ses restes au tombeau d’Auguste, tantôt la désolation faisait régner le silence, tantôt les cris de lamentation agitaient la ville ; les routes étaient remplies, les torches, au Champ de Mars, brillantes. Là se tenaient les soldats en armes, là, sans leurs insignes, les magistrats, le peuple groupé par tribus ; « l’État s’écroule ! Il ne reste aucun espoir ! » : voilà ce qu’ils ne cessaient de crier, et ce avec trop de naturel et de franchise pour que l’on puisse croire qu’ils se souvenaient de ceux qui les gouvernaient. Et pourtant, rien ne fut plus vivement ressenti par Tibère que la ferveur ardente de ces gens pour Agrippine, alors qu’ils lui donnaient le nom d’honneur de la patrie, d’unique sang d’Auguste, de dernier exemple des mœurs de jadis, et que, se tournant vers le ciel et les dieux, ils priaient pour que la descendance d’une telle femme soit épargnée et survive à ces temps d’injustice
54/430 [Ann] III, 5-6 Rumeurs critiquant l'organisation des honneurs funèbres rendus à Germanicus
Pendant (ou après) les « funérailles » de Germanicus à Rome, on entendit, selon Tacite, des commentaires, qualifiés ensuite de rumeurs, critiquant l'attitude de Tibère, en retrait, et les maigres honneurs rendus à Germanicus à cette occasion.
Fuere qui publici funeris pompam requirerent compararentque quae in Drusus patrem Germanici honora et magnifica Augustus fecisset. Ipsum quippe asperrimo hiemis Ticinum usque progressum neque abscedentem a corpore simul urbem intrauisse ; circumfusas lecto Claudiorum Iuliorumque imagines ; defletum in foro, laudatum pro rostris, cuncta a maioribus reperta aut quae posteri inuenerint cumulata : at Germanico ne solitos quidem et cuicumque nobili debitos honores contigisse. Sane corpus ob longinquitatem itinerum externis terris quoquo modo crematum ; sed tanto plura decora mox tribui par fuisse quanto prima fors negauisset. Non fratrem nisi unius diei uia, non patruum saltem porta tenus obuium. Vbi illa ueterum instituta , propositam toro effigiem, meditata ad memoriam uirtutis carmina et laudationes et lacrimas uel doloris imitamenta  ? (6) Gnarum id Tiberio fuit ; utque premeret uulgi sermones, monuit edicto multos inlustrium Romanorum ob rem publicam obisse, neminem tam flagranti desiderio celebratum. Il y en eut pour réclamer l’apparat attaché aux funérailles publiques, et pour comparer le sublime des honneurs faits par Auguste à Drusus, le père de Germanicus. De fait, disaient-ils, l’empereur en personne, au plus rude de l’hiver, s’était avancé jusqu’à Ticinum et, sans s’éloigner du corps, était entré en même temps que lui dans la ville ; son lit avait été entouré des portraits de Claudii et de Iulii ; on l’avait pleuré sur le forum, loué aux rostres, faisant appel à tout ce que les ancêtres avaient imaginé ou que leurs successeurs avait inventé ; Germanicus, lui, n’avait pas même joui des honneurs traditionnellement dus à quelque personne noble que ce soit. Certes, la longueur du voyage les avait poussés à trouver un moyen de bruler son corps en terre étrangère ; mais il était d’autant plus convenable de lui attribuer plus d’honneur que le hasard l’avait d’abord empêché. Mais son frère ne s’était présenté que lorsqu’il était à un jour de voyage, et son oncle n’était pas même allé aux portes ! Où donc étaient passé les fameuses institutions des ancêtres, la statue posée devant le lit funèbre, les poèmes crées à la mémoire de sa valeur et les éloges, et les larmes, ou du moins l’imitation de la douleur ? (6) Tibère appris ces mots ; et pour réprimer les paroles de la foule, il fit observer par un édit que de nombreux Romains illustres étaient morts pour l’État, mais que personne d’avait été honoré d’un regret si brûlant.
55/430 [Ann] III, 7 Plaintes contre Pison
À l'issue de la période de deuil, les esprits se tournent vers Pison, dont l'attitude suspecte, en Orient, est critiquée.
Tum exuto iustitio reditum ad munia et Drusus Illyricos ad exercitus profectus est, erectis omnium animis petendae e Pisone ultionis et crebro questu, quod uagus interim per amoena Asiae atque Achaiae adroganti et subdola mora scelerum probationes subuerteret. Nam uulgatum erat missam, ut dixi, a Cn. Sentio famosam ueneficiis Martinam subita morte Brundisii extinctam, uenenumque nodo crinium eius occultatum nec ulla in corpore signa sumpti exitii reperta. La période de suspension des affaires déclarée terminée, l’on retourna à ses devoirs et Drusus partit pour l’armée d’Illyrie ; tous les esprits restaient mobilisés à la recherche d’une vengeance contre Pison, et l’on entendait fréquemment des plaintes de ce qu’il vivotait pendant ce temps au milieu des délices de l’Asie et de l’Achaïe, supprimant par un fourbe retard, symbole de sa superbe, les preuves de ses crimes. En effet, le bruit s’était répandu que l’envoyée de Cn. Sentius, comme je l’ai dit, Martine, dont les poisons faisaient la gloire, s’était éteinte d’une mort subite à Brindes, et que du venin avait été caché dans le nœud que formaient ses cheveux, sans que l’on eût trouvé sur son corps quelque trace d’un suicide.
56/430 [Ann] III, 9 Rumeurs sur le retour de Pison à Rome
Des rumeurs (courant à Rome, sans doute) affirment que Pison s'est conduit de manière suspecte avec ses soldats lors de son retour à Rome.
Eaque res agitata rumoribus ut in agmine atque itinere crebro se militibus ostentauisset. Ce fut une chose très discutée par des rumeurs que la manière dont il s’était fréquemment montré aux soldats pendant le trajet de la troupe.
57/430 [Ann] III, 10 Pensées de Pison à la veille de son procès
Pison voit d'un bon œil la décision de Tibère d'instruire lui-même son procès, convaincu qu'il se montrera insensible à la pression populaire (et en particulier aux rumeurs).
Petitumque est a principe [Tiberio] cognitionem [Pisonis] exciperet. Quod ne reus quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens : contra Tiberium spernendis rumoribus ualidum et conscientiae matris innexum esse. On demanda au prince d’instruire l’enquête. Cette mesure n’était même pas combattue par l’accusé, qui craignait les ferveurs du peuple et des sénateurs ; à l’opposé, songeait-il, Tibère était fort pour mépriser les rumeurs et lié à la complicité de sa mère.
58/430 [Ann] III, 11 État d'esprit de la cité à la veille du procès de Pison
Tacite décrit l'état de tension extrême de Rome alors que le procès de Pison doit commencer.
Post quae [Drusum redientem] reo L. Arruntium, P. Vinicium, Asinium Gallum, Aeserninum Marcellum, Sex. Pompeium patronos petenti iisque diuersa excusantibus, M’. Lepidus et L. Piso et Liuineius Regulus adfuere, arrecta omni ciuitate, quanta fides amicis Germanici, quae fiducia reo ; satin cohiberet ac premeret sensus suos Tiberius. Haud alias intentior populus plus sibi in principem occultae uocis aut suspicacis silentii permisit. Après ces événements, comme l’accusé réclamait comme défenseurs Lucius Arruntius, Publius Vinicius, Asinius Gallus, Aeserninus Marcellus et Sextus Pompée et que ceux-ci alléguaient comme excuse des motifs différents, ce furent Manius Lepidus, Lucius Pison et Livineius Regulus qui le soutinrent. Toute la ville était alors dans l’attente de savoir à quel point les amis de Germanicus se monteraient fidèles, combien l’accusé ferait preuve de hardiesse, si Tibère réussirait à contenir et à réprimer ses sentiments. À aucun autre moment, le peuple ne se montra plus attentif et ne se permit plus de parler secrètement ou de faire peser des silences menaçants contre l’empereur.
59/430 [Ann] III, 14 Clameurs et rumeurs hostiles du peuple pendant le procès de Pison
Pendant le procès de Pison, le peuple, qui pensait, peut-être sur la foi d'une rumeur (dont Tacite ne fait pas mention, cependant), que le gouverneur de Syrie serait peut-être acquitté, fit entendre des clameurs devant la curie, exerçant ainsi une forte pression sur les sénateurs, avant de se demander, par une rumeur, quelle décision a été prise par le prince.
Simul populi ante curiam uoces audiebantur : non temperaturos manibus si patrum sententias [Piso] euasisset . Effigiesque Pisonis traxerant in Gemonias ac diuellebant, ni iussu principis protectae repositaeque forent. Igitur inditus lecticae et a tribuno praetoriae cohortis deductus est, uario rumore custos saluti an mortis exactor sequeretur. En même temps, l’on entendait devant la curie le bruit du peuple : à les entendre, ils ne sauraient maîtriser leurs mains si Pison échappait à la décision du Sénat. Des images de Pison, amenées aux Gémonies, allaient y être saccagées, si un ordre du prince ne les avaient pas protégées et remises en place. Pison est donc placé dans une litière et conduit par le tribun de la cohorte prétorienne, accompagné d’une rumeur hésitante sur ce gardien : le suivait-il pour s’assurer de son salut ou de son meurtre ?
60/430 [Ann] III, 15 Clameurs hostiles des sénateurs pendant le procès de Pison
La reprise du procès donne lieu à des clameurs hostiles de la part des sénateurs à l'encontre de Pison.
Redintegratamque accusationem, infensas patrum uoces , aduersa et saeua cuncta perpessus, nullo magis exterritus quam quod Tiberium sine miseratione, sine ira, obstinatum clausumque uidit, ne quo adfectu perrumperetur . On reprit l’accusation, sous les bruits hostiles des sénateurs et toute la cruauté de leur opposition : il endura cela, mais rien ne le terrifia plus que l’attitude dépourvue de compassion et de colère de Tibère, qu’il voyait obstiné et fermé afin qu’aucun sentiment ne se fît jour.
61/430 [Ann] III, 17 Indignation des « gens de bien » contre l'acquittement de Plancine
Protégée par Livie, Plancine (Munatia Plancina), la femme de Pison, fut acquittée. Cette décision suscita de longues plaintes indignées d'un groupe assez peu défini (les « gens de bien »), dans un contexte lui aussi peu déterminé (au sénat ? dans les rues ?).
Pro Plancina cum pudore et flagitio disseruit, matris preces obtendens , in quam optimicuiusque secreti questus magis ardescebant. Id ergo fas auiae interfectricem nepotis adspicere, adloqui, eripere senatui. Quod pro omnibus ciuibus leges obtineant, uni Germanico non contigisse. Vitellii et Veranii uoce defletum Caesarem, ab imperatore et Augusta defensam Plancinam. Proinde uenena et artes tam feliciter expertas uerteret in Agrippinam, in liberos eius, egregiam auiam ac patruum sanguine miserrimae domus exsatiaret. Il parla en faveur de Plancine avec une retenue scandaleuse, prétextant les prières de sa mère, contre laquelle s’enflammaient plutôt les plaintes secrètes de tous les gens de bien. Il était donc permis à une grand-mère de regarder la meurtrière de son petit-fils, de lui parler, de l’arracher des mains du Sénat ! Les droits garantis par les lois à tous les citoyens ne concernaient donc pas le seul Germanicus ! Les voix de Vitellius et de Véranius  avaient pleuré César, mais l’empereur et Augusta, eux, avaient défendu Plancine ? Eh bien ! qu’elle tournât donc ses techniques d’empoisonneuse qui avaient fait leurs preuves avec tant de réussite contre Agrippine, contre ses enfants ! Qu’elle satisfît donc une aïeule et un oncle hors pairs du sang d’une famille si malheureuse !
62/430 [Ann] III, 18 Évocation du futur empereur Claude
L'oubli de Claude de la liste des « vengeurs » de Germanicus est l'occasion pour Tacite de rappeler le curieux destin du futur empereur, que tout le monde, y compris la fama semble négliger.
Quippe fama , spe, ueneratione potius omnes destinabantur imperio quam quem futurum principem fortuna in occulto tenebat. En effet, la voix publique, l’espoir, le respect désignaient à l’empire tous plutôt que celui que la fortune réservait, en secret, au rôle de futur prince.
63/430 [Ann] III, 19 Rumeurs diverses à propos de la mort de Germanicus
Terminant le récit des conséquences de la mort de Germanicus, Tacite évoque les nombreuses rumeurs qui en résultèrent, et en tirent une loi générale sur la course des bruits publics.
Is finis fuit ulciscenda Germanici morte, non modo apud illos homines qui tum agebant, etiam secutis temporibus uario rumore iactata. Adeo maxima quaeque ambigua sunt, dum alii quoquo modo audita pro compertis habent, alii uera in contrarium uertunt, et gliscit utrumque posteritate. Ce fut-là la fin des mesures pour venger la mort de Germanicus ; une rumeur diverse en fit un objet de débat non seulement chez les contemporains, mais aussi dans la période qui suivit. En effet, c’est à ce point que les événements les plus importants sont obscurs, certains considérant comme véridique ce qu’ils ont pu, d’une façon ou d’une autre, entendre, d’autres transformant la réalité en son contraire : la postérité se charge d’amplifier ces deux comportements.
64/430 [Ann] III, 23 Plainte des spectateurs du théâtre à l'égard de Lepida
Æmilia Lepida, fille de Lépide le Jeune, est accusée d'adultère, d'empoisonnement et de lèse-majesté. Elle cherche à obtenir la clémence en se rendant au théâtre et en attirant les plaintes des spectateurs.
Lepida ludorum diebus qui cognitionem interuenerant theatrum cum claris feminis ingressa, lamentatione flebili maiores suos ciens ipsumque Pompeium, cuius ea monimenta et adstantes imagines uisebantur, tantum misericordiae permouit ut effusi in lacrimas saeua et destanda Quirinio clamitarent, cuius senectae atque orbitati et obscurissimae domui destinata quondam uxor L. Caesari ac diuo Augusto nurus dederetur . Au cours des jours de jeux qui avaient interrompu l’instruction, Lepida entra au théâtre avec des femmes illustres et fit appel, avec des gémissements pitoyables, à ses ancêtres et jusqu’à Pompée, dont on pouvait contempler l’œuvre et les statues à l’entour. Elle provoqua ainsi un tel sentiment de pitié que l’on se répandît en larmes en ne cessant de crier des injures cruelles à Quirinius : c’était à sa vieillesse stérile, selon eux, à sa maison complètement inconnue qu’on livrait celle qui, autrefois, était destinée à épouser L. César et à devenir la bru du divin Auguste.
65/430 [Ann] III, 29 Réactions diverses au destin des enfants de Germanicus
Tacite regroupe dans ce chapitre différentes mesures relatives à la domus impériale. L'élévation de Nero, qui bénéficie d'une dérogation pour exercer la questure avant l'âge légal, suscite des réactions ironiques au sénat, tandis que son mariage avec la fille de Drusus (Julia) est accueilli par une rumeur positive. Dans le même temps, la progression de Séjan à l'intérieur de la domus Augusta (sa fille allait épouser le fils de Claude) est accueillie avec fraîcheur (sans doute également parmi la plèbe).
Per idem tempus Neronem e liberis Germanici iam ingressum iuuentam [Tiberius] commendauit patribus, utque munere capessendi uigintiuiratus solueretur et quinquennio maturius quam per leges quaesturam peteret non sine inrisu audientium postulauit. […] Auctum dehinc gaudium nuptiis Neronis et Iuliae Drusi filiae. Vtque haec secundo rumore, ita aduersis animis acceptum quod filio Claudii socer Seianus destinaretur . Polluisse nobilitatem familiae uidebatur suspectumque iam nimiae spei Seianum ultra extulisse. À la même époque, Tibère recommanda au Sénat Néron, un des fils de Germanicus qui était entré dans l’adolescence ; l’empereur demanda – non sans susciter le rire de ceux qui l’écoutaient – à ce que l’enfant soit dispensé de l’obligation de passer par le vigintivirat pour briguer la questure cinq ans plus tôt que ce qui était légal. […] Ce qui augmenta ensuite la joie fut les noces de Néron César et de Julia, la fille de Drusus. Mais si une rumeur favorable reçut cette nouvelle, le fait que Séjan soit promis comme beau-père au fils de Claude suscita des sentiments contraires : Tibère semblait avoir tâché la noblesse de sa famille et avoir trop élevé Séjan, déjà suspect de nourrir des espoirs excessifs.
66/430 [Ann] III, 34 Réactions d'une partie du sénat à la proposition de loi de Caecina
En 21 ap. J.-C., Aulus Caecina Severus proposa d'interdire que les femmes des promagistrats suivent leur époux dans les provinces, ce qui suscita des réactions hostiles de la part de la majorité des sénateurs.
Paucorum haec adsensu audita ; plures obturbabant neque relatum de negotio neque Caecinam dignum tantae rei censorem. Cette proposition reçut l’approbation d’un petit nombre ; plus nombreux étaient ceux qui, le perturbant par des bruits, disaient que l’on ne débattait pas de cette affaire et que Cécina n’était pas digne de juge d’une question de cette importance.
67/430 [Ann] III, 36 Plaintes au sénat à propos es crimes de lèse-majesté
L'absence de Tibère et la relative liberté d'action donnée aux sénateurs permet à certains pères conscrits de se plaindre contre la multiplication des crimes de lèse-majesté.
Exim promptum quod multorum intimis questibus tegebatur . Incedebat enim deterrimo cuique licentia impune probra et inuidiam in bonos excitandi arrepta imagine Caesaris ; libertique etiam ac serui, patrono uel domino cum uoces, cum manus intentarent, ultro metuebantur. […] Haud dissimilia alii et quidam atrociora circumstrepebant precabantur que Drusum daret ultionis exemplum, donec accitam [Anniam Rufillam] conuictamque attineri publica custodia iussit. On fit ensuite éclater ce que, chez beaucoup, l’on cachait sous des plaintes privées. Il était en effet permis aux pires éléments d’exciter impunément contre les gens de bien une haine injurieuse s’il s’était jeté sur une image de César ; même les affranchis et les esclaves, lorsqu’ils dressaient leurs voix et leurs mains contre leur patron ou leur maître, étaient craint de leur propre mouvement. D’autres, à grand renfort de bruits, allaient dans le même sens et certains se montraient plus farouches ; ils priaient Drusus de les venger de manière exemplaire jusqu’à ce que, enfin, il ordonnât qu’Annia Rufilla fût mandée, convaincue et mise en prison.
68/430 [Ann] III, 37 Éloge de Drusus
L'attitude ferme de Drusus, fils de Tibère, contre les accusateurs lui attache (chez les sénateurs ?) une réputation positive, qui contraste avec celle de son père.
Vtrumque in laudem Drusi trahebatur : ab eo in Vrbe inter coetus et sermones hominum obuersante secreta patris mitigari. Neque luxus in iuuene adeo displicebat : huc potius intenderet, diem aedificationibus, noctem conuiuiis traheret, quam solus et nullis uoluptatibus auocatus maestam uigilantiam et malas curas exerceret. Ces deux décisions participaient de l’éloge de Drusus : sa participation manifeste, à Rome, aux réunions et aux discussions des gens adoucissait le comportement secret de son père. Pas même la tendance à la débauche du jeune homme ne déplaisait : pourvu qu’il tendît plutôt vers ce défaut, disait-on, à passer ses journées dans les constructions, ses nuits dans les festins, plutôt que sa solitude détournée de tout plaisir exerçât une triste vigilance doublée de mauvaises occupations.
69/430 [Ann] III, 43 Nom d'un corps d'armée chez les Éduens
Le soulèvement de Sacrovir et son action à Autun, capitale des Éduens, conduit Tacite à donner le nom local des esclaves destinés à la gladiature, et parfois utilisés comme soldats.
Adduntur [legionariis] e seruitiis gladiaturae destinati quibus more gentico continuum ferri tegimen : cruppellarios uocant , inferendis ictibus inhabilis, accipiendis impenetrabilis. On adjoint [aux légionnaires] ceux qui, parmi les esclaves, sont destinés à devenir gladiateurs ; comme le veut l’usage de ce peuple, ils ont une armure en fer sans faille ; ils sont appelés cruppellarii, soldats peu aptes à porter des coups, mais inaccessibles à ceux qu’on leur donne.
70/430 [Ann] III, 45 Rumeur des soldats de Silius contre la révolte de Sacrovir
Les deux légions conduites par Silius, légat de Germanie Supérieure, pour écraser la révolte de Sacrovir, frémissent d'envie d'affronter et de battre les Gaulois. Cette rumeur (fremere) semble courir pendant la marche de l'armée, ce qui constitue une originalité certaine.
Mox [Silius] Augustodunum petit propero agmine, certantibus inter se signiferis , fremente etiam gregario milite, ne suetam requiem, ne spatia noctium opperiretur ; uiderent modo aduersos et aspicerentur : id satis ad uictoriam. Bientôt, Silius gagne Autun au pas de course ; les porte-enseignes luttent entre eux ; les soldats, y compris les simples légionnaires, font entendre ce bruit : que le général les dispense du repos habituel et de la durée des nuits, qu’ils voient seulement les adversaires et qu’ils en soient vus – c’en serait assez pour la victoire.
71/430 [Ann] III, 46 Réaction des légions à l'exhortatio de Silius
Le discours d'exhortation de Silius avant l'affrontement contre Julius Sacrovir, à proximité d'Autun, est accueilli très positivement par ses soldats.
Ingens ad ea [uerba] clamor et circumfudit eques frontemque pedites inuasere, nec cunctatum apud latera. Ces paroles furent accueillies par une immense clameur, et les cavaliers se répandirent, les fantassins se jetèrent sur les premières lignes, et l’on ne fit pas preuve d’hésitation sur les côtés non plus.
72/430 [Ann] III, 52 Bruits sur les excès somptuaires de certains sénateurs(1)
En 22 ap. J.-C., un débat sur le train de vie luxueux de quelques sénateurs fut déclenché par les nombreuses discussions qui avaient divulgué largement les excès de certains banquets.
Ventris et ganeae paratus adsiduis sermonibus uulgati fecerant curam ne princeps antiquae parsimoniae durius aduerteret. L’application que l’on consacrait à la gloutonnerie et aux orgies se répandait dans de continuelles discussions, et cela faisait craindre que le prince n’applique un remède par trop cruel tiré de son antique parcimonie.
73/430 [Ann] III, 54 Bruits sur les excès somptuaires de certains sénateurs (2)
Dans son discours, Tibère prend acte des excès des banquets dans certaines grandes familles romaines, qui sont discutés largement à Rome (la formule in conuiuiis et circulis rappelant les adsidui sermones de Tac., Ann., 3.52). L'empereur décide cependant de ne pas légiférer.
Nec ignoro in conuiuiis et circulis incusari ista et modum posci ; set si quis legem sanciat, poenas indicat, idem illi ciuitatem uerti, splendissimo cuique exitium parari, neminem criminis expertem clamitabunt . Et je n’ignore pas que ces vices-là reçoivent, dans les repas, en société, leur lot d’accusations : on réclame à leur égard de la mesure. Mais si l’on ratifie une loi fixant une sanction, ce sont les mêmes qui ne cesseront de crier que la cité est renversée, que l’on veut perdre les plus nantis, que personne n’est à l’abri de cette accusation.
74/430 [Ann] III, 59 Critique de Drusus
L'absence et la négligence de Tibère et de Drusus, son fils, à l'occasion d'un débat au sénat à propos du droit des flamines de Jupiter de briguer les promagistratures, conduit les sénateurs à se plaindre (publiquement ou non, Tacite ne le dit pas), du comportement du jeune homme, qui ne dispose pas, à l'inverse de Tibère, de l'excuse de l'âge. Ce passage contraste fortement avec Tac., Ann., 3.37, où le sénat faisait au contraire l'éloge du fils de l'empereur.
Recitatae et Drusi epistulae, quamquam ad modestiam flexae, pro superbissimis accipiuntur . Huc decidisse cuncta ut ne iuuenis quidem tanto honore accepto adiret urbis deos, ingrederetur senatum, auspicia saltem gentile apud solum inciperet. Bellum scilicet aut diuerso terrarum distineri, litora et lacus Campaniae cum maxime peragrantem. Sic imbui rectorem generis humani, id primum e paternis consiliis discere. Sane grauaretur aspectum ciuium senex imperator fessamque aetatem et actos labores praetenderet : Druso quod nisi ex adrogantia impedimentum ? On lit à haute voix la lettre de Drusus qui, quoique tournée pour exprimer sa modestie, est interprétée comme le comble de l’arrogance. Voilà donc l’abîme où tout avait chu : tout jeune qu’il était, l’octroi d’un honneur si grand ne le faisait pas venir aux dieux de la ville, entrer dans le sénat – au moins débuter sa charge sur le sol familial ! Oui, c’était sûrement la guerre qui, aux confins du monde, le retenait, à visiter précisément les rivages et les lacs de Campanie !  Il était ainsi façonné, le dirigeant du genre humain, c’était ce qu’il apprenait en premier des conseils de son père. Que son père, vieillard empereur, soit incommodé de jouer le citoyen, qu’il prétexte la faiblesse de son âge et ses réussites, d’accord ; mais Drusus, qu’est-ce qui pouvait l’en empêcher, sinon sa superbe ?
75/430 [Ann] III, 69 Refus de Tibère de prendre en considération la réputation dans l'attribution des provinces
L'exil de G. Junius Silanus pour concussion et lèse-majesté en 22 ap. J.-C. déclenche un débat au sénat : certains veulent interdire aux sénateurs frappés d'infamie (infamia) le droit de tirer au sort une province. Tibère s'y oppose, jugeant que cela donnerait trop de pouvoir aux bruits publics et aux rumeurs. Cette décision lui vaut une bonne réputation parmi les sénateurs.
Aduersum quae disseruit Caesar : non quidem sibi ignara quae de Silano uulgabantur, sed non ex rumore statuendum . César exprima l’avis contraire : certes, il n’ignorait pas les bruits qui couraient au sujet de Silanus, mais il ne fallait pas prendre de décisions à partir de rumeurs.
76/430 [Ann] III, 74 Junius Blaesus est salué imperator
Pour avoir dominé le Berbère Tacfarinas, Junius Blaesus est salué, sur ordre de Tibère, imperator par ses troupes, ce qui est l'occasion d'un retour historique sur ce titre, alors confié pour la dernière fois à un particulier.
Sed Tiberius pro confecto [bellum Africanum] interpretatus id quoque Blaeso tribuit ut imperator a legionibus salutaretur, prisco erga duces honore qui bene gesta re publica gaudio et impetu uictoris exercitus conclamabantur ; erant plures simul imperatores nec super ceterorum aequalitatem. Concessit quibusdam et Augustus id uocabulum , ac tunc Tiberius Blaeso postremum . Mais Tibère, jugeant que la guerre était bel et bien terminée, accorda aussi à Blésus d’être salué imperator par ses légions ; c’était là une marque d’honneur antique pour les chefs qui, lorsqu’ils avaient contribué au bien public, étaient acclamés, dans un élan de joie, par l’armée victorieuse. Il y avait dans le même moment un grand nombre d’imperatores, et tous étaient égaux. Auguste gratifia plusieurs généraux de ce nom, que Blésus reçut alors de Tibère pour la dernière fois.
77/430 [Ann] III, 75 Bonne réputation d'Antistius Labeo
La mort d'Ateius Capito en 22 ap. J.-C. est l'occasion pour Tacite de l'opposer à un autre jurisconsulte romain, Antistius Labeo, plus célébré par la fama que son rival.
Namque illa aetas duo pacis decora [Capitonem Ateium et Labeonem Antistium] simul tulit ; sed Labeo incorrupta libertate et ob id fama celebratior , Capitonis obsequium dominantibus magis probabatur. En effet, cet âge produisit dans le même temps avec Capito et Labéo deux gloires de la paix ; mais Labéo avait gardé une franche intégrité et, pour cette raison, la voix publique l’honorait davantage ; Capito, lui, c’étaient plutôt les puissants qui approuvaient sa déférence.
78/430 [Ann] III, 76 Testament de Junia Tertia
La mort de Junia Tertia (ou Tertulla), nièce de Caton, épouse de Cassius et sœur de Brutus, clôt le livre III des Annales ; son testament, qui omet le nom de César (en dépit d'une pratique devenue courante), est amplement commenté par la foule dans une rumeur.
Testamentum eius [Iuniae] multo apud uulgum rumore fuit, quia in magnis opibus cum ferme cunctos proceres cum honore nominauisset, Caesarem omisit. Le testament de Junia fut commenté dans la foule par une longue rumeur : en effet, alors que, au sujet de sa grande fortune, elle avait nommé et honoré l’élite romaine presque dans son intégralité, elle avait oublié Tibère.
79/430 [Ann] IV, 1 Portrait de Séjan
Dans ce premier portrait d'importance de l'ambitieux Séjan, Tacite rapporte une rumeur infamante sur le préfet du prétoire..
Genitus Vulsiniis patre Seio Strabone, equite Romano, et prima iuuenta Gaium Caesarem diui Augusti nepotem sectatus, non sine rumore Apicio diuiti et prodigo struprum ueno dedisse, mox Tiberium uariis artibus deuinxit […]. Né à Vulsinies, fils de Séius Strabon, chevalier romain, Séjan avait dans sa prime jeunesse été le compagnon de Gaius César, petit-fils du divin Auguste ; la rumeur courut qu’il s’était prostitué au riche et prodigue Apicius ; bientôt, il s’attacha Tibère par différentes roueries […].
80/430 [Ann] IV, 8 Tristesse des sénateurs après la mort de Drusus (II)
La mort du fils de Tibère, Drusus, conduit à une scène de deuil dans le Sénat, au moment où Tibère prend la parole.
Consulesque sede uulgari per speciem maiestitiae sedentis honoris locique [Tiberius] admonuit, et effusum in lacrimas senatum, uicto gemitu , simul oratione continua erexit. Les consuls avaient pris place sur des sièges communs en signe de deuil ; Tibère leur rappela l’honneur de leur situation et, comme le Sénat avait fondu en larmes, après être venu à bout des gémissements, il lui rendit courage dans le même temps par un discours ininterrompu.
81/430 [Ann] IV, 9 Tibère propose de se retirer du pouvoir
La compassion des sénateurs avec Tibère s'arrête quand celui-ci propose de se retirer du pouvoir, un projet sans doute jugé hypocrite et irréalisable par les pères conscrits.
Magno ea fletu et mox precationibus faustis audita  ; ac si modum orationi [Tiberius] posuisset, misericordia sui gloriaque animos audientium impleuerat  ; ad uana et totiens inrisa reuolutus, de reddenda re publica utque consules seu quis alius regimen susciperent, uero quoque et honesto fidem dempsit. Ces paroles furent entendues dans un long gémissement et bientôt accompagnées de vœux favorables ; et si Tibère avait limité à cela son discours, la pitié qu’il suscitait et sa gloire avait rempli l’esprit des auditeurs. Néanmoins, en revenant au projet vide de sens et tant de fois moqué de rendre l’administration de l’État, les consuls – ou quelqu’un d’autre – la reprenant en main, il ôta la confiance en ce qu’il pouvait y avoir eu de vrai et d’honnête.
82/430 [Ann] IV, 10-11 Rumeur sur la mort de Drusus
À la fin de sa narration de la mort de Drusus, Tacite rapporte une rumeur selon laquelle Tibère aurait consciemment empoisonné son fils. N'y croyant pas, il développe plusieurs arguments qui rendent cette hypothèse caduque à ses yeux, dans un passage au ton méthodologique très prononcé.
In tradenda morte Drusi, quae plurimis maximaeque fidei auctoribus memorata sunt rettuli, set non omiserim eorundem temporum rumorem ualidum adeo ut nondum exolescat […]. (11) Haec uulgo iactata, super id quod nullo auctore certo firmantur, prompte refutaueris. […] Sed quia Seianus facinorum omnium repertor habebatur, ex nimia caritate in eum Caesaris et ceterorum in utrumque odio quamuis fabulosa et immania credebantur, atrociore semper fama erga dominantium exitus . […] Mihi tradendi arguendique rumoris causa fuit ut claro sub exemplo falsas auditiones depellerem peteremque ab iis quorum in manus cura nostra uenerit ne diuulgata atque incredibilia auide accepta ueris neque in miraculum corruptis antehabebant. Pour raconter la mort de Drusus, j’ai rapporté les éléments dont les plus nombreux et les plus solides garants ont fait mention, mais je ne saurais omettre une rumeur qui a couru à la même époque et qui a été vigoureuse au point de ne pas s’être encore éteinte. […] Voilà ce que la foule n’a cessé de débattre ; outre le fait qu’aucun garant incontestable n’aille dans ce sens, il serait aisé de le réfuter. […] Mais parce que l’on considérait Séjan comme l’inventeur de tous les crimes et à cause de l’affection excessive que Tibère lui portait ainsi que de la haine de tous les autres contre ces deux hommes, l’on allait jusqu’à croire des propos d’un monstrueux propre aux fables ; de fait, aussi, la renommée est toujours plus violente quand il s’agit de la mort des puissants. Pourquoi ai-je rapporté et discrédité cette rumeur ? Mon but était d’écarter, en ayant recours à un exemple éclatant, ces bruits fallacieux que l’on entend : je demande ainsi à ceux qui auront entre leurs mains mon travail de ne pas prêter une oreille avide à des ouï-dire invraisemblables et de ne pas les préférer à une vérité qui ne se gâte pas à rendre tout extraordinaire.
83/430 [Ann] IV, 12 Tristesse simulé des Romains lors des funérailles de Drusus
Selon Tacite, les cris de deuil (rituels) poussés par les citoyens romains pendant les funérailles de Drusus étaient simulés, ceux-ci calculant que la disparition du fils de Tibère ouvrait la voie de la succession dynastique aux fils de Germanicus et d'Agrippine (dont Caligula).
Ceterum laudante filium pro rostris Tiberio senatus populusque habitum ac uoces dolentum simulatione magis quam libens induebat , domumque Germanici reuirescere occulti laetabantur. Au reste, lors de l’éloge que prononçait Tibère des rostres pour son fils, le Sénat et le peuple prenaient l’apparence et poussaient les cris de l’affliction – c’était là un faux-semblant plutôt qu’une volonté propre, et, en secret, ils se réjouissaient que la maison de Germanicus reprenne vie.
84/430 [Ann] IV, 24 Stratégie de Tacfarinas
Le chef numide Tacfarinas favorise la naissance des rumeurs pour pousser les peuples du nord de l'Afrique à s'allier contre les forces romaines.
Igitur Tacfarinas, disperso rumore rem Romanam aliis quoque ab nationibus lacerari eoque paulatim Africa decedere, ac posse reliquos circumueniri, si cuncti quibus libertas seruitio potior incubuissent , auget uiris positisque castris Thubuscum oppidum circumsidet. Tacfarinas, donc, répand des rumeurs : il y a d’autres peuples qui mettent en pièces l’État romain, qui doit, peu à peu, se retirer de l’Afrique ; il serait possible d’abattre le reste, si tous ceux qui préféraient la liberté à l’esclavage faisaient pression contre lui. Ainsi augmente-t-il ses forces et, après avoir établi des camps, met au siège la ville de Thubuscum.
85/430 [Ann] IV, 25 Charge des troupes romaines contre Tacfarinas
Face aux menées du chef numide Tacfarinas, le proconsul d'Afrique, P. Cornelius Dolabella, mène au petit matin ses troupes contre une position tenue par les ennemis. C'est l'occasion d'une description sonore fort travaillée de la charge de l'armée romaine.
Simulque coeptus dies et concentu tubarum ac truci clamore aderant semisomnos in barbaros, praepeditis Numidarum equis aut diuersos pastus pererrantibus. Dans le même temps, le soleil se lève et, accompagnés du concert des trompettes et d’une clameur farouche, ils sont sur les barbares encore à moitié endormis ; les chevaux des Numides étaient bloqués ou erraient dans des pâturages à l’opposé.
86/430 [Ann] IV, 29 Procès de Vibius Serenus
En 24 ap. J.-C., un procès, symptomatique aux yeux de Tacite de la déchéance morale à Rome, vit un fils, Vibius Serenus, accuser son père, également appelé Vibius Serenus, du crime de maiestas. L'historien se concentre tout particulièrement sur l'attitude du peuple dans cette affaire.
Qui [Vibius Serenus] scelere uaecors, simul uulgi rumore territus robur et saxum aut parricidarum poenas minitantium , cessit urbe. Mais Vibius Serenus [fils], dévasté par son méfait, et de surcroît terrifié par la rumeur de la foule qui le menaçait du cachot ou du rocher, voire du châtiment réservé aux parricides, quitte Rome.
87/430 [Ann] IV, 37 Modestie de Tibère
La province d'Espagne ultérieure demande l'autorisation à Tibère de lui élever un temple (à lui et à Livie). Le prince saisit l'occasion pour se disculper de tout soupçon de vanité.
Qua occasione Caesar, ualidus alioqui spernendis honoribus et respondendum ratus iis quorum rumore arguebatur in ambitionem flexisse, huiusce modi orationem coepit. À cette occasion [la requête de l’Espagne pour élever un temple à Tibère], César, qui, au reste, était fort pour mépriser les honneurs, pensa qu’il fallait répondre à ceux qui usaient de rumeurs pour l’accuser se laisser aller à la vanité ; il commença son discours de cette façon-ci.
88/430 [Ann] IV, 38 Débats sur la modestie de Tibère
Dans la continuité du refus d'installer un temple à son honneur en Espagne (cf. Tac., Ann., 4.37, Tacite présente différents courants de l'opinion publique (?) qui interprètent l'attitude de l'empereur.
Perstitit [Tiberius] posthac secretis etiam sermonibus aspernari talem sui cultum. Quod alii modestiam, multi, quia diffideret, quidam ut degeneris animi interpretabantur. Optumos quippe mortalium altissima cupere : sic Herculem et Liberum apud Graecos, Quirinum apud nos deum numero additos : melius Augustum, qui sperauerit. Cetera principibus statim adesse : unum insatiabiliter parandum, prosperam sui memoriam ; nam contemptu famae contemni uirtutes . Par la suite, Tibère persista, même dans ses conversations secrètes, à mépriser un tel culte de soi. Ce comportement, les uns l’interprétaient comme de la modestie ; la plupart en faisaient un manque de confiance en soi ; pour certains, c’était la marque d’une âme indigne. À les entendre, les meilleurs mortels ambitionnaient aux faîtes ; ainsi, Hercule et Liber chez les Grecs, Quirinus chez nous avaient été admis au nombre des dieux ; Auguste, continuaient-ils, avait mieux fait, puisqu’il l’avait espéré. Tout était aussitôt aux mains des empereurs ; la seule chose qu’il leur fallait se ménager insatiablement, c’était qu’on se souvînt d’eux favorablement : en effet, le mépris de la voix publique menait à mépriser les vertus.
89/430 [Ann] IV, 40 Tibère refuse à Séjan la main de sa belle-fille Livilla
Livilla, fille de Drusus (I), sœur de Germanicus et veuve de Drusus (II), cherche à se remarier ; Séjan, son amant, demande adroitement sa main à Tibère. Celui-ci refuse, avec tout autant d'adresse, en alléguant en partie l'importance de se concilier l'opinion publique.
Ad ea [scripta Seiani] Tiberius […] adiunxit : ceteris mortalibus in eo stare consilia quid sibi conducere putent ; principum diuersam esse sortem quibus praecipua rerum ad famam derigenda. Pour répondre à cette requête de Séjan, Tibère […] ajouta que les résolutions des autres mortels se limitaient à ce qui leur était avantageux ; bien différent, le lot des princes, qui devaient régler les affaires les plus importantes sur la rumeur !
90/430 [Ann] IV, 41 Séjan pousse Tibère à quitter Rome
Après l'échec de sa proposition de mariage avec Livilla (cf. Tac., Ann., 4.40), Séjan ne renonce pas et, face aux rumeurs négatives qu'il doit affronter, pousse Tibère à quitter Rome.
Rursum Seianus non iam de matrimonio [cum Liuia], sed altius metuens tacita suspicionum, uulgi rumorem, ingruentem inuidiam deprecatur. Séjan, derechef, ne parle plus du mariage avec Livie mais ses craintes, qui s’étendaient plus loin, le poussent à détourner les silences qui soupçonnent, les rumeurs de la foule, la jalousie insidieuse.
91/430 [Ann] IV, 42 Tibère prend conscience qu'il est détesté
Le procès de Votienus Montanus pour crime de lèse-majesté conduit Tibère à entendre les critiques que lui adressaient ses détracteurs en privé.
Ac forte habita per illos dies de Votieno Montano, celebris ingenii uiro, cognitio cunctantem iam Tiberium perpulit ut uitandos crederet patrum coetus uoces que quae plerumque uerae et graues coram ingerebantur. Nam postulato Votieno ob contumelias in Caesarem dictas, testis Aemilius e militaribus uiris, dum studio probandi cuncta refert et quamquam inter 2obstrepentis magna adseueratione nititur, audiuit Tiberius probra quis per occultum lacerebatur . Le hasard fit que l’on tenait ces jours-ci le procès de Votiénus Montanus, reconnu pour son intelligence ; l’instruction poussa Tibère, qui balançait encore, à croire qu’il lui fallait éviter les réunions du Sénat et les cris, d’une sévérité bien souvent véridique, qu’on lui jetait publiquement. En effet, Votiénus, que l’on accusait d’avoir eu des mots outrageants à l’endroit de César, eut face à lui comme témoin Aemilius, un soldat ; son zèle à apporter des preuves lui faisait tout rapporter et, quoique l’on fît du bruit pour couvrir sa voix, il insistait avec grande assurance ; Tibère entendit ainsi les injures qui, en secret, le raillaient violemment.
92/430 [Ann] IV, 46 Rumeur d'une conscription forcée des Thraces
L'insurrection des Thraces en 26 ap. J.-C. fut causée en partie par une rumeur qui annonçait que des levées allaient être imposées à ce peuple pour les intégrer aux troupes auxiliaires, et donc les conduire sur le limes, loin de leur contrée d'origine.
Ac tum rumor incesserat fore ut disiecti [Thraces] aliisque nationibus permixti diuersas in terras traherentur. S’était alors répandue une rumeur selon laquelle les Thraces allaient être séparés, mêlés aux autres peuples et emmenés à l’autre pôle.
93/430 [Ann] IV, 47 Poppaeus Sabinus attaque un fort tenu par les Thraces
Lors de l'insurrection thrace de 26 ap. J.-C., Poppaeus Sabinus (gouverneur de Mésie, d'Achaïe et de Macédoine) dut affronter une armée locale exubérante (selon la représentation antique des barbares) et connaissant très bien le terrain.
Simul in ferocissimos [barbaros], qui ante uallum more gentis cum carminibus et tripudiis persultabant, mittit delectos sagittariorum. Ii dum eminus grassabantur crebra et inulta uulnera fecere ; proprius incedentes eruptione subita turbati sunt receptique subsidio Sugambrae cohortis, quam Romanus promptam ad pericula nec minus cantuum et armorum tumultu trucem haud procul instruxerat. En même temps, il envoie l’élite des archers aux barbares les plus impétueux qui – coutume de ce peuple – faisaient des bonds devant leur retranchement en chantant et en dansant. En les attaquant à distance, les archers leur firent de nombreuses blessures sans contrepartie ;  mais lorsqu’ils s’avancèrent, une sortie soudaine les troubla et les força à se replier sur la ligne de réserve : une cohorte de Sicambres prompte aux dangers (et que le fracas des chants et des armes ne rendait pas moins farouche) que les Romains avaient mis en place non loin.
94/430 [Ann] IV, 48 Stratégie des barbares thraces contre l'armée romaine
Les troupes thraces restées fidèles à Rome lors de l'insurrection de 26 ap. J.-C. s'abandonnent à des comportements barbares (selon les topoi habituels) et permettent aux rebelles de contre-attaquer. Ces derniers fondent leur stratégie sur la confusion visuelle et sonore de leur charge.
Mox uersi in luxum et raptis opulenti [barbari ] omittere stationes, lasciuia epularum aut somno et uino procumbere . Igitur hostes incuria eorum comperta duo agmina parant quorum altero populatores inuaderentur, alii castra Romana adpugnarent, non spe capiendi, sed ut clamore , telis, suo quisque periculo intentus sonorem alterius proelii non acciperet. Tenebrae insuper delectae augendam ad formidinem. Sed qui uallum legionum temptabant facile pelluntur ; Thraecum auxilia repentino incursu territa, cum pars munitionibus adiacerent, plures extra palarentur, tanto infensius caesi quanto perfugae et proditores ferre arma ad suum patriaeque seruitium incusabantur . Bientôt, les barbares sombrent dans la débauche et, s’enrichissant de leurs rapines, oublient la garde ; la débauche des banquets, ou le sommeil favorisé par le vin, les poussent à se coucher par terre. Lorsqu’on leur eut rapporté cette négligence, les ennemis préparèrent deux armées : l’une pour assaillir les responsables des rapines, l’autre qui devait attaquer le camp romain, non dans l’espoir de s’en rendre maître, mais pour que la clameur, les traits, le danger qui mobiliserait chacun empêchent d’entendre le son de l’autre combat. Ils avaient de surcroît choisi les ténèbres afin d’augmenter l’effroi. Cependant, on n’eut aucun mal à repousser ceux qui assiégeaient le retranchement des légions, tandis que les troupes auxiliaires que constituaient les Thraces furent terrifiées par la soudaineté de l’attaque : de fait, une partie était adossée sur les remparts, un plus grand nombre errait à l’extérieur. Ils furent massacrés avec d’autant plus d’hostilité qu’on les accusait d’être des fuyards et des traîtres qui combattaient pour s’imposer l’esclavage, à eux-mêmes et à leur patrie.
95/430 [Ann] IV, 50 Dernière tentative des rebelles thraces
Bien enfermés dans leur fort par la stratégie efficace de Sabinus, les Thraces tentent une dernière sortie nocturne, fondant leurs espoirs sur la confusion sonore qui en résultera (cf. un comportement similaire en Tac., Ann., 4.48). Mais Sabinus veille.
Rebusque turbatis malum extremum discordia accessit, his deditionem aliis mortem et mutuos inter se ictus parantibus ; et erant qui non inultum exitium sed eruptionem suaderent. […] Turesis sua cum manu noctem opperitur haud nescio duce nostro . Igitur firmatae stationes densioribus globis ; et ingruebat nox nimbo atrox , hostisque clamore turbido , modo per uastum silentium , incertos obsessores effecerat, cum Sabinus circumire, hortari , ne ad ambigua sonitus aut simulationem quietis casum insidiantibus aperirent, sed sua quisque munia seruarent immoti telisque non in falsum iactis. Le trouble de la situation s’augmenta par le pire des maux, la discorde : les uns se préparent à la reddition, les autres à se donner réciproquement des coups mortels. Il y a en avait pour conseiller de ne pas partir sans vengeance, mais de faire une sortie. […] Turesis attend la nuit avec sa troupe, ce que n’ignorait pas notre chef. Les postes de garde furent donc renforcés par des pelotons assez denses. Une nuit violemment orageuse arrivait, et l’ennemi, avec de violentes clameurs ou, parfois, par un silence lourd, avait fait douter les assiégeants, lorsque Sabinus se mit à parcourir le camp en exhortant à ne pas fournir une occasion aux pièges des ennemis en cédant à des bruits incertains ou à un semblant de calme ; au contraire, il fallait que chacun conserve son rôle, immobile, sans jeter des traits en vain.
96/430 [Ann] IV, 51 Affrontement final entre les Romains et les Thraces
L'insurrection thrace prend fin avec un dernier affrontement, remporté par les Romains, qui se déroule de nuit ; Tacite s'y montre particulièrement sensible, comme dans tout l'épisode (cf. Tac., Ann., 4.48 et 4.50) à la dimension sonore inhérente à tout combat, en particulier dans l'obscurité.
His [Romanis] partae uictoriae spes et, si cedant, insignitius flagitium, illis [barbaris] extrema iam salus et adsistentes plerisque matres et coniuges earumque lamenta addunt animos. Nox aliis in audaciam, aliis ad formidinem opportuna ; incerti ictus, uulnera improuisa  ; suorum atque hostium ignoratio et montis anfractu repercussae uelut a tergo uoces adeo cuncta miscuerant ut quaedam munimenta Romani quasi perrupta omiserint. Aux Romains, l’espoir de se procurer la victoire et, dans le cas d’une défaite, une honte plus marquante ; aux barbares, déjà leur ultime recours ; les mères et les épouses qui se tiennent à côté de la plupart d’entre eux augmentent, par leur lamentation, leur courage. Pour les uns, la nuit favorise l’audace, pour les autres, l’effroi ; ce sont des coups indécis, des blessures que l’on ne voit pas venir ; on ignore qui fait partie de son camp, qui fait partie des ennemis ; quant aux cris que l’écho de la montagne renvoyait comme s’ils venaient de l’arrière, ils avaient porté la confusion à un tel degré que les Romains abandonnèrent certains remparts en les pensant enfoncés.
97/430 [Ann] IV, 54-55 Rumeur de l'élimination prochaine d'Agrippine par Tibère
Les tensions dans la famille impériale entre Agrippine, veuve de Germanicus, et Tibère, eurent pour conséquence qu'une rumeur circula en 26 ap. J.-C., selon laquelle l'empereur cherchait à empoisonner sa belle-fille. De manière intéressante, ce bruit poussa Tibère à réagir et à multiplier les apparitions publiques pour le détourner.
Nec tamen Tiberii [Agrippinam] uox coram secuta, sed obuersus ad matrem non mirum ait si quid seuerius in eam statuisset a qua ueneficii insimularetur. Inde rumor parari exitium neque id imperatorem palam audere, secretum ad perpetrandum quaeri. (55) Sed Caesar, quo famam auerteret, adesse frequens senatui legatosque Asiae ambigentis quanam in ciuitate templum statueretur pluris per dies audiuit. Tibère, néanmoins, n’adressa pas la parole en public à Agrippine ; mais il se tourna vers sa mère en disant qu’il ne serait pas étonnant qu’il prenne quelque décision assez sévère contre une femme qui l’accusait faussement d’empoisonnement. D’où une rumeur selon laquelle on préparait à Agrippine son trépas et que l’empereur, n’osant pas le faire au grand jour, cherchait le secret pour passer à l’action. (55) Mais César, pour détourner le bruit, assistait assidûment aux séances du Sénat et entendit pendant plusieurs jours les délégations de l’Asie qui débattait pour savoir dans quelle cité serait  construit le temple.
98/430 [Ann] IV, 58 Rumeur sur la mort prochaine de Tibère
Les calculs des astrologues, selon lesquels Tibère ne reviendrait pas à Rome après son départ pour la Campanie (ce qui se révéla vrai), donnèrent naissance à plusieurs rumeurs sur la mort prochaine de l'empereur, et donc à plusieurs procès pour lèse-majesté.
Ferebant periti caelestium iis motibus siderum excessisse Roma Tiberium ut reditus illi negaretur. Vnde exitii causa multis fuit properum finem uitae coniectantibus uulgantibus que ; neque enim tam incredibilem casus prouidebant ut undecim per annos libens patria careret. Mox patuit breue confinium artis et falsi ueraque quam obscuris tegerentur . Nam in urbem non regressurum haud forte 3dictum : ceterorum nescii egere, cum propinquo rure aut litore et saepe moenia urbis adsidens extremam senectam compleuerit. Les experts en astrologie rapportaient que Tibère avait quitté Rome sous une telle disposition des étoiles qu’on lui refuser tout retour. Ce fut une cause de décès pour beaucoup de gens qui lui conjecturaient une mort rapide et qui répandaient ces bruits – de fait, ils ne pouvaient pas même prévoir la conjoncture, si inouïe, qu’il se priverait de son plein gré pendant onze ans de sa patrie. Bientôt, l’on se rendit compte de la très grande proximité entre le talent et le mensonge et du degré d’obscurité qui recouvre la vérité. En effet, on n’avait pas dit de manière hasardeuse qu’il ne reviendrait pas dans la ville ; mais l’on fit preuve d’ignorance sur le reste, puisque, vivant à proximité, à la campagne ou sur la côte, s’installant parfois aux remparts de la ville, il atteignit une extrême vieillesse. 
99/430 [Ann] IV, 59 Rumeur d'un accident de Tibère
Les rumeurs mentionnées par Tacite avant ce passage (cf. Tac., Ann., 4.58) s'accentuent avec un accident subi par l'empereur dans une grotte de sa villa de Spelunca.
Ac forte illis diebus oblatum Caesari anceps periculum auxit uana rumoris praebuitque ipsi materiem cur amicitiae constantiaeque Seiani magis fideret. Le hasard fit que, ces jours-ci, César courut un grand danger, ce qui augmenta la vanité des rumeurs tout en fournissant à Tibère matière à mettre davantage sa confiance en l’invariable amitié de Séjan.
100/430 [Ann] IV, 59 [A supp]
[contexte indisponible(s)]
Adsimulabat [Seianus] iudicis partis aduersum Germanici stirpem, subditis qui accusatorum nomina sustinerent maximeque insectarentur Neronem proximum successioni et, quamquam modesta iuuenta, plerumque tamen quid in praesentarium conduceret oblitum, dum a libertis et clientibus, apiscendae potentiae properis, extimulatur ut erectum et fidentem animi ostenderet : uelle id populum Romanum, cupere exercitus , neque ausurum contra Seianum, qui nunc patientiam senis et segnitiam iuuenis iuxta insultet. Séjan feignait le rôle du juge  face à la descendance de Germanicus : on substituait des individus pour prendre le titre d’accusateur et, surtout, pour s’acharner sur Néron, qui occupait le premier rang dans la succession et qui, quoique d’une jeunesse modeste, n’en oubliait pas moins la plupart du temps ce qu’il lui était avantageux pour le moment ; il était de fait poussé par ses affranchis et ses clients, gens impatients d’obtenir le pouvoir, à montrer son intérêt et sa confiance : c’était, disaient-ils, ce que voulait le peuple Romain, ce que désiraient les armées, et Séjan n’oserait rien pour s’y opposer, lui qui faisait désormais insulte à la patience d’un vieillard et à la mollesse d’un jeune homme.
101/430 [Ann] IV, 62 Catastrophe de l'amphithéâtre de Fidènes
Un amphithéâtre construit à la va-vite à Fidènes s'effondre pendant le spectacle. La catastrophe aboutit chez Tacite à un tableau pathétique (et sonore) des blessés appelant au secours. Il est également fait mention du rôle de la rumeur, qui répandit la nouvelle et fit venir les proches des victimes sur le lieu de l'accident.
Adfluxere auidi talium [spectaculorum], imperitante Tiberio procul uoluptatibus habiti , uirile ac muliebre secus, omnis aetas , ob propinquitatem loci effusius ; unde grauior pestis fuit, conferta mole, dein conuulsa, dum ruit intus aut in exteriora effunditur immensamque uim mortalium, spectaculo intentos aut qui circum adstabant, praeceps trahit atque operit. Et illi quidem quos principium stragis in mortem adflixerat, ut tali sorte, cruciatum effugere : miserandi magis quos abrupta parte corporis nondum uita deseruerat ; qui per diem uisu, per noctem ululatibus et gemitu coniuges aut liberos noscebant. Iam ceteri fama exciti, hic fratrem, propinquum ille, alius parentes lamentari. Etiam quorum diuersa de causa amici aut necessarii aberant, pauere tamen ; nequedum comperto quos illa uis perculisset, latior ex incerto metus . Les gens avides de tels spectacles arrivèrent en foule ; de fait, sous le règne de Tibère, ils avaient été tenus loin de ces plaisirs. C’était des hommes et des femmes, de tout âge, que la proximité du lieu faisait venir avec d’autant plus d’abondance. Ce fut ce qui aggrava le malheur : la charge s’alourdit d’abord, puis s’ébranle en s’effondrant vers l’intérieur ou en tombant vers l’extérieur, ce qui entraîne et ensevelit dans la chute l’immense quantité d’individus qui étaient captivés par le spectacle ou qui se tenaient à l’entour. Ceux qui eurent la chance, vu leur sort, d’être tués au début du massacre, évitèrent la torture ; beaucoup plus déplorables, ceux à qui la perte d’un membre n’avait pas encore fait perdre la vie : eux cherchaient à trouver, des yeux le jour, grâce aux hurlements et aux gémissements la nuit, leur femme ou leurs enfants. Tous les autres, que la rumeur avait fait venir, pleuraient qui un frère, qui un proche, qui un père ou une mère. Même ceux dont les amis ou les parents, pour diverses raisons, n’étaient pas présents n’en avaient pas moins peur ; on n’avait pas encore rapporté qui ce violent malheur avait frappé, et l’incertitude amplifiait la crainte.
102/430 [Ann] IV, 64 Incendie du Caelius et réactions diverses des Romains
L'incendie du Caelius en 27 est immédiatement interprété comme un signe de plus (avec la catastrophe de Fidènes, cf. Tac., Ann., 4.62) du mécontentement divin à l'égard de la retraite de Tibère. Cependant, cette première rumeur est stoppée par la libéralité du prince et son attention envers les victimes, ce qui donne naissance à une seconde fama, bien plus positive.
Feralemque annum ferebant et omnibus aduersis susceptum principi consilium absentiae, qui mos uulgo, fortuita ad culpam trahentes ni Caesar obuiam isset tribuendo pecunias ex modo detrimenti. Actaeque ei grates apud senatum ab inlustribus fama que apud populum, quia sine ambitione aut proximorum precibus ignotos etiam et ultro accitos munificentia iuuerat. On qualifiait cette année de funeste, en ajoutant que les éléments étaient bien contraires au prince pour qu’il prenne la résolution de s’absenter – coutume propre au peuple, ils allaient faire d’éléments dus au hasard une faute, si César ne s’y était pas opposé en faisant un don à la mesure du désastre. Grâces lui furent rendues par des hommes brillants au sénat, et par la rumeur dans le peuple : de fait, c’était sans ambition et sans répondre aux prières de ses proches qu’il avait, par sa libéralité, secouru même des inconnus qu’il avait fait venir de son propre chef.
103/430 [Ann] IV, 69 Crainte générale des accusations de lèse-majesté à Rome
L'affaire de Titius Sabinus, chevalier romain proche de la famille de Germanicus, piégé par les sbires de Séjan et accusé de crime de lèse-majesté, déclenche un climat de crainte généralisée à Rome, toute discussion semblant susceptible d'être rapportée à Séjan et à Tibère.
Non alias magis anxia et pauens ciuitas, tegens aduersum proximos ; congressus, conloquia, notae ingotaeque aures uitari  ; etiam muta atque inanima, tectum et parietes circumspectabantur . Jamais l’angoisse et la crainte n’avaient plus saisi la ville ; on se cachait de ses proches ; on évitait réunions, discussions, oreilles connues ou non ; même les choses muettes et dépourvues d’âme – les toits et les murs – sont examinées avec défiance.
104/430 [Ann] IV, 70 Titius Sabinus est mis à mort
Titius Sabinus, accusé de lèse-majesté (cf. la notice de Tac., Ann., 4.70), est conduit à son exécution ; ses imprécations publiques à travers les rues de Rome sont reprises par des citoyens anonymes, qui osent se montrer et critiquer la décision de Tibère.
Et trahebatur [Sabinus] damnatus, quantum obducta ueste et adstrictis faucibus niti poterat, clamitans sic inchoari annum, has Seiano uictimas cadere. Quo intendisset oculos, quo uerba acciderent, fuga, uastitas, deseri itinera, fora. Et quidam regrediebantur ostentabantque se rursum id ipsum pauentes quod timuissent. Quem enim diem uacuum poena, ubi inter sacra et uota, quo tempore uerbis etiam profanis abstineri mos esset, uincla et laqueus inducantur ? Non imprudentem Tiberium tantam inuidiam adisse : quaesitum meditatumque, ne quid impedire credatur quo minus noui magistratus, quo modo delubra et altaria, sic carcerem recludant . On trainait Sabinus, qui avait été condamné et qui ne cessait de crier, autant qu’il pouvait s’en efforcer avec son vêtement ramené sur sa bouche et sa gorge enchaînée, que c’était-là la manière dont commençait l’année, c’étaient-là les victimes qui tombaient pour Séjan. Où qu’il portât ses yeux, où que ses paroles arrivassent, ce n’était que fuite et dévastation : routes, forums, tout était désert. Et certains revenaient en arrière et se montraient à nouveau, s’effrayant de cela même qu’ils craignaient. Quel jour, disaient-ils, serait vide de châtiment, puisque, au milieu des sacrifices et les vœux, au moment où l’on avait coutume de s’abstenir de paroles, même profanes, l’on avait recours aux chaines et au lacet ?  Non, ce n’était pas à l’improviste que Tibère avait entrepris une action si malveillante : on l’avait débattu, on y avait réfléchi, afin que l’on ne crût pas que quelque chose pouvait empêcher les nouveaux magistrats d’ouvrir, en même temps que les temples et les autels, la porte de la prison.
105/430 [Ann] IV, 72 Début de la révolte des Frisons
En 28 ap. J.-C., les Frisons se révoltèrent contre le tribut trop lourd imposé par Rome. Tacite décrit ici leurs plaintes.
Id [tributum] aliis quoque nationibus arduum apud Germanos difficilius tolerabatur, quis ingentium beluarum feraces saltus, modica domi armenta sunt. Ac primo boues ipsos, mox agros, postremo corpora conjugum aut liberorum seruitio tradebant. Hinc ira et questus et, postquam non subueniebatur, remedium ex bello. Ce tribut, déjà lourd pour les autres peuples, était plus difficilement toléré chez les Germains qui, malgré leurs bocages fertiles en bêtes immenses, n’ont chez eux que des troupeaux de petite taille. Et c’était, pour commencer, les bœufs eux-mêmes, mais bientôt leurs champs, et enfin les corps de leurs épouses et de leurs enfants qu’ils livraient à l’esclavage ! Cette pensée provoqua des plaintes furieuses puis, lorsqu’on n’y eut pas apporté de solution, on en vint à la guerre comme à un remède. 
106/430 [Ann] IV, 73 Défaite partielle des Romains
La révolte des Frisons conduit à de lourdes pertes romaines. Tacite livre dans une petite parenthèse ethnographique le nom local d'un bois sacré.
Mox compertum a transfugis nongentos Romanorum apud lucum quem Baduhennae uocant pugna in posterum extracta confectos […]. Les déserteurs rapportent ensuite que neuf cent Romains ont péri au cours d’une bataille qui s’est prolongée jusqu’au lendemain dans le « bois de Baduhenna », ainsi qu’ils l’appellent.
107/430 [Ann] IV, 74 Déférence des sénateurs à l'égard de Tibère et Séjan
La peur collective qui règne dans l'Vrbs, et en particulier dans l'ordre sénatorial, après le déclenchement des procès pour lèse-majesté pousse les sénateurs à multiplier les marques de déférence à l'égard de Tibère et de Séjan, retirés hors de Rome.
Ita quamquam diuiersis super rebus consulerentur, aram clementiae, aram amicitiae effigiesque circum Caesaris ac Seiani censuere, crebrisque precibus efflagitabant   uisendi sui copiam facerent. Ainsi, bien que les débats portassent sur tout autre chose, les sénateurs prescrivirent un temple à la clémence, un temple à l’amitié et, tout autour, des statues de César et de Séjan ; dans leurs nombreuses prières, ils leur demandaient instamment de se laisser voir.
108/430 [Ann] V, 3 Lettre de Tibère contre Agrippine et Nero
Juste après la mort de Livie au début de l'année 29 ap. J.-C., une lettre de Tibère, retiré à Capri, fit parvenir une lettre reprochant l'attitude de sa belle-fille Agrippine et de son petit-fils, Néron. La synchronie entre la disparition de Livie et l'arrivée de la lettre à Rome donna à penser que celle-ci avait été interceptée par Livie.
Missae [a Tiberio] in Agrippinam ac Neronem litterae quas pridem adlatas et cohibitas ab Augusta credidit uulgus : haud enim multum post mortem eius recitatae sunt. Verba inerant quaesita asperitate : sed non arma, non rerum nouarum studium, amores iuuenum et impudicitiam nepoti obiectabat. In nurum ne id quidem confingere ausus, adrogantiam oris et contumacem animum incusauit, magno senatus pauore et silentio. Tibère envoya une lettre contre Agrippine et Néron ; la foule crut qu’elle avait été apportée quelque temps auparavant, mais qu’Augusta avait empêché sa publication ; en effet, il n’y eut pas longtemps entre sa mort et la lecture de la missive. Elle comportait des mots d’une dureté recherchée ; mais ce n’étaient pas des combats, pas le désir de révolution, mais bien ses aventures débauchées avec de jeunes gens qu’il reprochait à son petit-fils. Contre sa bru, il n’osait inventer une telle accusation ; il blâma néanmoins l’arrogance qui se lisait sur son visage et son caractère obstiné – le Sénat, lui, saisi d’un immense effroi, gardait le silence.
109/430 [Ann] V, 4 Manifestation de soutien pour Agrippine et Nero
À la suite de la lettre envoyée par Tibère contre Agrippine et Nero (cf. Tac., Ann., 5.3), le sénat délibéra sur l'attitude à adopter envers ces deux personnes déchues de la famille impériale. Dans le même temps, sans que l'on sache très bien comment la nouvelle fut divulguée, le peuple manifesta devant le sénat pour défendre l'intégrité d'Agrippine et de Nero, mais aussi de Tibère.
Simul populus effigies Agrippinae ac Neronis gerens circumstitit curiam faustisque in Caesarem ominibus falsas litteras et principe inuito exitium domui eius intendi clamitat. Ita nihil triste illo die patratum. Au même moment le peuple, portant les images d’Agrippine et de Néron, entoura la curie ; avec des souhaits de prospérité pour César, il ne cesse de crier que cette lettre est un faux et que c’est contre le gré du prince que l’on tente de perdre sa maison. Ainsi n’accomplit-on rien d’horrible ce jour-ci.
110/430 [Ann] V, 10 Affaire du faux Drusus
Des rumeurs circulèrent autour de l'année 31 ap. J.-C. dans les provinces orientales de l'Empire, affirmant que Drusus, le fils de Germanicus et d'Agrippine, serait en Orient pour s'emparer des légions de Syrie. En réalité, Drusus était enfermé à Rome, sur le Palatin.
Per idem tempus Asia atque Achaia exterritae sunt acri magis quam diuturno rumore. Drusum Germanici filium apud Cycladas insulas, mox in continenti uisum . Et erat iuuenis haud dispari aetate, quibusdam Caesaris libertis uelut adgnitus ; per dolumque comitantibus adliciebantur ignari, fama nominis et promptis Graecorum animis ad noua et mira : quippe elapsum custodiae pergere ad paternos exercitus, Aegyptum aut Syriam inuasurum, fingebant simul credebantque . Iam iuuentutis concursu, iam publicis studiis frequentabatur, laetus praesentibus et inanium spe, cum auditum id Poppaeo Sabino. Vers la même époque, l’Asie et l’Achaïe furent épouvantées à cause d’une rumeur dont l’ardeur dépassa la durée : on disait que Drusus, le fils de Germanicus, avait été vu dans les Cyclades, puis sur le continent. Il y avait bien un jeune homme à peu près du même âge que certains affranchis de César affectaient de reconnaître ; comme ils l’accompagnaient par ruse, ils attiraient à eux les ignorants, aidés par le renom de Drusus et par l’esprit des Grecs, qui se porte aux miracles inouïs. Il s’était échappé de sa prison pour rejoindre les armées de son père dans le but d’envahir l’Égypte ou la Syrie : voilà ce qu’ils inventaient et, dans le même temps, se mettaient à croire. Déjà, c’est la jeunesse qui accourt,  déjà, c’est l’affection publique qui l’accompagne ; lui se réjouissait de ce qui se passait et d’espoirs vains, lorsque cette affaire arriva aux oreilles de Poppéus Sabinus.
111/430 [Ann] V, 11 Discorde entre les consuls L. Fulcinius Trio et P. Memmius Regulus
Les répercussions de la chute de Séjan se firent sentir jusque entre les deux consuls suffects de l'année 31 ap. J.-C. : l'un, Trio, reprocha à l'autre, Regulus, de tarder à poursuivre les complices de l'ancien préfet du prétoire ; le second accusa le premier d'avoir participé à la conjuration. Certains sénateurs tentent une médiation.
Multisque patrum orantibus ponerent odia in perniciem itura, mansere [consules] infensi ac minitantes donec magistratu abirent. Bien que de nombreux sénateurs les implorassent de laisser de côté une haine destinée à courir à la ruine, les consuls conservèrent leur hostilité et continuèrent leurs fréquentes menaces, jusqu’à ce qu’enfin, ils quittent leur charge.
112/430 [Ann]  VI, 12 Fausses prophéties de la Sibylle
Tibère reproche à plusieurs magistrats d'avoir hâté l'admission d'un nouveau livre de prophétie de la Sibylle, sans une vérification assez importante de son authenticité.
Simul [Tiberius] commonefecit, quia multa uana sub nomine celebri [Sibullae] uulgabantur , sanxisse Augustum quem intra diem ad praetorem urbanum deferrentur neque habere priuatim liceret. Dans le même temps, Tibère rappela qu’Auguste, comme on répandait alors de nombreux textes mensongers sous le nom célèbre de la Sibylle, avait entériné le jour où ils devaient être apportés au préteur urbain, tout en interdisant de les posséder à titre privé.
113/430 [Ann] VI, 13 Crise frumentaire et plaintes du peuple
L'élévation du cours du blé provoque des plaintes, que Tibère cherche à réprimander sans s'offrir aux critiques de la plèbe. Ce fut un échec.
Isdem consulibus grauitate annonae iuxta seditionem uentum multaque et pluris per dies in theatro licentius efflagitata quam solitum aduersum imperatorem. Quis commotus incusauit magistratus patresque quod non publica auctoritate populum coercuissent addiditque quibus ex prouinciis et quanto maiorem quam Augustus rei frumentariae copiam aduectaret. Ita castigandae plebi compositum senatus consultum prisca seueritate neque segnius consules edixere. Silentium ipsius non ciuile , ut crediderat, sed in superbiam accipiebatur. Sous les mêmes consuls, il s’en fallut de peu pour que l’élévation du cours de l’annone ne provoquât une sédition ; souvent et pendant de nombreux jours, il y eut de vives sollicitations au théâtre à l’encontre de Tibère, et ce avec plus d’audace que de coutume. Cela le toucha profondément et il accusa les magistrats et le Sénat de ne pas avoir eu recours à leur autorité officielle pour tenir le peuple en bride, nommant de surcroît les provinces d’où il faisait venir le blé, et ajoutant à quel point celui-ci était plus abondant que sous Auguste. Ainsi le Sénat châtia-t-il la plèbe en rédigeant un sénatus-consulte d’une sévérité antique et les consuls publièrent-ils un édit avec la même énergie. Quant au silence du prince lui-même, on ne le considéra pas comme bienveillant, ce que lui-même avait cru : au contraire, on le prit pour de l’arrogance.
114/430 [Ann] VI, 17 Répression de l'usure
La lutte contre l'usure mène à une crise économique (manque de monnaie).
Ita primo concursatio [creditorum] et preces , dein strepere praetoris tribunal, eaque quae remedio quaesita, uenditio et emptio, in contrarium mutari , quia faenatores omnem pecuniam mercandis agris condiderant. Ainsi, ce fut d’abord de la part des prêteurs des courses effrénées pour faire entendre leurs prières ; ensuite, des bruits remplirent le tribunal du préteur, et les mesures que l’on recherchait pour remédier à la situation – la vente et l’achat – avaient un résultat contraire, puisque les usuriers avaient mis en réserve tout leur argent pour acheter des propriétés foncières.
115/430 [Ann] VI, 23 Mort d'Asinius Gallus
Asinius Gallus, accusé d'adultère avec Agrippine l'Aînée, meurt ; la façon dont Tacite rapporte le fait (mors uulgabatur) évoque peut-être une rumeur.
Isdem consulibus Asinii Galli mors uulgatur , quem egestate cibi peremptum haud dubium, sponte uel necessitate incertum habebatur. Sous les mêmes consuls, le bruit de la mort d’Asinius Gallus se répand ; on n’avait aucun doute sur la cause – l’inanition –, mais l’on se demandait s’il l’avait fait spontanément ou par nécessité.
116/430 [Ann] VI, 23 Mort de Drusus (III)
Drusus, le fils d'Agrippine et de Germanicus, décède, après avoir été enfermé pendant quatre ans dans un donjon du Palatin ; l'ordre de l'exécution est lié, selon Tacite, à la rumeur d'une réconciliation prochaine entre Tibère et le clan d'Agrippine, qui donnait sans doute des idées aux opposants de Tibère.
Mox, quia rumor incedebat fore ut nuru ac nepoti conciliaretur Caesar, saeuitiam quam paenitentiam maluit. Puis, comme la rumeur d’une réconciliation à venir entre César, sa belle-fille et son petit-fils enflait, il préféra sévir que se repentir.
117/430 [Ann] VI, 24 Le traitement de Drusus (III) par Tibère est critiqué par les sénateurs
À la suite de la mort de Drusus, le fils d'Agrippine et de Germanicus, Tibère envoya au sénat un message retraçant toutes les prises de parole suspectes ou les actions déviantes de son petit-fils. En l'absence du prince (retiré en Campanie), les sénateurs purent faire éclater leur colère et leur peur du prince, en la dissimulant toutefois sous le ton de la réprobation.
Adsitisse [Druso] tot per annos, qui uultum, gemitus, occultum etiam murmur exciperent, et potuisse auum audire, legere, in publicum promere uix fides , nisi quod Attii centurionis et Didymi liberti epistulae seruorum nomina praeferebant, ut quis egredientem cubiculo Drusum pulsauerat, exterruerat. […] Obturbabant quidem patres specie detestandi  ; sed penetrabat pauor et admiratio, callidum olim et tegendis sceleribus obscurum huc confidentiae uenisse ut tamquam dimotis parietibus ostenderet nepotem sub uerbere centurionis, inter seruorum ictus extrema uitae alimenta frustra orantem . Toutes ces années, il y avait donc eu des gens à côté de Drusus pour recueillir son expression, ses soupirs, même ses chuchotements secrets ! Et un grand-père avait donc pu entendre cela, le lire, l’exposer au public ! voilà ce que l’on aurait eu du mal à croire, n’étaient les lettres du centurion Attius et de l’affranchi Didyme qui donnaient les noms des esclaves selon que, lorsque Drusus essayait de sortir de sa chambre, ils l’avaient repoussé ou terrifié. […] Certes, les sénateurs troublaient cette lecture sous prétexte de détourner ces paroles ; mais les âmes étaient pénétrées d’une crainte mâtinée d’étonnement : cet homme, autrefois habile et secret pour cacher ses crimes, en était donc venu à ce degré de confiance que, comme s’il avait écarté les murs de sa cellule, il montrait son petit-fils fouetté par un centurion, frappé par des esclaves, implorant, en vain, le dernier repas de son existence !
118/430 [Ann] VI, 28 Apparition du phénix
L'apparition du phénix en Égypte en 34 ap. J.-C. donne l'occasion à Tacite de livrer une digression ethnographique sur cet animal extraordinaire. Une tradition est rapportée par l'intermédiaire d'une source anonyme et présentée comme orale (maxime uulgatum).
De numero annorum [phoenicis] uaria traduntur. Maxime uulgatum quingentorum spatium ; sunt qui adseuerent mille quadringentos sexaginta unum interici, prioresque alites Sesoside primum, post Amaside dominantibus, dein Ptolemaeo, qui ex Macedonibus tertius regnauit, in ciuitatem cui Heliopolis nomen aduolauisse, multo ceterarum uolucrum comitatu nouam faciem mirantium. Sed antiquitas quidem obscura : inter Ptolemaeum ac Tiberium minus ducenti quinquaginta anni fuerunt. Vnde nonnulli falsum hunc phoenicem neque Arabum e terris credidere, nihilque usurpauisse ex his quae uetus memoria firmauit . Confecto quippe annorum numero, ubi mors propinquet, suis in terris struere nidum eique uim genitalem adfundere ex qua fetum oriri  ; et primam adulto curam sepeliendi patris, neque id temere, sed sublato murrae pondere temptatoque per longum iter, ubi par oneri, par meatui sit, subire patrium corpus inque Solis aram perferre atque adolere. Sur la longévité du phénix, les traditions divergent. L’opinion la plus courante, c’est qu’il vit cinq cent ans ; mais il y en a pour assurer que cette durée est de mille quatre cent soixante-et-un ans, que les premiers de ces oiseaux, vivant sous le règne de Sésosis d’abord, puis d’Amasis, enfin de Ptolémée, troisième roi venu de Macédoine, s’étaient envolés vers la ville d’Héliopolis, accompagnés d’une foule d’autres oiseaux qui s’étonnaient de cette nouvelle apparence. Mais cette ancienneté-même est obscure : il y a eu, entre Ptolémée et Tibère, moins de deux-cent cinquante ans. D’où que certains croyaient ce phénix faux, qu’il n’était pas arabe d’origine, que son comportement n’était en rien comparable à ceux qu’une antique mémoire avait établis comme véridiques. De fait, disaient-ils, lorsqu’il est venu à la fin de sa vie, que la mort s’approche, il se construit un nid dans sa terre d’origine pour y répandre son fluide génital. De là lui naît un rejeton, dont le premier souci d’adulte est d’ensevelir son père, et cela non sans réflexion : une fois qu’il a soulevé le poids de la myrrhe et qu’il en a fait l’expérience sur de longues distances, lorsqu’il est à la hauteur du fardeau et du trajet, il soulève le corps de son père et l’amène brûler sur l’autel du Soleil.
119/430 [Ann] VI, 30 Lettre de Gaetulicus à Tibère
Lentulus Gaetulicus était gouverneur de Germanie supérieure depuis 29 ap. J.-C. En 34, sa proximité avec Séjan (il avait marié sa fille au fils du préfet du prétoire). La rumeur (fama), que Tacite juge surprenante mais qui semble bien établie, voulait qu'il avait négocié son maintien avec Tibère, le menaçant à mots couverts de se rebeller avec ses légions s'il était mis en cause. Gaetulicus était en effet très aimé des soldats de Germanie supérieure et inférieure.
Vnde fama constans ausum [Gaetulicum] mittere ad Caesarem litteras, adfinitatem sibi cum Seiano haud sponte, sed consilio Tiberii coeptam ; […] . Haec, mira quamquam, fidem ex eo trahebant quod unus omnium Seiani adfinium incolumis multaque gratia mansit, reputante Tiberio publicum sibi odium, extremam aetatem magisque fama quam ui stare res suas. D’où le bruit constant que Géticulicus avait osé envoyer une lettre à César où il affirmait qu’il n’avait pas fait le projet d’une alliance avec Séjan de lui-même, mais que c’était-là le plan de César […]. Cette lettre, quoique étonnante, tire son crédit de ce que, seul parmi les proches de Séjan, Gétulicus n’avait pas été attaqué et avait continué de bénéficier d’une grande faveur ; quant à Tibère, il considérait la haine publique à son endroit et son grand âge : c’était l’opinion, bien plus que la coercition, qui maintenait son règne.
120/430 [Ann] VI, 35 Attitude des barbares sarmates avant le combat
Lors des troubles (complexes) chez les Parthes en 35 ap. J.-C., lorsque le roi Artaban dut faire face à un complot de nobles qui demandèrent un autre roi à Rome, le fils d'Artaban, Orodès, cherche à occuper l'Arménie. Il y affronte Mithridate, le roi pro-romain d'Arménie, épaulé par son frère Pharsman, roi d'Ibérie (actuelle Géorgie), et par des auxiliaires sarmates. Ceux-ci se montrent plutôt déterminés.
Enimuero apud Sarmatas non una uox ducis  ; se quisque stimulant ne pugnam per sagittas sinerent ; impetu et comminus praeueniendum. Variae hinc bellantium species . Chez les Sarmates, au reste, il n’y a pas que la voix du chef : chacun s’exhorte à ne pas laisser le combat se régler par les flèches – il faut y prévenir par une charge au corps à corps. De là, les belligérants offraient un spectacle multiple.
121/430 [Ann] VI, 36 Rumeur semée par L. Vitellius
L. Vitellius, choisi par Tibère comme légat de Syrie pour s'occuper des affaires d'Orient, réussit à mettre en fuite Artaban (roi des Parthes, cf. la notice à Tac., Ann., 4.35) et à le forcer à se retirer d'Arménie, non par les armes (Artaban était déjà vaincu par les Ibériens), mais grâce à une rumeur.
Peritia locorum ab Hiberis melius pugnatum ; ned ideo [Artabanus] absecedebat, ni contractis legionibus Vitellius et subdito rumore tamquam Mesopotamiam inuasurus metum Romani belli fecisset. La connaissance du terrain donna un avantage aux Hibériens ; cela ne suffisait pas pour autant à pousser Artaban à la fuite, si Vitellius n’avait pas rassemblé ses légions et fait courir la rumeur qu’il allait envahir la Mésopotamie, provoquant ainsi la peur d’une entrée en guerre des Romains.
122/430 [Ann] VI, 37 Présages favorables (?) pour la campagne contre les Parthes
Lors d'une sacrifice réalisé par le légat romain de Syrie, L. Vitellius, et Tiridate, que les Romains tentent d'installer à la tête de l'Empire parthe, plusieurs prodiges, rapportés indirectement par l'intermédiaire des habitants locaux et de voix anonymes, sont interprétés de différentes façons.
Sacrificantibus [Vitellio et Tiridate] […], nuntiauere accolae Euphraten nulla imbrium ui sponte et immensum attolli, simul albentibus spumis in modum diadematis sinuare orbis auspicium prosperi transgressus. Quidam callidius interpretabantur initia conatus secunda neque diuturna, quia eorum quae terra caeloue portenderentur certior fides , fluminum instabilis natura simul ostenderet omina raperetque. Alors que Vitellius et Tiridate s’occupaient aux sacrifices […], les habitants annoncèrent que l’Euphrate, sans l’aide des pluies, spontanément, prenait des dimensions immenses et que, dans l’écume blanchissante, se formaient des cercles en forme de diadème – favorable auspice pour la traversée. Mais certains, plus habilement, donnaient cette interprétation : les débuts de la tentative seraient positifs, mais cela ne durerait pas longtemps puisque, disaient-ils, les présages de la terre ou du ciel sont assez crédibles, tandis que la nature mouvante des fleuves montre et emporte dans le même temps les signes.
123/430 [Ann] VI, 44 Retour d'Artaban sur le trône
Chassé du trône de Parthie par Tiridate, roi que les Romains ont imposé grâce aux succès militaires de L. Vitellius, Artaban, qui s'est réfugié dans le nord de l'Empire, revient sur le trône à la faveur d'un retournement de l'opinion contre son successeur. Sa rouerie et sa science de la guerre lui permettent de prendre rapidement un avantage décisif dans la campagne.
Neque [Artabanus] exuerat paedorem ut uulgum miseratione aduerteret . [...] Iamque multa manu propinqua Seleuciae aduentabat, cum Tiridates simul fama atque ipso Artabano perculsus distrahi consiliis, iret contra an bellum cunctatione tractaret. Quant à Artaban, il ne s’était pas lavé afin d’attirer l’attention de la foule par un sentiment de pitié. […] Il s’approchait déjà de la Séleucie avec une troupe d’importance, alors que Tiridate, frappé en même temps par la nouvelle de la venue d’Artaban et par sa présence elle-même, était tiraillé sur l’attitude à adopter, marcher contre lui ou faire traîner la guerre.
124/430 [Ann] XI, 6 Débats sur la rétribution des avocats
Sous Claude, les excès des accusateurs conduisent le consul désigné, C. Silius, à réclamer l'application de la lex Cincia, qui interdisait de rétribuer un défenseur. Plusieurs sénateurs, dont l'accusateur P. Suillius Rufus, se récrièrent alors.
Deinde obstrepentibus iis, quibus ea contumelia parabatur, discors Suillio Silius acriter incubuit, ueterum oratorum exempla referens qui famam et posteros praemia eloquentiae cogitauissent. Puis, comme ceux pour qui cette loi en forme de reproche se préparait s’y opposaient à grand bruit, Silius, qui était en désaccord avec Suillius, mit son énergie à maintenir la pression en prenant l’exemple des anciens orateurs : eux, disait-il, considéraient la renommée des siècles futurs comme la récompense de l’éloquence.
125/430 [Ann] XI, 11 Popularité du jeune Néron et rumeurs sur son enfance
Lors des jeux séculaires de Claude en 47 ap. J.-C., la plèbe manifesta (par des applaudissements et des cris, sans doute) toute l'affection qu'elle vouait à L. Domitius (le futur Néron), et que celui-ci héritait de son grand-père Germanicus (par sa mère Agrippine la Jeune). Selon Tacite, cette popularité était supérieure à celle du fils biologique de Claude, Britannicus. L'historien rapporte pour illustrer cette popularité la rumeur d'un prodige qui aurait marqué l'enfance de Néron.
Sedente Claudio circensibus ludis, cum pueri nobiles equis ludcrum Troiae inirent interque eos Britannicus imperatore genitus et L. Domitius adoptione mox in imperium et cognomentum Neronis adscitus, fauor plebis acrior in Domitium loco praesagii acceptus est. Vulgabatur que praefuisse infantiae eius dracones in modum custodum, fabulosa et externis miraculis adsimilata : nam ipse, haudquamquam sui detractor, unam omnino anguem in cubiculo uisam narrare solitus est . Claude présidait aux jeux du cirque, et lorsque des enfants nobles, parmi lesquels Britannicus – le fils de l’empereur – et L. Domitius – qui devait bientôt être adopté sous le nom de de Néron – attaquèrent à cheval le jeu de Troie, la faveur de la plèbe alla plutôt à Domitius : on prit cette préférence pour un présage. C’était un bruit courant que, encore nourrisson, des dragons l’avaient entouré comme une sorte de garde – propos dignes d’un conte qui prenaient la forme des prodiges étrangers : en effet, Néron lui-même, qui ne se rabaissait en rien, racontait souvent que l’on n’avait vu qu’un seul serpent dans sa chambre.
126/430 [Ann] XI, 13 Insultes du peuple au théâtre
Claude sévit contre le comportement inapproprié du peuple pendant des représentations théâtrales.
At Claudius matrimonii sui ignarus et munia censoria usurpans, theatralem populi lasciuiam seueris edictis increpuit , quod in Publium Pomponium consularem (is carmina scaenae dabat) inque feminas inlustris probra iecerat. Quant à Claude, il ignorait l’état de son mariage et usurpait la charge de censeur. Il s’en prit ainsi aux excès du peuple lors des représentations théâtrales : de fait, Publius Pomponius, un consulaire qui donnait sur scène ses poèmes, ainsi que des femmes illustres avaient été la cible d’injures.
127/430 [Ann] XI, 16 Critiques d'Italicus, roi des Chérusques
Les Chérusques avaient demandé un roi à Rome ; Claude avait envoyé Italicus, fils de Flavus et neveu d'Arminius. Son éducation romaine fut l'objet de critiques de la part d'un groupe anonyme dont Tacite rapporte les attaques.
Iamque apud proximos, iam longius clarescere [Italicus], cum potentiam eius suspectantes qui factionibus floruerant discedunt ad conterminos populos ac testificantur adimi ueterem Germaniae libertatem et Romanas opes insurgere . Adeo neminem isdem in terris ortum qui principem locum impleat, nisi exploratoris Flaui progenies super cunctos attollatur ? Frustra Arminium praescribi  : cuius si filius hostili in solo adultus in regnum uenisset, posse extimesci, infectum alimonio, seruitio, cultu, omnibus externis  ; at si paterna Italico mens esset, non alium infensius arma contra patriam ac deos penatis quam parentem eius exercuisse. Déjà chez les peuples voisins, déjà chez ceux qui vivaient plus loin, la renommée d’Italicus se précisait, lorsque sa puissance attire les soupçons des gens que les factions font vivre : ils rejoignent les populations limitrophes et attestent qu’on s’attaque à l’antique liberté des Germains, que le pouvoir de Rome s’y substitue. N’y avait-il donc vraiment personne de ce pays qui pût occuper la première place qu’on élevât au-dessus de tous la race de Flavus, cet espion ? En vain opposait-on la figure d’Arminius : même si son fils, qui avait grandi sur un sol hostile, était venu au pouvoir, on aurait pu le craindre, contaminé qu’il aurait été par l’éducation, la servitude, le mode de vie et tous les traits étrangers. Cependant – s’il était vrai qu’Italicus conservait l’esprit de son père – personne plus que Flavus n’avait mis autant de haine à porter les armes contre sa patrie et ses pénates.
128/430 [Ann] XI, 17 Réactions des Chérusques au discours d'Italicus
Dans la guerre opposant les forces légitimistes chérusques, conduites par le roi pro-romain italicus, et des dissidents (cf. notice à Tac., Ann., 11.16), le roi triompha après avoir brillamment exhorté ses troupes. Voici leurs réactions.
Adstrepebat huic [Italico] alacre uulgus  ; et magno inter barbaros proelio uictor rex, dein secunda fortuna ad superbiam prolapsus pulsusque ac rursus Langobardorum opibus refectus per laeta per aduersa res Cheruscas adflictabat. Une foule bouillante répondait par des cris ; et le roi, d’abord vainqueur dans un combat d’importance entre barbares, puis sombrant à cause de ses succès dans l’orgueil, fut renversé, et à nouveau rétabli grâce au soutien des Langobards ; victoires ou défaites, il poussait en chaque sens le destin des Chérusques.
129/430 [Ann] XI, 19 Critiques du commandement de Corbulon en Germanie
Corbulon, gouverneur de Germanie inférieure, met un terme aux désordres dus aux Chauques et à leur chef Gannascus. Cette nouvelle, qui se transmit sous la forme d'une fama à Rome (même si le texte de Tacite n'est pas parfaitement clair), attira plusieurs critiques, peut-être dans les milieux sénatoriaux.
Sed caede eius [Gannasci] motae Chaucorum mentes, et Corbulo semina rebellionis praebebat, ut laeta apud plerosque , it apud quosdam sinistra fama. Cur hostem conciret ? aduersa in rem publicam casura ; sin prospere egisset, formidolosum paci uirum insignem et ignauo principi praegrauem. Mais le meurtre de Gannascus agita l’esprit des Chauques, et Corbulon fournissait de la matière à révolte – nouvelle qui, si elle était accueillie avec joie par le plus grand nombre, suscitait le mécontentement de certains : pourquoi soulever l’ennemi ? À tous les coups, cela se retournerait contre l’État ; si, au contraire, cette manœuvre tournait bien, la paix avait à craindre d’un homme illustre  et incommode à un prince indolent.
130/430 [Ann] XI, 23 Rumeur sur l'ouverture des magistratures aux Gaulois
Claude réfléchit à permettre aux notables de Gaule Chevelue d'entrer au sénat romain. Avant de présenter les débats tenus dans le conseil restreint du prince et au sénat, Tacite mentionne (en quelques mots) la rumeur qui se répand à ce sujet dans l'Vrbs).
Multus ea super re uariusque rumor . Sur ce sujet [le droit des Gaulois à briguer les magistratures romaines], il y eut une longue rumeur aux positions diverses.
131/430 [Ann] XI, 35 Réaction des prétoriens au discours de Claude
Lorsque l'on révèle à Claude que son épouse, Messaline, a décidé d'épouser C. Silius, alors que le prince est absent de Rome, celui-ci décide, sous l'impulsion de Narcisse, de sévir ; il s'assure d'abord du soutien des prétoriens en allant les haranguer, et reçoit un accueil très favorable.
Apud quos [milites] praemonente Narcisso pauca uerba [Claudius] fecit : nam, etsi iustum, dolorem pudor impediebat . Continuus dehinc cohortium clamor nomina reorum et poenas flagitantium ; admotusque Silius tribunali non defensionem, non moras temptauit, precatus ut mors acceleraretur. Devant les soldats, introduit par Narcisse, Claude fit un bref discours ; de fait, la honte bloquait l’expression d’une douleur portant juste. De là, clameur ininterrompue des cohortes : ils demandent instamment le nom des coupables, réclament un châtiment. Conduit au tribunal, Silius ne fit pas de tentative pour se défendre ou gagner du temps, mais demanda que sa mort fût hâtée.
132/430 [Ann] XII, 5 Rumeur sur le mariage prochaine de Claude et d'Agrippine
Débarrassé de Messaline, Claude chercha à se remarier avec Agrippine (sa propre nièce), un secret de polichinelle selon Tacite, puisque la rumeur s'était emparée de l'information.
C. Pompeio, Q. Veranio consulibus, pactum inter Claudium et Agrippinam matrimonium iam fama , iam amore inlicito firmabatur ; necdum celebrare sollemnia nuptiarum audebant, nullo exemplo deductae in domum patrui fratris filiae. Sous le consulat de C. Pompeius et de Q. Veranius, le mariage qui avait été décidé entre Claude et Agrippine était tantôt confirmé par la rumeur, tantôt par leur amour illicite ; mais ils n’osaient pas encore annoncer de manière solennelle les noces, car il n’y avait aucun précédent d’un oncle qui épousât la fille de son frère.
133/430 [Ann] XII, 7 Une foule réclame l'union de Claude et d'Agrippine
Grâce à l'aide de L. Vitellius (cf. Tac., Ann., 12.5-6), Claude réussit à légitimer son mariage avec Agrippine (qui n'était pas légal, s'agissant de sa propre nièce). Après un discours habile de Vitellius au sénat, certains sénateurs rejoignirent des plébéiens qui attendaient hors de la curie pour pousser le prince à conclure l'union.
Haud defuere qui certatim, si cunctaretur Caesar, ui acturos testificantes erumperent curia. Conglobatur promisca multitudo populumque Romanum eadem orare clamitat. Il n’en manqua pas pour affirmer à l’envi en se précipitant hors du Sénat que, si César venait à hésiter, ils le forceraient à agir. Une multitude mêlée s’attroupait : elle ne cesse de crier que le peuple Romain appelle lui aussi ce projet de ses vœux.
134/430 [Ann] XII, 8 Commentaires ironiques sur le mariage de Claude et Agrippine
Sous la forme du commentaire anonyme, Tacite rapporte les propos sarcastiques de certains Romains face aux mesures prises par Claude pour permettre son mariage officiel (mais apparemment déjà consommé) avec Agrippine.
Addidit Claudius sacra ex legibus Tulli regis piaculaque apud lucum Dianae per pontifices danda, inridentibus cunctis quod poenae procurationesque incesti id temporis exquirerentur . Claude ajouta que les pontifes donneraient dans le bois de Diane les cérémonies religieuses et les sacrifices expiatoires prévus par les lois du roi Tullius – tous riaient de ce que l’on ait attendu ce moment pour châtier et expier l’inceste.
135/430 [Ann] XII, 21 Beau mot de Mithridate devant Claude
Mithridate, roi détrôné du Bosphore, avait tenté de reprendre son trône à son frère Cotys, mais avait échoué ; il est amené à Rome, où il fait preuve d'une certaine dignité face à Claude. Ses mots se diffusent largement, sous la forme, peut-être, d'une rumeur, sans que l'on sache exactement comment.
Traditus posthac Mithridates uectusque Romam per Iunium Cilonem, procuratorem Ponti, ferocius quam pro fortuna disseruisse apud Caesarem ferebatur, elataque uox eius in uulgum hisce uerbis : « Non sum remissus ad te, sed reuersus : uel si non credis, dimitte et quaere. » Mithridate fut ensuite livré et amené à Rome par Junius Cilo, procurateur du Pont ; on rapporta que, devant César, il s’était exprimé avec plus d’audace que ne l’autorisait sa fortune. Sa parole fut divulguée dans la foule sous ces mots : « Je n’ai pas été renvoyé à toi, mais j’y suis revenu : et si tu ne me crois pas, laisse-moi partir et essaie de me retrouver. »
136/430 [Ann] XII, 29 Rumeur sur la fortune de Vannius, roi des Quades
Vannius avait été imposé comme roi des Quades par Drusus (II) ; sous le règne de Claude, ses ennemis cherchèrent à le renverser, aidés par des peuples voisins convaincus de l'extrême richesse de son royaume.
Nam uis innumera , Lugii aliaeque gentes, aduentabant, fama ditis regni, quod Vannius triginta per annos praedationibus et uectigalibus auxerat. En effet, une multitude innombrable (des Lugiens et d’autres peuples) était venu à cause du bruit qui courait sur la richesse du royaume : de fait, Vannius avait, pendant trente ans, augmenté son capital à force de rapines et d’impôts.
137/430 [Ann] XII, 34 Réaction des Bretons au discours de Caratacus
En 51 ap. J.-C., Caratacus mena la résistance bretonne à l'impérialisme romain en Bretagne, relancé par Claude. Avant d'affronter le propréteur romain P. Ostorius Scapula, il livre un discours d'exhortation à ses troupes, qui réagissent avec ferveur.
Haec et talia dicenti [Carataco] adstrepere uulgus , gentili quisque religione obstringi, non telis, non uulneribus cessuros. À ces propos et d’autres semblables de Caratacus, la foule répondait par des cris : chacun garantissait sur les croyances de son peuple à ne pas céder aux traits et aux blessures.
138/430 [Ann] XII, 35 Réaction des Romains au « non-discours » de P. Ostorius
Les cris enthousiastes des Bretons après le discours de leur chef Caratacus (cf. Tac., Ann., 12.34) déstabilisèrent le propréteur romain P. Ostorius, mais sa propre armée réagit efficacement en prenant collectivement en charge l'hortatio, du moins dans la version narrée par Tacite.
Obstupefecit ea alacritas ducem Romanum ; simul obiectus amnis, additum uallum, imminentia iuga, nihil nisi atrox et propugnatoribus frequens terrebat. Sed miles proelium poscere , cuncta uirtute expugnabilia clamitare ; praefectique et tribuni paria disserentes ardorem exercitus intendebant . Cette ardeur paralysa le chef romain ; dans le même temps, le fleuve qui coulait au milieu, le retranchement qui avait été ajouté, les sommets menaçants, l’environnement absolument terrible et rempli de combattants, tout cela le terrifiait. En revanche, les soldats réclamaient le combat, criaient que rien ne saurait résister à leur bravoure ; les préfets et les tribuns, qui tenaient les mêmes propos, essaient de gonfler l’ardeur de l’armée.
139/430 [Ann] XII, 39 Rumeur sur l'extermination prochaine des Silures
L'opiniâtreté des Silures (cf. Tac., Ann., 12.34) menés par Caratacus s'explique, selon Tacite, par un mot de P. Ostorius qui circule chez eux, sans doute sous forme de rumeur (uulgare), et selon lequel ce peuple devait être exterminé.
Ac praecipua Silurum peruicacia, quos accendebat uulgata imperatoris Romani uox, ut quondam Sugambri excisi aut in Gallias traiecti forent, ita Silurum nomen penitus extinguendum. L’opiniâtreté des Silures, remarquable, était accentuée par cette parole du général romain qui se répandait chez eux : de même qu’autrefois, avait-il dit, les Sicambres avaient été tués ou déportés en Gaule, la nation des Silures devait être complètement exterminée.
140/430 [Ann] XII, 40 Rumeurs exagérées sur les victoires bretonnes
Après la mort de P. Ostorius, propréteur romain en Bretagne, les nouvelles des défaites romaines, qui circulaient sous la forme de rumeurs (fama) furent exagérées pour effrayer le nouveau gouverneur, A. Didius.
Aucta et apud hostis [sc. Silures] eius rei [sc. uictoriae] fama , quo uenientem ducem exterrerent, atque illo augente audita, ut maior laus compositis et, si durauissent, uenia iustior tribueretur. La rumeur de cette victoire se répandait chez les ennemis pour faire peur à ce chef qui arrivait ; mais celui-ci augmentait aussi ce qu’il entendait afin que, s’il réglait l’affaire, sa gloire soit plus grande et que, si les opérations s’éternisaient, on lui accorde plus légitimement le pardon.
141/430 [Ann] XII, 43 Mécontentement contre Claude à Rome
Tacite rapporte dans ce chapitre divers prodiges qui eurent lieu en 51 ap. J.-C., mais en vient rapidement à des problèmes d'ordre naturel qui eurent des conséquences sociales dans l'Vrbs. Le mécontentement populaire contre Claude s'exerça physiquement et verbalement.
Multa eo anno prodigia euenere . Insessum diris auibus Capitolium, crebris terrae motibus prorutae domus ac, dum latius metuitur , trepidatione uulgi inualidus quisque obtriti ; frugum quoque egestas et orta ex eo fames in prodigium accipiebatur. Nec occulti tamen questus , sed iura reddentem Claudium circumuasere clamoribus turbidis , pulsum in extremam fori partem ui urgebant, donec militum globo infensos perrupit. De nombreux prodiges advinrent cette année-là. Des oiseaux de mauvais augure se posèrent sur le Capitole, de nombreux tremblements de terre renversèrent des maisons et, la crainte se propageant, les mouvements de foule firent que des personnes faibles furent écrasées. Le manque de blé et la famine qui en résultait passaient aussi pour des prodiges. Au reste, ce n’étaient pas même des plaintes secrètes : alors qu’il rendait la justice, la foule, avec des clameurs violentes, entoura Claude, le poussa à l’extrémité du Forum, le serrant de près avec violence, jusqu’à ce que, enfin, grâce à un groupe de soldats, il put se frayer un chemin à travers ces séditieux.
142/430 [Ann] XII, 46 Pollio piège Mithridate
Mithridate, roi d'Arménie restauré par les Romains en 42 ap. J.-C., doit faire face à la trahison de son frère Pharasmane, roi d'Ibérie, qui cherche à installer son fils Radamiste sur le trône d'Arménie. Le roi légitime est d'abord protégé par les Romains, mais Caellius Pollio, commandant des troupes romaines sur place, se laisse corrompre et, par l'intermédiaire des soldats, pousse Mithridate à accepter une entrevue (fatale) avec Radamiste.
Augetur flagitii merces et Pollio occulta corruptione impellit milites ut pacem flagitarent seque praesidium omissuros minitarentur. On augmente le prix de la trahison et Pollio, menant des actes de corruption secrets, pousse les soldats à réclamer la paix et à menacer de quitter le fort.
143/430 [Ann] XII, 47 Réactions de la foule à la déchéance de Mithridate
Capturé par Radamiste (cf. la notice à Tac., Ann., 12.46), Mithridate est jugé par la foule : une partie le vilipende, tandis qu'une autre le prend en pitié.
Ac compede, quod dedecorum barbaris, trahebatur [Mithridates] ; mox quia uulgus duro imperio habitum , probra ac uerbera intentabat. Et erant contra qui tantam fortunae commutationem miserarentur , secutaque cum paruis liberis coniunx cuncta lamentatione complebat. Et c’est avec ses entraves – motif de déshonneur chez les barbares – que Mithridate est amené ; bientôt la foule, parce qu’elle était aux mains d’un pouvoir cruel, l’accable d’insultes et de coups. À l’inverse, il y en avait pour s’émouvoir d’un tel renversement de fortune ; quant à sa femme, qui le suivait avec ses enfants, elle emplissait toute la scène de ses lamentations.
144/430 [Ann] XII, 49 Rumeur sur la corruption de Julius Paelignus
Suite à la guerre entre l'Arménie et l'Ibérie (cf. la notice à Tac., Ann., 12.46), le procurateur de Cappadoce, Julius Paelignus, se laisse à son tour corrompre par Radamiste et lui sert de garant pour son couronnement comme roi d'Arménie.
Donis eius [Radamisti] euictus [Paelignus] ultro regium insigne sumere cohortatur sumentique adest auctor et satelles. Quod ubi turpi fama diuulgatum , ne ceteri quoque ex Paeligno coniectarentur, Heluidius Priscus legatus cum legione mittitur rebus turbidis pro tempore ut consuleret. Une fois corrompu par Radamiste, Paelignus prend sur lui de l’exhorter à se saisir de l’insigne royal, et l’assiste pendant l’acte comme garant et garde du corps. Lorsque cette nouvelle se fut honteusement répandue, pour éviter que l’on ne se fît sur les autres Romains une opinion fondée sur Paelignus, le légat Helvidius Priscus est envoyé avec une légion pour pallier cette situation troublée selon les circonstances.
145/430 [Ann] XII, 52 Rumeurs divergentes sur la mort de Furius Scribonianus
Furius Scribonianus est accusé d'avoir consulté des astrologues pour connaître la date de mort de Claude et exilé. Sa mort reste mystérieuse pour Tacite.
Neque tamen exuli [Scriboniano] longa posthac uita fuit : morte fortuita an per uenenum extinctus esset, ut quisque credidit , uulgauere . Sa vie d’exilé ne se prolongea pas longtemps après son procès ; sa mort fut-elle due au hasard ? ou mourut-il empoisonné ? Selon les opinions de chacun, les deux bruits circulèrent.
146/430 [Ann] XII, 68 Manœuvres d'Agrippine à la mort de Claude
À la mort de Claude, le 13 octobre 54 ap. J.-C., Agrippine manœuvra avec finesse en dissimulant le décès de l'empereur, comme Livie avant elle avec Auguste (cf. la notice à Tac., Ann., 1.5), en contrôlant les nouvelles données (sous forme de fama) et en empêchant Britannicus, Antonia et Octavie de sortir.
Antoniam quoque et Octauiam sorores eius [Britannici] [Agrippina] attinuit, et cunctos aditus custodiis clauserat , crebroque uulgabat ire in melius ualetudinem principis, quo miles bona in spe ageret tempusque prosperum ex monitis Chaldaeorum aduentaret. Agrippine tint aussi à l’écart Antonia et Octavie, les sœurs de Britannicus, et elle avait fait fermer toutes les voies d’accès par des gardes ; elle répandait souvent des nouvelles sur l’amélioration de la santé du prince pour que les soldats gardent bon espoir en attendant que les Chaldéens déterminent un moment favorable.
147/430 [Ann] XII, 69 Salutation impériale de Néron
Suite aux manoeuvres d'Agrippine à la mort de Claude (cf. notice à Tac., Ann., 12.68), Néron est conduit au camp des prétoriens, où il est salué empereur, malgré la réticence vite écartée de certains soldats, ostensiblement minoritaires.
Ibi [apud cohortem ] monente praefecto faustis uocibus exceptus [Nero] inditur lecticae . Dubitauisse quosdam ferunt, respectantis rogitantisque ubi Britannicus esset  ; mox nullo in diuersum auctore quae offerebantur secuti sunt . Inlatus castris Nero et congruentia tempori praefatus, promisso donatiuo ad exemplum paternae largitionis, imperator consalutatur. Devant la cohorte de garde, sur l’exhortation du préfet du prétoire, Néron est accueilli par des paroles favorables puis placé dans une litière. On rapporte que certains hésitèrent, se retournèrent et demandèrent où était Britannicus ; ensuite, comme personne ne les guidait pour se comporter autrement, ils suivirent ce qu’on leur proposait. Amené au camp, Néron commença par faire un discours conforme aux circonstances ; puis, comme il avait promis une gratification à l’aune de ce dont les avait gratifiés son père, il est salué empereur.
148/430 [Ann] XIII, 1 Rumeur sur la légitimité de Néron et de Julius Silanus
Dans les premiers jours du règne de Néron, une partie de l'opinion publique semble avoir pris parti pour M. Julius Silanus, issu d'une famille illustre, contre le nouvel empereur. Ces rumeurs poussèrent Agrippine à faire assassiner le rival.
Verum Agrippina fratri eius [Iunii Silani] L. Silano necem molita ultorem metuebat, crebra uulgi fama anteponendum esse uixdum pueritiam egresso Neroni et imperium per scelus adepto uirum aetate composita, insontem, nobilem et, quod tunc spectaretur , e Caesarum posteris : quippe et Silanus diui Augusti abnepos erat. Haec causa necis. Mais Agrippine, qui avait ourdi le crime de L. Silanus, le frère de Junius Silanus, craignait en celui-là un vengeur ; fréquente, aussi, dans la foule, la rumeur qu’il fallait préférer à un Néron à peine sorti de la jeunesse et qui avait obtenu l’Empire par le crime un homme d’un âge mûr, innocent, noble et – on observait alors cette caractéristique – qui descendait des Césars. De fait, Silanus aussi était l’arrière-petit-fils du divin Auguste. La voilà, la cause du meurtre.
149/430 [Ann] XIII, 3 Rires lors de l'oraison funèbre de Claude
L'oraison funèbre de Claude, prononcée par Néron mais écrite par Sénèque, le décalage entre le contenu du discours et l'empereur mort déclencha des rires dans l'assemblée.
Postquam [Nero] ad prouidentiam sapientiamque [Claudii] flexit, nemo risui temperare , quamquam oratio a Seneca composita multum cultus praeferret, ut fuit illi uiro ingenium amoenum et temporis eius auribus accommodatum. Après que Néron en fut venu à la sagesse et à l’intelligence de Claude, personne ne réprima un rire, quoique le discours eût été écrit par Sénèque et présentait beaucoup de recherche, étant donné la nature de cet homme, charmante et adaptée aux oreilles de cette époque.
150/430 [Ann] XIII, 6-7 Rumeurs sur les affaires parthes
À la fin de l'année 54 ap. J.-C., les Parthes, sous la conduite de Vologèse, menèrent une expédition militaire contre l'Arménie de Rhadamiste. Cet événement suscita des rumeurs à Rome, d'abord informatives, puis critiquant l'inexpérience militaire du jeune Néron, qui venait de succéder à Claude.
Fine anni turbidis rumoribus prorupisse rursum Parthos et rapi Armeniam adlatum est , pulso Radamisto, qui saepe regni eius potitus, dein profugus, tum bellum quoque deseruerat . Igitur in urbe sermonum auida , quem ad modum princeps uix septem decem annos egressus suscipere eam molem aut propulsare posset, quod subsidium in eo, qui a femina regeretur, num proelia quoque et obpugnationes urbium et cetera belli per magistros administrari possent, anquirebant. Contra alii disserunt melius euenisse, quam si inualidus senecta et ignauia Claudius militiae ad labores uocaretur, seruilibus iussis obtemperaturus. Burrum tamen et Senecam multa rerum experientia cognitos ; et imperatori quantum ad robur deesse, cum octauo decimo aetatis anno Cn. Pompeius, nono decimo Caesar Octauianus ciuilia bella sustinuerint ? Pleraque in summa fortuna auspiciis et consiliis quam telis et manibus geri. Daturum plane documentum, honestis an secus amicis uteretur, si ducem amota inuidia egregium quam si pecuniosum et gratia subnixum per ambitum deligeret . (7) Haec atque talia uulgantibus, Nero et iuuentutem proximas per prouincias quaesitam supplendis Orientis legionibus admouere legionesque ipsas propius Armeniam collocari iubet. À la fin de l’année, des rumeurs confuses rapportèrent que les Parthes avaient une nouvelle fois fait une sortie et que l’Arménie était dévastée ; Radamiste, en outre, avait été chassé, disait-on, lui qui avait souvent alterné le pouvoir et la fuite de ce royaume, mais qui avait aussi alors abandonné la guerre. Par conséquent, dans une ville avide de conversations, on s’interrogeait : comment un prince qui avait à peine dépassé sa dix-septième année pouvait-il soutenir ou écarter ce poids ? Quel soutien dans un enfant encore dirigé par une femme ? Pouvait-on aussi régler batailles, sièges et autres affaires de guerre par des intermédiaires ? D’autres leur opposaient que les événements étaient plus favorables que si cela avait été Claude qui, affaibli par une vieillesse indolente, avait été appelé aux travaux militaires, lui qui aurait obéi aux ordres de ses esclaves. Là, c’étaient Burrus et Sénèque, connus pour leur grande expérience. Que l’empereur manquait-il de forces, alors que Cn. Pompée, à dix-huit ans, et César Octavien, à dix-neuf, avaient soutenu les guerres civiles ? Quand il s’agit des situations les plus hautes, le cours des choses est, le plus souvent, dicté par la foi et la raison, plutôt que par les armes et les combats. Il en donnera, oui, des preuves de ses allégeances envers le parti de l’honnêteté plus qu’à celui de ses amis s’il choisit un chef pour sa valeur et sans tenir compte de la jalousie, au lieu d’avoir recours à l’intrigue pour en prendre un de riche et de confiant en son crédit. (7) Alors que se répandaient ces propos et d’autres du même genre, Néron ordonne d’employer la jeunesse mobilisée dans les provinces environnantes à compléter les légions d’Orient et de surcroît de placer les légions elles-mêmes plus près de l’Arménie.
151/430 [Ann] XIII, 8 Marche de Corbulon
Gn. Domitius Corbulo, alors proconsul d'Asie, est chargé de régler le problème posé par l'invasion parthe de l'Arménie. Ce général habile se fonde sur la rumeur (fama) dès le début de son expédition.
Qui [Corbulo] ut instaret famae , quae in nouis coeptis ualidissima est, itinere propere confecto apud Aegeas ciuitatem Ciliciae obuium Quadratum habuit […]. Or Corbulon, pour presser la rumeur qui, au tout début des projets, a une force extraordinaire, hâta sa marche pour rencontrer Quadratus à Égée, ville de Cilicie.
152/430 [Ann] XIII, 9 Différend entre Corbulon et Ummidius Quadratus
Les troubles en Orient (cf. la notice à Tac., Ann., 13.6-7) s'aggravent de la mésentente entre Corbulon et le gouverneur de Syrie C. Ummidius Quadratus, entre qui les légions sont réparties. Néron doit intervenir pour rétablir un semblant de concorde entre les deux chefs.
Nero quo componeret diuersos [Corbulonem ac Vmmidium] sic euulgari iussit : ob res a Quadrato et Corbulone prospere gestas laurum fascibus imperatoriis addi. Néron, pour terminer le différend entre les deux hommes ordonne que soit répandu le message suivant : c’étaient les heureuses actions de Quadratus et de Corbulon qui l’avaient fait ajouter du laurier aux faisceaux de l’empereur.
153/430 [Ann] XIII, 15 Meurtre de Britannicus
Le danger que représentait Britannicus, fils naturel du défunt Claude, aux yeux de Néron, danger aggravé selon Tacite par l'attitude d'Agrippine (cf. Tac., Ann., 13.14) et le comportement de Britannicus lui-même (cf. Tac., Ann., 13.15.2), poussa Néron à commanditer l'empoisonnement de son demi-frère. L'empereur s'adresse donc au tribun prétorien Pollio Julius et à l'empoisonneuse Locuste. Une première tentative, trop timide, ne donne rien, et pousse le prince à menacer ses complices.
Sed Nero lenti sceleris impatiens minitari tribuno, iubere supplicium ueneficae , quod, dum rumorem respiciunt , dum parant defensiones, securitatem morarentur. Mais Néron ne supportait pas la lenteur du crime : il se met à menacer le tribun, à ordonner que l’empoisonneuse effectue son supplice, car, disait-il, tandis qu’ils ont égard à la rumeur, qu’ils préparent leur défense, ils n’ont cure de la sécurité.
154/430 [Ann] XIII, 18 Mesures prises après la mort de Britannicus
Après la mort (selon Tacite, l'assassinat) de Britannicus, Néron récompensa ses proches, dont Burrus et Sénèque, qui ne sont pas nommés ici, mais auxquels il est fait allusion (uiros grauitatem adseuerantes). Cela déclenche des commentaires anonymes.
Exim largitione potissimos amicorum auxit . Nec defuere qui arguerent uiros grauitatem adseuerantis, quod domos, uillas id temporis quasi praedam diuisissent. Alii necessitatem adhibitam credebant a principe sceleris sibi conscio et ueniam sperante, si largitionibus ualidissimum quemque obstrinxisset . Puis, il enrichit par une gratification les plus puissants de ses amis. Il ne manquait pas de gens pour s’en prendre à ses hommes qui faisaient profession de leur décence : ils s’étaient alors partagé, disait-on, maison et villas comme un butin. D’autre croyaient que le prince les y avaient contraints, lui qui était conscient de son crime et qui espérait le pardon en s’attachant par des gratifications les citoyens les plus puissants.
155/430 [Ann] XIII, 36 Défaite de Paccius Orfitus
Au printemps 58 ap. J.-C., à la reprise de la guerre entre Rome et les Parthes à propos de la domination de l'Arménie, Paccius Orfitus, ancien centurion primipile, se lance dans une attaque irréfléchie contre les barbares et est vaincu. Tacite souligne le rôle des clameurs des soldats dans cet événement.
Sed rupto imperio , postquam paucae e proximis castellis turmae aduenerant pugnamque imperitia poscebant , congressus cum hoste [Paccius Orfitus] funditur. Et damno eius exterriti qui subsidium ferre debuerant sua quisque in castra trepida fuga rediere. Quod grauiter Corbulo accepit, increpitum Paccium et praefectos militesque tendere extra uallum iussit ; inque ea contumelia detenti nec nisi precibus uniuersi exercitus exoluti sunt. Rompant l’ordre qui lui avait été donné lorsqu’un petit nombre d’escadrons venus des forts voisins furent venus pour réclamer le combat par inexpérience, Paccius Orfitus combattit l’ennemi et fut vaincu. Les pertes qu’il subit terrifièrent ceux qui auraient dû lui apporter un soutien : chacun rentra dans le camp en une fuite éperdue. Corbulon supporta mal cette nouvelle : il réprimanda Paccius et lui ordonna, à lui, aux préfets et aux soldats, de camper hors du retranchement. Retenus dans cette situation humiliante, ils n’en furent délivrés que grâce aux prières de l’armée dans son intégralité.
156/430 [Ann] XIII, 37 Campagne de Tiridate en Arménie
Tiridate, jeune frère du roi des Parthes Vologèse, a été installé en 54 ap. J.-C. à la tête de l'Arménie contre la volonté de Rome. Comme Corbulon (cf. Tac., Ann., 13.8), sa stratégie repose principalement sur la manipulation des informations et sur les rumeurs (fama).
At Tiridates super proprias clientelas ope Vologesi fratris adiutus, non furtim iam sed palam bello infensare Armeniam, quosque fidos nobis rebatur, depopulari et, si copiae contra ducerentur, eludere hucque et illuc uolitans plura fama quam pugna exterrere. Mais Tiridate, qui recevait l’aide de son frère Vologèse en plus de sa propre clientèle, se met à ravager l’Arménie par une guerre qui n’était plus secrète mais menée au grand jour : les cités qu’il pensait nous rester fidèle, il les dévaste et si l’on lui oppose des troupes, il les esquive ; voletant çà et là, il fait régner la terreur par la rumeur plus que par les combats.
157/430 [Ann] XIII, 48 Sédition à Pouzzoles
En 58 ap. J.-C., une délégation des habitants de Pouzzoles est entendue à Rome. Il s'agit de trouver une solution à l'état de stasis entre le peuple et les notables locaux. Tacite évoque ici les émeutes qui eurent lieu sur place.
Eaque seditio [Puteolanorum] ad saxa et minas ignium progressa ne caedem et arma proliceret, C. Cassius adhibendo remedio delectus. La sédition dans la ville de Pouzzoles en était venue aux jets de pierres et aux menaces d’incendie ; afin qu’elle n’incitât pas à une violence meurtrière, le Sénat choisit C. Cassius pour trouver une solution.
158/430 [Ann] XIII, 50 Mesures fiscales de Néron
En 58 ap. J.-C., Néron hésita à supprimer certaines taxes, sous la pression populaire. Le sénat s'y opposa et la mesure ne passa pas.
Eodem anno crebris populi flagitationibus immodestiam publicanorum arguentis dubitatuit Nero an cuncta uectigalia omitti iuberet idque pulcherrimum donum generi mortalium daret. Cette même année, comme le peuple faisait entendre de fréquentes réclamations accusant l’immodération des publicains, Néron hésita à ordonner la suppression de l’intégralité des taxes publiques et à faire ce don magnifique au genre humain.
159/430 [Ann] XIII, 54 Révoltes des Frisons
En 58 ap. J.-C., les Frisons commencèrent à se révolter, du fait, selon Tacite, de l'inaction des légions du Rhin et des rumeurs qu'elle provoqua.
Ceterum continuo exercituum [Germaniarum] otio fama incessit ereptum ius legatis ducendi in hostem. Au reste, l’inaction continue des armées de Germanie fit se répandre le bruit que l’on avait ôté aux légats le droit d’attaquer l’ennemi.
160/430 [Ann] XIII, 55 Prières des Ampsivariens
Tout comme les Frisons (cf. Tac., Ann., 13.54), les Ampsivariens (peuple germain de la vallée de l'Ems) cherchèrent à traverser le Rhin pour s'installer dans un lieu plus sûr et plus prospère. Tacite rapporte ici leurs motivations.
Eosdem agros Ampsiuarii occupauere, ualidior gens [quam Frisii] non modo sua copia, sed adiacentium populorum miseratione, quia pulsi a Chaucis et sedis inopes tutum exilium orabant . Ces mêmes terres, les Ampsivariens les occupèrent ; c’était une nation plus puissante que les Frisons, non seulement par leurs propres troupes, mais aussi grâce à la pitié qu’ils suscitaient chez les peuples voisins : de fait, ils avaient été chassés par les Chauques et, dépourvus d’un territoire, ils imploraient que leur exil fût sûr.
161/430 [Ann] XIII, 57 Guerre entre les Hermundures et les Chattes
Tacite rapporte ici une guerre entre deux peuples germains, les Hermundures et les Chattes, qui eut lieu en 58 ap. J.-C. Le casus belli donne lieu à un exposé, médié au discours indirect, sur les différends religieux et géopolitiques (pour ainsi dire) entre les deux nations.
Eadem aestate inter Hermunduros Chattosque certatum magno proelio, dum flumen gignendo sale fecundum et conterminum ui trahunt, super libidinem cuncta armis agendi religione insita, eos maxime locos propinquare caelo precesque mortalium a deis nusquam propius audiri. Inde indulgentia numinum illo in amne illisque siluis salem prouenire, non ut alias apud gentes eluuie maris arescente, sed unda super ardentem arborum struem fusa ex contrariis inter se elementis, igne atque aquis, concretum . Le même été, il y eu une guerre de grande importance entre les Hermundures et les Chattes : ils cherchaient à accaparer de force le fleuve qui coulait entre eux et qui produisait du sel en abondance. Au-delà de leur désir de tout régler par les armes, c’était leur religion naturelle qui les y poussait : ces endroits, disaient-ils, étaient entre tous proches du ciel et les prières des hommes y étaient entendues par les dieux plus que partout ailleurs. D’où que, selon eux, grâce à la bienveillance des puissances, la production de sel, dans ce fleuve-là et dans ces forêts-là, ne résultait pas, comme chez les autres nations, de l’assèchement des eaux de la mer, mais de la concrétion : celle-ci se réalisait en répandant de l’eau sur un amas brûlant de bois, par la rencontre d’éléments contraires, le feu et le liquide.
162/430 [Ann] XIII, 57 Conséquence de la guerre entre les Hermundures et les Chattes
[contexte indisponible(s)]
Et minae quidem hostiles in ipsos uertebant. Quant à ces menaces des ennemis, elles se tournaient, du moins, contre eux-mêmes.
163/430 [Ann] XIV, 2 Inceste entre Néron et Agrippine
Se sentant menacée par l'influence croissante de Poppée auprès de son fils Néron, Agrippine en vient à séduire son propre fils pour conserver sa puissance. Mais l'historien rapporte des traditions divergentes à ce propos.
Tradit Cluuius ardore retinendae Agrippinam potentiae eo usque prouectam, ut medio diei, cum id temporis Nero per uinum et epulas incalesceret, offerret se saepius temulento comptam in incesto paratam ; iamque lasciua oscula et praenuntias flagitii blanditias adnotantibus proximis, Senecam contra muliebris inlecebras subsidium a femina petiuisse, immissamque Acten libertam, quae simul suo periculo et infamia Neronis anxia deferret peruulgatum esse incestum gloriante matre, nec toleraturos milites profani principis imperium. Fabius Rusticus non Agrippinae sed Neroni cupitum id memorat eiusdemque libertae astu disiectum. Sed quae Cluuius, eadem ceteri quoque auctores prodidere, et fama huc inclinat, seu concepit animo tantum immanitatis Agrippina, seu credibilior nouae libidinis meditatio in ea uisa est, quae puellaribus annis stuprum cum  Lepido spe dominationis admiserat, pari cupidine usque ad libita Pallantis prouoluta et exercita ad omne flagitium patrui nuptiis. Cluvius rapporte que, dans son désir de garder le pouvoir, Agrippine alla jusqu’à attendre le milieu de la journée, moment où le vin et le repas poussaient Néron à la passion, pour s’offrir assez souvent à son ivresse, tout ornée et prête à l’inceste ; déjà, ce sont baisers lascifs et caresses préliminaires au scandale, et ceux qui étaient à proximité le remarquaient ; mais Sénèque, selon cet auteur, s’opposa à ces appas féminins en ayant recours à une femme : il envoya l’affranchie Acté qui, apeurée par le danger qu’elle courait elle-même et par l’infamie qui menaçait Néron, lui rapporta  que la rumeur de l’inceste s’était répandue car, disait-elle, sa mère s’en vantait, et que les soldats ne tolèreraient pas qu’un prince impie eût le commandement. Fabius Rusticus raconte, lui, que ce ne fut pas Agrippine mais Néron qui conçut ce désir, et qu’il fut prévenu par la ruse de la même affranchie. Mais ce qu’avance Cluvius, d’autres garants l’avancent aussi, et le bruit public va dans ce sens, soit qu’Agrippine ait réellement fait ce projet si monstreux, soit qu’il ait paru assez crédible qu’elle réfléchisse à des plaisirs inouïs, elle qui, alors jeune fille, avait commis l’adultère avec Lepius dans l’espoir du pouvoir, qui, à cause d’un désir semblable, était allée jusqu’à s’abaisser aux caprices de Pallas, et qui s’était préparée à tous les scandales en épousant son oncle.
164/430 [Ann] XIV, 4 Manœuvres de Néron pour tromper Agrippine
Néron, qui a décidé d'éliminer sa mère, l'attire à Baïes en faisant courir la rumeur d'une réconciliation avec Agrippine, en disgrâce depuis plusieurs années.
Illuc [Baias] matrem [Nero] elicit, ferendas parentium iracundias et placandum animum dicitans, quo rumorem reconciliationis efficeret acciperetque Agrippina facili feminarum credulitate ad gaudia. Néron attire sa mère à Baïes en ne cessant de dire qu’il faut supporter les colères des parents, et qu’il doit apaiser son esprit, cela afin de créer la rumeur de leur réconciliation et de la faire accepter à Agrippine qui, comme toutes les femmes, avait plus de facilité à croire quand il s’agit de nouvelles joyeuses.
165/430 [Ann] XIV, 8 Mouvement de foule à la nouvelle du naufrage d'Agrippine
Selon Tacite, Agrippine dut faire face au sabotage de son navire, ordonné par Néron, et survécut à cette tentative en nageant jusqu'au rivage, puis en se faisant porter à sa villa de Baules. La rumeur de l'événement attire une foule de soutiens à proximité.
Interim uulgato Agrippinae periculo, quasi casu euenisset, ut quisque acceperat , decurrere ad litus. Hi molium obiectus, hi proximas scaphas scandere ; alii, quantum corpus sinebat, uadere in mare ; quidam manus protendere . Questibus, uotis, clamore diuersa rogitantium aut incerta respondentium omnis ora compleri ; adfluere ingens multitudo cum luminibus, atque ubi incolumem esse pernotuit , ut ad gratandum sese expedire, donec adspectu armati et minitantis agminis deiecti sunt . […] Cubiculo [Agrippinae] modicum lumen inerat et ancillarum una, magis ac magis anxia Agrippina, quod nemo a filio ac ne Agermus quidem : aliam fore laetae rei faciem ; nunc solitudinem ac repentinos strepitus et extremi mali indicia. Pendant ce temps, le bruit du danger couru par Agrippine s’était répandu : on croyait que cela était dû au hasard. À mesure que chacun apprend la nouvelle, on court au rivage. Les uns montent sur les barrières que constituaient les digues, les autres sur les barques les plus proches, d’autres s’avancent dans la mer autant qu’ils le peuvent physiquement ; certains tendent leurs mains. Plaintes, vœux, clameurs des interrogations diverses et des réponses incertaines remplissent toute la côte ; une foule immense afflue avec des lumières, et lorsque le bruit se fut répandue qu’elle était saine et sauve, ils se préparaient comme aux félicitations, jusqu’à ce que la vue d’une colonne armée et menaçante les disperse. Dans la chambre, il n’y avait qu’une faible lumière et une seule de ses servantes ; Agrippine était de plus en plus inquiète, car personne ne venait de la part de son fils, et Agermus n’était pas non plus de retour. Si l’affaire était heureuse, se disait-elle, les choses auraient une autre apparence ; c’était à présent le désert, le vacarme soudain et les signes du dernier malheur.
166/430 [Ann] XIV, 10 Soutien des centurions et tribuns à Néron
Après le meurtre d'Agrippine, Néron mesure la gravité de sa décision. Il est soutenu par les dirigeants des cohortes, à l'instigation de Burrus.
Atque eum [Neronem] auctore Burro prima centurionum tribunorumque adulatio ad spem firmauit , prensantium manum gratantium que quod discrimen improuisum et matris facinus euasisset. Or, Néron fut d’abord raffermi par l’adulation des centurions et des tribuns qui le ramenèrent à l’espoir : ils cherchaient à lui prendre la main, le félicitaient de ce qu’il avait échappé à un danger imprévu, le crime d’une mère.
167/430 [Ann] XIV, 11 L'opinion publique condamne Sénèque
L'assassinat d'Agrippine suscite des rumeurs négatives (elle était très populaire) qui, curieusement, s'en prennent davantage à Sénèque qu'à Néron.
Ergo non iam Nero, cuius immanitas omnium questus antibat , sed Seneca aduerso rumore erat quod oratione tali confessionem scripsisset. Aussi, ce n’était plus Néron, dont la férocité dépassait les plaintes de tous, mais bien Sénèque qui subissait l’opposition de la rumeur : dans un tel discours, disait-on, c’était des aveux qu’il avait rédigé.
168/430 [Ann] XIV, 13 Néron encouragé à rentrer à Rome par sa cour
Après l'assassinat d'Agrippine, Néron hésite à rentrer à Rome (il était alors en Campanie), sa crainte portant principalement sur sa popularité et son acception au sein des différentes couches de la population romaine. Ce furent ses amis (membres de sa cour, aula), qui l'y exhortèrent.
Contra deterrimus quisque, quorum non alia regia fecundior extitit, inuisum Agrippinae nomen et morte eius accensum populi fauorem disserunt : iret [Nero] intrepidus et uenerationem sui coram experiretur ; simul praegredi exposcunt. À l’inverse, tous les pires éléments – la cour en était riche comme jamais aucune autre – dissertaient ainsi : le nom d’Agrippine était haï, sa mort avait enflammé la faveur populaire ; il fallait que Néron s’y rende sans peur pour jouir en public de cette vénération à son égard. Dans le même temps, néanmoins, ils demandent à le précéder.
169/430 [Ann] XIV, 14 Néron se produit dans le cirque du Vatican
Après l'assassinat d'Agrippine, Néron, rassuré par le soutien qu'il avait trouvé dans la population romaine, décida de monter sur scène et utilisa pour cela le cirque créé par Caligula dans les jardins impériaux. Tacite met l'accent sur les marques de soutien de la foule envers le prince à cette occasion.
Clausumque ualle Vaticana spatium in quo equos [Nero] regeret haud promisco spectaculo ; mox ultro uocari populus Romanus laudibus que extollere , ut est uulgus cupiens uoluptatum et, si eodem princeps trahat , laetum. Ceterum euulgatus pudor non statietatem, ut rebantur, sed incitamentum attulit. Un espace fut fermé dans la vallée du Vatican pour que Néron pût diriger ses chevaux sans que ce ne fût un spectacle au public mêlé ; ensuite, allant plus loin, le peuple romain est appelé et l’exalte par les vivats – car la foule désire les plaisirs et se réjouit si le prince va dans le même sens qu’elle. Au reste, avoir livré au public ce déshonneur ne rassasia pas Néron, comme on le pensait, mais le stimula. 
170/430 [Ann] XIV, 15 Rôle des Augustians
Néron met en place une claque, composée d'Augustiani, pour le soutenir lors des spectacles.
Ii [Augustiani ] dies ac noctes plausibus personare, formam principis uocemque deum uocabulis appellantes ; quasi per uirtutem clari honoratique agere. Ces Augustians passaient leurs journées et leurs nuits à faire résonner les applaudissements, à donner à la beauté et à la voix du prince des noms divins ; comme s’ils agissaient avec vertus, ils devaient célèbres et recevaient les honneurs.
171/430 [Ann] XIV, 17 Émeute entre habitants de Nucérie et de Pompéi
En 59 ap. J.-C., les habitants de Nucérie et de Pompéi furent au centre d'une émeute grave à la suite d'un spectacle de gladiateurs donné à Pompéi.
Sub idem tempus leui initio atrox caedes orta inter colonos Nucerinos Pompeianosque gladiatorio spectaculo quod Liuineius Regulus, quem motum senatu rettuli, edebat. Quippe oppidana lasciuia in uicem incessentes probra , dein saxa, postremo ferrum sumpsere, ualidiore Pompeianorum plebe , apud quos spectaculum edebatur. Vers la même époque, un commencement minime mena à un affreux massacre entre les colons de Nucérie et de Pompéi ; ce fut pendant un spectacle de gladiateurs que donnait Livineius Regulus, dont j’ai rappelé l’éviction du Sénat. De fait, sous le coup de la licence propre à la province, ils s’invectivaient : ils commencèrent par les insultes, continuèrent avec des pierres, et finirent par en venir aux armes – la victoire revenant à la plèbe de Pompéi, où était donné le spectacle.
172/430 [Ann] XIV, 20-21 Rumeurs sur les jeux quinquennaux
Néron mit en place en 60 ap. J.-C. les Neronia, jeux quinquennaux (également appelés Quinquennalia) à la grecque. L'opinion publique à Rome se divisa en deux courants, selon Tacite, qui présente sous une forme très rhétorique et particulièrement développée ces rumeurs contraires.
Nerone quartum Cornelio Cosso consulibus, quinquennale ludicrum Romae institutum est ad morum Graeci certaminis, uaria fama , ut cunta ferme noua. Quippe erant qui ferrent Cn. quoque Pompeium incusatum a senioribus, quod mansuram theatri sedem posuisset. Nam antea subitariis gradibus et scaena in tempus structa ludos edi solitos, uel si uetustiora repetas, stantem populum spectauisse, ne, si consideret theatro, dies totos ignauia continuaret. Spectaculorum quidem antiquitas seruaretur, quotiens praetor sederet, nulla cuiquam ciuium necessitate certandi. Ceterum abolitos paulatim patrios mores funditus euerti per accitam lasciuiam, ut, quod usquam corrumpi et corrumpere queat, in urbe uisatur, degeneretque studiis externis iuuentus, gymnasia et otia et turpes amores exercendo, principe et senatu auctoribus , qui non modo licentiam uitiis permiserint, sed uim adhibeant [ut] proceres Romani specie orationum et carminum scaena polluantur. Quid superesse, nisi ut corpora quoque nudent et caestus adsumant easque pugnas pro militia et armis meditentur ? An iustitiam auctum iri et decurias equitum egregium iudicandi munus expleturos, si fractos sonos et dulcedinem uocum perite audissent ? Noctes quoque dedecori adiectas, ne quod tempus pudori relinquatur, sed coetu promisco , quod perditissimus quisque per diem concupiuerit, per tenebras audeat. (21) Pluribus ipsa licentia placebat, ac tamen honesta nomina praetendebant . Maiores quoque non abhorruisse spectaculorum oblectamentis pro fortuna quae tum erat, eoque a Tuscis accitos histriones, a Thuriis equorum certamina ; et possessa Achaia Asiaque ludos curatius editos, nec quemquam Romae honesto loco ortum ad theatrales artes degenerauisse , ducentis iam annis a L. Mummi triumpho, qui primus id genus spectaculi in urbe praebuerit. Sed et consultum parsimoniae , quod perpetua sedes theatro locata sit potius quam immenso sumptu singulos per annos consurgeret ac destrueretur. Nec perinde magistratus rem familiarem exhausturos aut populo efflagitandi Graeca certamina [a] magistratibus causam fore, cum eo sumptu res publica fungatur. Oratorum ac uatum uictorias incitamentum ingeniis adlaturas ; nec cuiquam iudici graue aures studiis honestis et uoluptatibus concessis impertire. Laetitiae magis quam lasciuiae dari paucas totius quinquennii noctes, quibus tanta luce ignium nihil inlicitum occultari queat. Sous le consulat de Néron, pour la quatrième fois, et de Cornelius Cossus, les jeux quinquennaux furent institués à Rome à la manière des compétitions grecques ; ce fut une rumeur diverse qui l’accueillit, comme presque tout ce qui est nouveau. De fait, il y en avait pour rapporter que Cn. Pompée aussi avait été accusé par les anciens pour avoir donné un site pérenne au théâtre. En effet, continuaient-ils, auparavant, c’était sur des gradins construits à l’improviste, sur une scène construite pour l’occasion que l’on donnait les jeux, ou alors, pour prendre des exemples plus anciens, le peuple assistait debout au spectacle afin d’éviter, en lui permettant de s’asseoir dans un théâtre, qu’il ne passât toutes ses journées dans l’inaction. Du moins, il fallait que l’on conservât les anciens usages des spectacles, quand c’était le préteur qui les présidait, sans qu’aucun citoyen ne fût forcé à y participer. D’ailleurs, les mœurs des anciens, peu à peu supprimées, seraient complètement détruites par des débauches venues d’ailleurs : de cette façon, les éléments qui, partout, pouvaient être corrompus ou corrompre eux-mêmes, on les verrait à Rome, et la jeunesse s’abâtardirait par l’étude de disciplines étrangères, en s’exerçant au gymnase, aux activités oiseuses, à des amours honteuses, sous l’autorité du Prince et du Sénat – eux ne se contentaient pas d’autoriser par leurs vices la licence, ils forçaient l’élite de Rome à se souiller sur la scène, sous l’apparence de la rhétorique et de la poésie. Que restait-il, sinon de mettre à nu aussi leur corps, de prendre le ceste et de se préparer au pugilat plutôt qu’au service militaire et aux armes ? Ou bien la justice sortirait-elle grandie, les décuries de chevaliers rempliraient-elles leur excellente charge de juges en entendant avec art les sons lascifs et la douceur de ces voix ? Et on rajoutait aussi les nuits à l’opprobre afin de ne laisser aucun moment à la retenue : dans ces assemblées mêlées, que les personnes les plus dépravées osent au cœur des ténèbres ce dont ils ont conçu le désir en plein jour ! (21) Un plus grand nombre approuvait cette licence pour elle-même ; néanmoins, ils lui donnaient, en guise de prétexte, des noms acceptables. Nos ancêtres, eux-aussi, à les entendre, n’avaient pas rejeté avec horreur les divertissements apportés par des spectacles à la mesure de la fortune de leur époque : pour cette raison, on était allé chercher les histrions en Étrurie, les compétitions équestres de Thourioi ; une fois maîtres de l’Achaïe et de l’Asie, ils donnèrent des jeux avec plus de soin, et personne à Rome qui fût né dans une bonne famille ne s’était abâtardi dans la discipline théâtrale. Il y avait eu deux cent ans depuis le triomphe de L. Mummus qui fut le premier à donner ce genre de spectacle dans la ville. Mais l’on avait aussi réfléchi à l’épargne : de fait, on avait préféré donner un site permanent au théâtre que d’attribuer une immense somme chaque année à sa construction et à sa destruction. Voilà ce qui changerait : les magistrats n’épuiseraient plus leur patrimoine familial, et le peuple n’aurait plus de raison de réclamer aux magistrats des compétitions à la grecque, puisque cette dépense, c’est l’État qui s’en acquitterait. Les victoires des orateurs et des poètes stimuleraient les esprits, et l’on ne trouverait pas fâcheux qu’un juge accorde son attention à des disciplines et des plaisirs honorables. C’est à la joie bien plus qu’à la débauche que ces quelques nuits en cinq ans seraient consacrées, où la multiplication des lumières rendrait impossible de cacher quoi que ce soit de répréhensible.
173/430 [Ann] XIV, 22 Prétentions de Rubellius Plautus à l'Empire
Peu après les Neronia, le passage d'une comète donna lieu à une rumeur attaquant la légitimité de Néron indirectement. Cette contestation « à bas bruit » pris la forme de l'éloge d'un capax imperii, Rubellius Plautus (descendant de Tibère).
Inter quae sidus cometes effulsit, de quo uulgi opinio est, tamquam mutationem regis portendat. Igitur, quasi iam depulso Nerone , quisnam deligeretur anquirebant. Et omnium ore Rubellius Plautus celebrabatur, cui nobilitas per matrem ex Iulia familia . Ipse placita maiorum colebat , habitu seuero, casta et secreta domo, quantoque metu occultior, tanto plus famae adeptus. Auxit rumorem pari uanitate orta interpretatio fulguris. Nam quia discumbentis Neronis apud Simbruina stagna in uilla, cui Sublaqueum nomen est, ictae dapes mensaque disiecta erat, idque finibus Tiburtum acciderat, unde paterna Plauto origo, hunc illum numine deum destinari credebant, fouebant que multi, quibus noua et ancipitia praecolere auida et plerumque fallax ambitio est. Ergo permotus his Nero componit ad Plautum litteras, consuleret quieti urbis seque praua diffamantibus subtraheret […]. Sur ces entrefaites, une comète se mit à briller : ce phénomène annonce, selon l’opinion de la foule, un changement de règne. Par conséquent, comme si Néron était déjà chassé, l’on recherchait la personne qui serait choisie. Et toutes les bouches répandent le nom de Rubellius Plautus, dont la noblesse remontait par sa mère à la famille Julia. Lui-même suivait les préceptes des anciens : son train était austère, sa maison chaste et privée, et plus il se cachait par crainte, plus sa renommée devenait importante. Ce qui grandit la rumeur, ce fut, avec la même vanité, l’interprétation causée par un orage. En effet, alors que Néron prenait place à table à côté des lacs Simbruins dans sa villa appelée Sublaqueum, les plats furent frappés par la foudre et la table brisée ; et comme cela était arrivé sur le pays de Tibur d’où Plautus tirait son origine par son père, on crut qu’il était destiné à l’empire par la volonté divine. Et beaucoup l’y encourageaient parmi ceux dont l’ambition, cupide et souvent trompeuse, est d’encourager par avance les situations révolutionnaires et instables. C’est pourquoi Néron, touché par ces bruits, écrit à Plautus une lettre où il lui ordonne de veiller au calme à Rome et de quitter des gens qui répandaient des propos mauvais.
174/430 [Ann] XIV, 29 Rumeur favorable sur Suetonius Paulinus
C. Suetonius Paulinus, grand général romain qui s'était déjà illustré en Afrique, fut gouverneur de la Bretagne de 59 à 61, où il mena plusieurs campagnes de pacification de l'île, récemment conquise. Tacite décrit ici sa popularité, et illustre les logiques de fonctionnement de l'opinion publique.
Sed tum Paulinus Suetonius obtinebat Britannos, scientia militiae et rumore populi qui neminem sine aemulo sinit, Corbulonis concertator , receptaeque Armeniae decus aequare domitis perduellibus cupiens . À cette époque, c’était Suetonius Paulinus qui tenait la Bretagne : sa science militaire ainsi que la rumeur populaire, qui ne laisse personne sans concurrent, en faisaient le rival de Corbulon, et il désirait égaler l’honneur qu’avait constitué la reconquête de l’Arménie en dominant l’ennemi.
175/430 [Ann] XIV, 30 Massacre des druides sur l'île de Mona
L'un des hauts faits de Suetonius Paulinus fut de réprimer la menace que représentaient les druides. Cet objectif fut rempli par l'attaque de l'île de Mona (aujourd'hui Anglesey), où ces derniers étaient rassemblés. La topique barbare prend, comme souvent dans l'Antiquité et chez Tacite, la forme d'un chaos sonore.
Stabat pro litore diuersa acies, densa armis uirisque, intercursantibus feminis ; in modum Furiarum, ueste ferali, crinibus deiectis faces praeferebant ; Druidae que circum, preces diras sublatis ad caelum manibus fundentes, nouitate aspectus perculere militem ut quasi haerentibus membris immobile corpus uulneribus praeberent. Dein cohortationibus ducis et se ipsi stimulantes ne muliebre et fanaticum agmen pauescerent, inferunt signa sternuntque obuios et igni suo inuoluunt. Sur le rivage opposé se tenait une armée aux rangs serrés et aux armes nombreuses, parcourue par des femmes ; à la manière des Furies – habits de deuil, cheveux détachés – elles remontaient des flambeaux ; des deux côtés, les Druides répandaient de sinistres prières, les mains au ciel, et l’étrangeté de cette vue frappa le soldat qui, les bras comme entravés, n’opposait qu’un corps immobile aux coups. Puis, grâce aux harangues du général, ils en viennent eux-mêmes à s’aiguillonner et à s’exhorter à ne pas prendre peur d’un escadron de femmes et de têtes fanatisées : ils chargent, terrassent leurs opposants et les enveloppent de leurs flammes.
176/430 [Ann] XIV, 32 Cause de la révolte des Icéniens
Les troubles en Bretagne se concrétisèrent en 61 ap. J.-C. dans la révolte des Icéniens, menée par la reine Boudicca (ou Boadicée). Tacite décrit ici les discours prophétiques que certaines femmes (proches des druides ?) firent courir à la suite de certains signes favorables aperçus sur l'île.
Et feminae in furorem turbatae adesse exitium canebant externosque fremitus in curia eorum [Camulodunorum] auditos ; consonuisse ululatibus theatrum uisamque speciem in aesturio Tamesae subuersae coloniae. Quant aux femmes, un délire prophétique les agitaient et les faisaient vaticiner : c’était la fin ! Des bruits étrangers avaient été entendus dans la curie de Camulodunum ! Le théâtre avait retenti de hurlements, et l’on avait vu dans l’estuaire de la Tamise l’image du renversement de la colonie.
177/430 [Ann] XIV, 33 Suetonius Paulinus abandonne Londres
La révolte des Icéniens menée par Boudicca infligea dans un premier temps une série de lourdes défaites aux Romains (en particulier à Camulodunum, colonie sise dans le sud-est de l'île, qui fut prise par les rebelles). Les Bretons se dirigèrent ensuite vers Londres (Londinium), que Suetonius Paulinus jugea inapte à être défendue. Le général romain sut rester ferme face aux habitants qui l'imploraient de défendre la cité.
Neque [Suetonius] fletu et lacrimis auxilium eius orantium flexus est quin daret profectionis signum et comitantis in partem agminis acciperet . Ni les gémissements ni les larmes de ceux qui imploraient son aide ne le détournèrent de donner le signal du départ et d’accepter qu’on l’accompagnât en intégrant une partie de l’armée.
178/430 [Ann] XIV, 35 Harangue de Boudicca
Boudicca, reine icène menant la révolte de son peuple contre les Romains (cf. Tac., Ann., 14.31 et suiv.), livra un discours d'exhortation à ses troupes à la veille de la bataille finale (le lieu n'est pas identifié avec certitude), gagnée par les Romains. Ce discours, restitué en discours indirect, fait écho aux violences subies par la reine (sous formes de coups) et ses filles (violées, selon Tac., Ann., 14.31).
Boudicca curru filias prae se uehens, ut quamque nationem accesserat , solitum quidem Britannis feminarum ductu bellare testabatur, sed tunc non ut tantis maioribus ortam regnum et opes , uerum ut unam e uolgo libertatem amissam, confectum uerberibus corpus , contrectatam filiarum pudicitiam ulcisci. […] Ne strepitum quidem et clamorem tot milium , nedum impetus et manus perlaturos [Romanos] ; si copias armatorum, si causas belli secum expenderent, uincendum illa acie uel cadendum esse. Boudicca, avançant sur un char, ses filles devant elles, une fois toutes les nations dépassées, attestait que c’était bien l’habitude des Bretons que d’être menés à la guerre par des femmes ; mais alors, ce n’était pas en descendante de si illustres ancêtres qu’elle vengeait la perte de son royaume et de ses richesses, mais bien  en femme de la foule qu’elle cherchait réparation pour la perte de sa liberté, pour son corps meurtri par les verges, pour chasteté volée à ses filles. […] Les Romains, eux, continuait-elle, ne supportaient pas le bruit et la clameur de tant de milliers d’hommes : à plus forte raison leur charge et leurs armes ! Si l’on songeait au nombre des soldats, aux causes de la guerre, il fallait vaincre ou succomber dans cette bataille.
179/430 [Ann] XIV, 36 Harangue de Suetonius Paulinus
Répondant à l'exhortation de Boudicca selon un modèle rhétorique et historiographique bien connu (cf. Tac., Ann., 14.35), Suetonius Paulinus exhorte lui aussi ses troupes au moment de la bataille finale.
Ne Suetonius quidem in tanto discrimine silebat : quamquam confideret uirtuti , tamen exhortationes et preces miscebat ut spernerent sonores barbarorum et inanis minas  ; plus illic feminarum quam iuuentutis aspici. Suetonius non se taisait pas non plus dans un moment si critique ; bien que confiant dans leur valeur, il mêlait la harangue à la prière : qu’ils dédaignassent donc les bruits faits par les barbares et leurs vaines menaces ! Ce qu’ils voyaient devant eux, c’était plus des femmes qu’une jeunesse en armes.
180/430 [Ann] XIV, 39 Moqueries des Bretons à l'égard de Polyclitus
Face aux tensions entre le gouverneur de la Bretagne, vainqueur des Icéniens, Suetonius Paulinus, et le nouveau procurateur Julius Classicianus, Néron envoya son affranchi Polyclitus pour régler le conflit. Cela suscita chez les Bretons (mais l'on sent ici une antienne toute tacitéenne) des moqueries (inrisus) à l'égard de cet ancien esclave plus puissant que l'élite sénatoriale romaine.
Sed hostibus [sc. Britannis] inrisui [Poyclitus] fuit, apud quos flagrante etiam tum libertate nondum cognita libertinorum potentia erat ; mirabanturque , quod dux et exercitus tanti belli confector seruitiis oboedirent. Mais chez les Bretons, Polyclitus suscita des moqueries : ils avaient encore à cette époque la passion de la liberté, et ne connaissaient pas alors la puissance des affranchis ; ils s’étonnaient de ce qu’un chef et des soldats qui avaient mis fin à tant de guerres obéissent à des esclaves.
181/430 [Ann] XIV, 45 Débats concernant la mise à mort de la familia de Pedanius Secundus
En 61 ap. J.-C., le préfet de la ville, L. Pedanius Secundus, fut assassiné par un de ses esclaves. La loi prévoyait dans ce cas de mettre à mort toute la domesticité (familia) de la victime. Il y eut un débat à ce sujet au sénat ; l'avis de C. Cassius Longinus, en faveur de l'exécution, fut combattu par plusieurs sénateurs de manière collective (et, dans le texte de Tacite, anonyme), et par la plèbe à l'extérieur de la curie.
Sententiae Cassii ut nemo unus contra ire ausus est, ita dissonae uoces respondebant numerum aut aetatem aut sexum ac plurimorum indubiam innocentiam miserantium . Si personne n’osa prendre position individuellement contre l’avis de Cassius, des voix différentes s’élevèrent en réponse : on déplorait l’âge, le sexe et l’indubitable innocence de la plupart de ces personnes.
182/430 [Ann] XIV, 51 Mort de Burrus
La mort de Sextus Afrianus Burrus en 62 ap. J.-C., préfet du prétoire depuis 51 ap. J.-C., fut l'objet de récits contradictoires, certains pensant qu'elle était naturelle, d'autres qu'il s'agissait d'un empoisonnement.
Plures iussu Neronis, quasi remedium adhiberetur, inlitum palatum eius [Burri] noxio medicamine adseuerabant, et Burrum intellecto scelere, cum ad uisendum eum princeps uenisset, aspectum eius auersatum sciscitanti hactenus respondisse : « Ego me bene habeo » . Un plus grand nombre affirmait que c’était sous l’ordre de Néron que, sous prétexte de lui appliquer un remède, on avait enduit le palais de Burrus d’une drogue nuisible ; que Burrus avait compris le crime, et que, lorsque le prince était venu lui rendre visite, il avait détourné le regard, répondant à ses interrogations ces seuls mots : « Moi, je me porte bien ».
183/430 [Ann] XIV, 56 Néron refuse que Sénèque se retire de la vie publique
Tombé en disgrâce après la mort de Burrus (Tac., Ann., 14.52), Sénèque chercha à quitter les sphères du pouvoir et demanda à Néron la permission de se retirer de la vie publique. Celui-ci refusa, alléguant tout particulièrement qu'une telle décision écornerait son image.
« Non tua [sc. Senecae] moderatio, si reddideris pecuniam, nec quies, si reliqueris principem, sed mea [sc. Neronis] auaritia, meae crudelitatis metus in ore omnium uersabitur. » « Ce n’est pas de ta modération, si tu rends cet argent, dont tout le monde parlera, ni de ton repos, si tu quittes l’empereur : mais c’est bien ma cupidité, la crainte de ma cruauté qui seront sur les lèvres de tous. »
184/430 [Ann] XIV, 57 Assassinat de Cornelius Sulla
En 62 ap. J.-C., Néron mit à mort deux capaces imperii, Faustus Cornelius Sulla Felix et Rubellius Plautus. Le premier était le gendre de Claude (l'époux de Claudia Antonia). Exilé à Marseille, Sulla fut exécuté rapidement, sans que l'information se répandît dans la rumeur. (Cf. Tac., Ann., 14.58 pour Rubellius Plautus.)
Nec ultra mora . Sulla sexto die peruectis Massiliam percussoribus ante metum et rumorem interficitur, cum epulandi causa discumberet. Sans d’autre délai, des assassins se déplacent en six jours à Marseille et, avant que ne naissent la crainte et la rumeur, il est tué au moment où il se couche pour manger.
185/430 [Ann] XIV, 58 Assassinat de Rubellius Plautus
Rubellius Plautus était un capax imperii jugé très dangereux par Néron (cf. Tac., Ann., 14.22 pour son ascendance et ses prétendues ambitions). En 62, il fut mis à mort, peu après Cornelius Sulla (Tac., Ann., 14.57), mais plus difficilement du fait de la distance (il était exilé en Asie, non loin des légions d'Orient).
Plauto parari necem non perinde occultum fuit, quia pluribus salus eius curabatur et spatium itineris ac maris tempusque interiectum mouerat famam  ; uulgoque fingebant petitum ab eo Corbulonem, magnis tum exercitibus praesidentem et, clari et insontes si interficerentur, praecipuum ad pericula. Quin et Asiam fauore iuuenis arma cepisse, nec milites ad scelus missos aut numero ualidos aut animo promptos, postquam iussa efficere nequiuerint, ad spes nouas transisse. Vana haec more famae credentium otio augebantur. La préparation du meurtre de Plautus ne se fit pas dans le même secret, car plus de gens se souciaient de sa vie ; en outre, la distance terrestre et maritime qui le tenait éloigné en espace et en temps avait mis en branle la rumeur. La foule s’imaginait qu’il avait sollicité Corbulon, qui dirigeait alors de grandes armées et, si les personnes célèbres et innocentes en venaient à être tuées, courait un très grand danger. Mais les bruits allaient plus loin : l’Asie, favorable au jeune homme, avait pris les armes, et les soldats envoyés pour perpétrer le crime, manquant de force par leur trop petit nombre ou de résolution d’esprit, n’avaient pas pu exécuter leurs ordres, et avaient donc fini par les trahir pour des espérances révolutionnaires. Ces paroles étaient vaines, comme de coutume pour la rumeur, et l’inaction de ceux qui y accordaient créance les augmentait.
186/430 [Ann] XIV, 60-61 Répudiation d'Octavie
Le choix de répudier Octavie pour prendre Poppée en mariage créa un mécontentement ostensible dans la plèbe romaine, qui se concrétisa dans une manifestation de soutien lorsque l'on crut (faussement) qu'Octavie, reléguée en Campanie, serait rappelée.
Inde [sc. mota Octauia] crebri questus nec occulti per uulgum, cui minor sapientia et ex mediocritate fortunae pauciora pericula sunt . His *** tamquam Nero paenitentia flagitii coniugem reuocarit Octauiam. (61) Exim laeti Capitolium scandunt deosque tandem uenerantur. Effigies Poppaeae proruunt, Octauiae imagines gestant umeris, spargunt floribus foroque ac templis statuunt . Itur etiam in principis laudes strepitu uenerantium. Iamque et Palatium multitudine et clamoribus complebant, cum emissi militum globi uerberibus et intento ferro turbatos disiecere. Mutataque quae per seditionem uerterant et Poppaeae honos repositus est . Le divorce avec Octavie causa des plaintes nombreuses et nullement secrètes dans la foule, elle qui est moins raisonnable et qui, grâce à sa condition insignifiante, s’expose à des risques plus petits. [Ces bruits firent croire que Néron allait rappeler Octavie comme épouse] en donnant l’apparence de se repentir de sa faute. (61) En conséquence, la foule heureuse monte sur le Capitole et, enfin, honore les dieux. On renverse les statues de Poppée, on transporte sur les épaules les images d’Octavie, on les recouvre de fleurs,  on les met sur le Forum et dans les temples. Dans le vacarme de ces prières, on va même jusqu’à louer le prince. Déjà la foule remplissait par son nombre et ses clameurs le Palais, lorsque des pelotons de soldats furent envoyés dehors et, à l’aide de verges et d’épées tirées, dispersèrent ces séditieux. Les changements apportés par la sédition furent annulés : on remit en place l’ensemble des marques d’honneur données à Poppée.
187/430 [Ann] XIV, 63 Exil d'Octavie
Après avoir été écartée en Campanie, Octavie fut exilée sur l'île de Pandateria (dans le golfe de Naples), sur le prétexte d'avoir conspiré contre le prince. Son départ pour l'exile est l'occasion pour Tacite d'un tableau particulièrement pathétique, médié à une voix anonyme.
Non alia exul uisentium oculos maiore misericordia adfecit. Meminerant adhuc quidam Agrippinae a Tiberio, recentior Iuliae memoria obuersabatur a Claudio pulsae ; sed illis robur aetatis adfuerat ; laeta aliqua uiderant et praesentem saeuitiam melioris olim fortunae recordatione adleuabant : huic primum nuptiarum dies loco funeris fuit, deductae in domum, in qua nihil nisi luctuosum haberet , erepto per uenenum patre et statim fratre ; tum ancilla domina ualidior et Poppaea non nisi in perniciem uxoris nupta ; postremo crimen omni exitio grauius. Aucune exilée ne suscita dans le regard des spectateurs plus de pitié. Certains se rappelaient encore Agrippine, chassée par Tibère, mais l’on se souvenait plus vivement de Julie, bannie par Claude. Elles, néanmoins, elles étaient dans la force de l’âge : elles avaient vu des événements heureux et la cruauté qu’elles subissaient alors s’allégeait du souvenir de leur bonne fortune passée. Octavie, c’était le jour de ses noces qui avait été le premier de sa ruine, elle qui était entrée dans une maison où elle ne trouverait que du malheur : son père lui avait été arraché par le poison, comme son frère aussitôt après ; une servante plus puissante dès lors que sa maîtresse, Poppée, cette mariée qui ne voulait que la perte de l’épouse, enfin ce grief plus grave que n’importe quelle mort.
188/430 [Ann] XV, 1 Colère des Parthes contre Tigrane
À la suite des troubles en Arménie, Rome a placé Tigrane, ancien otage et client de Rome, à la tête du pays, aux dépens de Tiridate, frère de Vologèse et allié aux Parthes. L'invasion par Tigrane du pays des Adiabènes provoque la colère des Parthes.
Quippe egressus Armenia Tigranes Adiabenos, conterminam nationem, latius et diutius quam per latrocinia uastauerat, idque primores gentium aegre tolerabant : eo contemptionis descensum ut ne duce quidem Romano incursarentur, sed temeritate obsidis tot per annos inter mancipia habiti. De fait, Tigrane avait fait une sortie et, parti d’Arménie, il ravageait le pays des Adiabènes (un peuple voisin) plus largement et plus longtemps que s’il se contentait de rapines. Ce comportement scandalisait l’élite locale : voilà donc le degré de mépris que l’on avait atteint ! Ils n’étaient même plus envahis par un chef romain, mais par la témérité d’un otage resté au rang d’esclave pendant tant d’années !
189/430 [Ann] XV, 4 Marche du Parthe Monésès
Suite à l'installation de Tigrane comme roi d'Arménie et à sa campagne dirigée contre les Parthes, ceux-ci envoient une armée, menée par le noble parthe Monésès, contre le souverain pro-romain. Tacite décrit ici sa marche et l'échec de sa stratégie de campagne rapide.
Ea dum a Corbulone tuendae Syriae parantur, acto raptim agmine Monaeses ut famam sui praeiret, non ideo nescium aut incautum Tigranen offendit. Pendant que Corbulon préparait ces manœuvres pour protéger la Syrie, Monésès menait à la hâte son armée pour devancer le bruit de sa marche, mais il ne trouva pas pour autant Tigrane sans défense ou surpris par son offensive.
190/430 [Ann] XV, 6 Commentaires anonymes sur le succès de Corbulon
Ayant bien contré la campagne de Monésès et les manœuvres de Vologèse, Corbulon obtient le retrait des forces parthes d'Arménie. Étonnamment, Tacite rapporte immédiatement des propos anonymes (de qui ? Tacite ne le dit pas : ils ont dû circuler dans l'armée ou à Rome), qui s'attaquent à ce succès du général romain.
Haec [sc. concessus Vologesis] plures ut formidine regis et Corbulonis minis patrata ac magnifica extollebant. Alii occulte pepigisse interpretabantur, ut omisso utrimque bello et abeunte Vologese Tigranes quoque Armenia abscederet. Cur enim exercitum Romanum a Tigranocertis deductum ? Cur deserta per otium quae bello defenderant ? An melius hibernauisse in extrema Cappadocia, raptim erectis tuguriis, quam in sede regni modo retenti ? Dilata prorsus arma, ut Vologeses cum alio quam cum Corbulone certaret, Corbulo meritae tot per annos gloriae non ultra periculum faceret. La retraite de Vologèse, la plupart l’exaltaient : c’était, selon eux, le résultat de la crainte du roi et des menaces de Corbulon. Mais d’autres l’analysaient comme un accord secret selon lequel, une fois que la guerre aurait cessé des deux côtés et que Vologèse serait parti, Tigrane se retirerait aussi de l’Arménie. Pourquoi en effet avait-on sorti l’armée romaine de Tigranocerte ? Pourquoi avoir quitté par la paix ce que l’on avait défendu dans la guerre ? Ou bien était-ce que l’hiver avait été plus agréable aux confins de la Cappadoce dans des yourtes montées à la va-vite que dans la capitale d’un royaume tout juste reconquis ? On ajournait complètement les combats pour que Vologèse affrontât un autre adversaire que Corbulon, et que Corbulon ne livrât pas à un danger supplémentaire une gloire acquise pendant tant d’années.
191/430 [Ann] XV, 10 Premiers échecs de Caesennius Paetus
Corbulon avait demandé à Néron de l'aide pour défendre l'Arménie, menacée par les Parthes ; on lui adjoignit donc L. Caesennius Paetus, gouverneur de Cappadoce (cf. Tac., Ann., 15.6). Celui-ci s'engage dans une campagne dangereuse et inconsidérée.
Accitur [a Paeto] legio duodecima et, unde famam aucti exercitus sperauerat, prodita infrequentia. Paetus fait venir la douzième légion, mais cet ordre dont il espérait qu’il répandrait le bruit de l’accroissement de son armée trahit son infériorité numérique.
192/430 [Ann] XV, 11 Massacre de l'armée romaine par Vologèse
La mauvaise campagne menée par Caesennius Paetus dans la guerre romano-parthe conduit ce dernier à essuyer une grave défaite à Rhandeia.
Peditum si quis integer longinqua et auia, uulnerati castra repetiuere, uirtutem regis [Vologesis], saeuitiam et copias gentium, cuncta metu extollentes , facili credulitate eorum qui eadem pauebant . Dans l’infanterie, ceux qui étaient indemnes gagnèrent des lieux éloignés et inaccessibles ; quant aux blessés, ils retournèrent au camp et y exaltèrent la valeur du roi, la cruauté et le nombre de ses gens, toutes choses dites sous le coup de la peur et qui bénéficiaient de la crédulité plus grande de ceux qui partageaient leurs craintes.
193/430 [Ann] XV, 13 Comportement des soldats romains lors du siège de Rhandeia
Caesennius Paetus a dû se replier sur la ville de Rhandeia, après avoir été lourdement battu. Il y est assiégé par Vologèse, roi des Parthes. Tacite décrit ici le comportement (honteux à ses yeux) des soldats romains, qui refusent de combattre, alléguant des exemples tirés de l'histoire militaire romaine.
At illi [milites] uix contuberniis extracti, nec aliud quam munimenta propugnabant, pars iussu ducis, et alii propria ignauia aut Corbulonem opperientes, ac uis si ingrueret, prouisis exemplis Caudinae Numantinaeque pacis : neque eandem uim Samnitibus, Italico populo, ac Parthis, Romani imperii aemulis ; ualidam quoque et laudatam antiquitatem, quotiens fortuna contra daret, saluti consuluisse. Qua desperatatione exercitus dux subactus , primas tamen litteras ad Vologesen, non supplices, sed in modum querentis, composuit […]. Quant aux soldats romains, ils n’étaient presque pas attirés hors de leurs tentes, et ils se contentaient de défendre leurs protections : une partie suivait ainsi les ordres du chef, et les autres agissaient de cette façon à cause de leur propre apathie ou pour attendre Corbulon. Si l’attaque devenait pressante, ils avaient prévu d’utiliser comme exemples la paix de Caudium ou de Numance : selon eux, les Samnites, ce peuple italique, n’avaient d’ailleurs pas la même puissance que les Parthes, rivaux de l’Empire romain ; l’antiquité aussi, dont on louait la puissance, à chaque fois que la Fortune lui était contraire, avait veillé à son salut. Ce désespoir de l’armée contraignit le chef à écrire une première lettre à Vologèse dont le ton n’était pas suppliant mais plaintif en apparence.  
194/430 [Ann] XV, 15 Rumeur de l'humiliation de l'armée romaine en Arménie
La défaite de Rhandeia est une humiliation pour l'armée de Caesennius Rufus, mais la rumeur (rumor) ajoute plusieurs informations fausses, plus humiliantes encore, sur les conditions de la reddition romaine.
Addidit rumor sub iugum missas legiones et alia ex rebus infaustis quorum simulacrum ab Arbeniis usurpatum est . La rumeur ajouta que les légions étaient passées sous le joug et d’autres humiliations suggérées par les échecs de l’armée, dont les Arméniens répandaient l’apparence.
195/430 [Ann] XV, 15 Rumeur d'une ruse romaine
Les Romains ont dû construire un pont au roi parthe Vologèse en guise d'humiliation après la défaite de Rhandeia. La (fausse) rumeur courut, apparemment dans l'armée parthe, qu'il s'agissait d'une ruse (dolus) et que le pont allait s'effondrer.
Flumen Arsaniam elephanto insidens [Vologeses], proximus quisque regem ui equorum perrupere, quia rumor incesserat pontem cessurum oneri dolo fabricantium : sed qui ingredi aussi sunt ualidum et fidum intellexere. Vologèse, était au milieu du fleuve d’Arsanias sur un éléphant ; tous ceux qui étaient proches du roi forcèrent le courant en s’aidant de leur cheval, car la rumeur s’était répandue que le pont céderait sous leur poids grâce à un artifice de ceux qui l’avaient construit ; mais les soldats qui osèrent marcher dessus le trouvèrent solide et fiable.
196/430 [Ann] XV, 16 Déploration dans les armées romaines à la suite de la défaite de Rhandeia
La rencontre entre l'armée de Caesennius Paetus, battue à Rhandeia, et celle de Corbulon, arrivée trop tard pour éviter la défaite, s'effectua dans une scène particulièrement pathétique (à en croire Tacite).
Maesti manipuli ac uicem commilitonum miserantes ne lacrimis quidem temperare ; uix prae fletu usurpata consalutatio . Decesserat certamen uirtutis et ambitio gloriae, felicium hominum adfectus : sola misericordia ualebat et apud minores magis. Les manipules étaient dévastés et déploraient le sort de leurs camarades ; ils ne maîtrisaient pas même leurs larmes. Il s’en fallut de peu pour que leurs pleurs ne les empêchassent d’échanger le salut. C’en était fini de l’émulation dans le courage, de la recherche de la gloire, ces sentiments propres aux hommes heureux : seule régnait la pitié, et en particulier chez les simples soldats.
197/430 [Ann] XV, 29 Traité de Rhandeia
En 63 ap. J.-C., un an après la défaite de Rhandeia et sur le lieu même de cette humiliation romaine, Tiridate, prétendant au trône d'Arménie poussé par son frère Vologèse (roi des Parthes), accepte l'hégémonie romaine sur cette région et remet son diadème à Corbulon, avant d'entamer un voyage à Rome pour être couronné par Néron.
Ad quam [effigiem Neronis] progressus Tiridates, caesis ex more uictimis sublatum capiti diadema imagini subiecit , magnis apud cunctos animorum motibus , quos augebat insita adhuc oculis exercituum Romanorum caedes aut obsidio : at nunc uersos casus ; iturum Tiridaten ostentui gentibus quanto minus quam captiuum  ? Tiridate s’avança vers l’image de Néron ; des victimes avaient été sacrifiées, selon la coutume ; il enleva le diadème de sa tête et le plaça sous le portrait, suscitant une forte émotion chez tous les spectateurs, qu’augmentait la présence sous leurs yeux du massacre ou du siège des armées romaines. Et désormais, la conjoncture avait bien changé : Tiridate, qui était sur le point d'être montré aux peuples, était-il autre chose qu’un captif ?
198/430 [Ann] XV, 33 Néron se produit à Naples
Après être monté sur scène à titre privé (ou semi-public) à Rome, Néron va chanter au théâtre de Naples.
Ergo contractum oppidanorum uulgus , et quos e proximis coloniis et municipiis eius rei fama acciuerat, quique Caesarem per honorem aut uarios usus sectantur, etiam militum manipuli, theatrum Neapolitanorum complent. Par conséquent, on rassemble la foule des habitants des provinces : ceux que le bruit de l’événement avaient fait venir des colonies et des municipes les plus proches, ceux qui suivaient César comme courtisans ou pour divers services, et même des manipules de soldats remplissent le théâtre de Naples.
199/430 [Ann] XV, 36 Néron renonce à partir pour l'Égypte
Après avoir renoncé à partir pour l'Achaïe, où il voulait exercer ses talents d'artiste (sans que Tacite donne la raison de ce changement de programme), Néron reçoit des signes négatifs lors d'un sacrifice au Capitole et reporte aussi son voyage en Égypte. Il en donne cette fois une justification publique.
Illic [in Capitolio] ueneratus deos, cum Vestae quoque templum inisset, repente cunctos per artus tremens, seu numine exterrente, seu facinorum recordatione[,] numquam timore uacuus , deseruit inceptum, cunctas sibi curas amore patriae leuiores dictitans. Vidisse maestos ciuium uultus, audire secretas querimonias , quod tantum itineris aditurus esset, cuius ne modicos quidem egressus tolerarent, sueti aduersum fortuita adspectu principis refoueri. Ergo ut in priuatis necessitudinibus proxima pignora praeualerent, ita populum Romanum uim plurimam habere parendumque retinenti. Haec atque talia plebi uolentia fuere, uoluptatum cupidine et, quae praecipua cura est, rei frumentariae angustias, si abesset , metuenti. Au Capitole, il honora les dieux ; mais comme il entrait aussi dans le temple de Vesta, il se mit soudain à trembler de tout son corps, soit qu’il fût terrifié par la divinité, soit qu’il se souvînt de ses crimes, lui qui n’était jamais dépourvu de peur. Il abandonna donc son projet, affirmant sans relâche qu’il n’y avait pas d’intérêt personnel qu’il mît au-dessus de son amour pour la patrie. Il avait vu, disait-il, l’affliction sur le visage des citoyens ; il avait entendu leurs plaintes secrètes quant au long voyage qu’il allait entreprendre : ils ne souffriraient pas même qu’il quittât la ville pour peu de temps, eux que la vue du prince réconfortait d’habitude contre le hasard. Donc, de la même façon que, dans les relations privées, c’étaient ceux qui lui étaient les plus chers qui l’emportaient, le peuple romain avait le plus de pouvoir et il fallait obéir à ses tentatives pour qu’il demeurât à Rome. Ces paroles et d’autres similaires furent agréables à la plèbe dans son envie de plaisirs ; en outre, et c’était là son principal souci, elle craignait, si l’empereur s’absentait, des difficultés dans l’institution frumentaire.
200/430 [Ann] XV, 37 Festin de Tigellin
Resté à Rome après avoir esquissé le projet de partir pour l'Orient, Néron s'abandonne au luxe des plaisirs de l'Vrbs, notamment aux festivités organisées par Tigellin, son préfet du prétoire.
Ipse [Nero] quo fidem adquireret nihil usquam perinde laetum sibi, publicis locis struere convivia totaque urbe quasi domo uti. Et celeberrimae luxu fama que epulae fuere, quas a Tigellino paratas ut exemplum referam, ne saepius eadem prodigentia narranda sit. […] Crepidinibus stagni lupanaria adstabant inlustribus feminis completa et contra scorta uisebantur nudis corporibus. Iam gestus motus que obsceni ; et postquam tenebrae incedebant , quantum iuxta nemoris et circumiecta tecta consonare cantu et luminibus clarescere . Quant à Néron, pour accréditer l’idée qu’aucun autre lieu ne le rendait plus heureux que Rome, il dresse des festins dans des lieux publics, et se comporte dans la ville tout entière comme si c’était sa maison. Le banquet le plus célèbre par le faste et la rumeur dont il bénéficia fut celui que prépara Tigellin et que je rapporterai en guise d’exemple afin de ne pas avoir à raconter ailleurs d’autres expressions de la même profusion. […] Sur les berges de l’étang, il y avait des lupanars remplis de femmes célèbres ; en face, on contemplait des prostituées dénudées. Déjà, ce sont des gestes et des mouvements lascifs ; et une fois les ténèbres descendus, tout le bois et les demeures à l’entour résonnaient des chants et s’éclairaient des lumières.
201/430 [Ann] XV, 38 Grand incendie de Rome
Le 18 juillet 64 ap. J.-C. éclata à Rome un incendie, qui partir du Cirque Maxime et toucha une bonne partie de la ville. Selon Tacite, qui dresse un tableau pathétique des souffrances de la population romaine, l'origine de l'incendie parut immédiatement suspecte.
Ad hoc lamenta pauentium feminarum , fessa aetate aut rudis pueritiae [aetas], quique sibi quique aliis consulebat, dum trahunt inualidos aut opperiuntur, pars mora, pars festinans, cuncta impediebant . Et saepe, dum in tergum respectant, lateribus aut fronte circumueniebantur, uel si in proxima euaserant, illis quoque igni correptis, etiam quae longinqua crediderant in eodem casu reperiebant . Postremo, quid uitarent quid peterent ambigui, complere uias, sterni per agros ; quidam amissis omnibus fortunis, diurni quoque uictus , alii caritate suorum, quos eripere nequiuerant, quamuis patente effugio interiere. Nec quisquam defendere audebat, crebris multorum minis restinguere prohibentium, et quia alii palam faces iaciebant atque esse sibi auctorem uociferabantur, siue ut raptus licentius exercerent seu iussu. Face à cela, les gémissements des femmes apeurées, le grand âge ou les enfants ignorants, les hommes, qu’ils veillassent à leur propre salut ou à celui des autres, en tirant les blessés hors de portée ou en les attendant, les uns par leur lenteur, les autres par leur hâte : tout cela gênaIt l’ensemble des manœuvres. Et souvent, en regardant dans leur dos, ils étaient rattrapés sur leurs côtés ou par devant ; ou alors, s’ils s’étaient sauvés dans un quartier voisin, celui-ci était aussi gagné par les flammes, et mêmes les endroits qu’ils croyaient éloignés, ils les trouvaient en butte au même malheur. Enfin, ne sachant pas quels endroits éviter ou gagner, ils remplissent les rues, s’étendent dans les champs ; certains, qui avaient perdu toute leur fortune et aussi de quoi se nourrir quotidiennement, d’autres par amour pour leurs proches qu’ils ne pouvaient soustraire à l’incendie, succombèrent alors même qu’ils avaient un moyen de s’enfuir. Et personne n’osait non plus repousser les flammes : en effet, de nombreuses personnes ne cessaient d’interdire à force de menaces qu’on essayât de l’éteindre ; en outre, d’autres jetaient des brandons ouvertement et hurlaient qu’ils y étaient autorisés, soit pour se livrer plus aisément aux rapines, soit par ordre.
202/430 [Ann] XV, 39 Rumeur sur le comportement de Néron pendant l'incendie de Rome
Suite au grand incendie de Rome (cf. Tac., Ann., 15.38), Néron prit plusieurs mesures pour subvenir aux besoins de la population (notamment en ouvrant le Champ de Mars, les monuments d'Agrippa et ses propres jardins). Mais son attitude pendant la catastrophe souleva la colère de la plèbe.
Quae quamquam popularia in iritum cadebant, quia peruaserat rumor ipso tempore flagrantis urbis inisse eum domesticam scaenam et cecinisse Trioanum excidium , praesentia mala uetustis cladibus adsimulantem. Ces mesures de Néron, quoique agréables au peuple, se révélèrent vaines, car une rumeur s’était répandue selon laquelle, au moment même où la ville brûlait, il était monté sur sa scène personnelle pour chanter le sac de Troie, comparant les maux du présent avec les catastrophes du passé.
203/430 [Ann] XV, 44 Rumeur sur la culpabilité de Néron pendant l'incendie de Rome
Malgré des mesures adaptées à l'événement (cf. Tac., Ann., 15.39), Néron ne réussit pas à faire disparaître la rumeur selon laquelle il avait ordonné l'incendie de Rome. Sa dernière tentative fut de blâmer les Chrétiens et d'en faire des boucs émissaires – sans succès, une fois de plus.
Sed non ope humana, non largitionibus principis aut deum placamentis decedebat infamia quin iussum incendium crederetur. Ergo abolendo rumori Nero subdidit reos et quaesitissimis poenis adfecit quos per flagitia inuisos uulgus Christianos appellabat.[…] Vnde quamquam aduersus sontis et nouissama exempla meritos miseratio oriebatur, tamquam non utilitate publica, sed in saeuitiam unius absumerentur. Donc, pour supprimer la rumeur, Néron supposa des coupables et leur infligea les tortures les plus raffinées : ce furent ceux que l’on haïssait pour leur comportement scandaleux et que la foule appelait Chrétiens. […] D’où que, quoique ce fût pour des criminels qui avaient mérité des châtiments mortels et exemplaires, un sentiment de pitié naquit : ce n’était pas, disait-on, en vue de l’utilité publique mais pour satisfaire la cruauté d’un seul homme qu’on les faisait périr.
204/430 [Ann] XV, 46 Fuite des gladiateurs de Préneste
Un « fait divers » de l'année 64 ap. J.-C. suscita des réactions disproportionnées (aux yeux de Tacite) dans le peuple : plusieurs gladiateurs essayèrent de s'échapper à Préneste, mais furent vite neutralisés par l'armée.
Per idem tempus, gladiatores apud oppidum Praeneste temptata eruptione praesidio militis, qui custos adesset, coerciti sunt, iam Spartacum et uetera mala rumoribus ferente populo, ut est nouarum rerum cupiens pauidusque . Vers la même époque, des gladiateurs de la ville de Préneste tentèrent de s’échapper, mais les soldats de la garnison qui les gardaient les continrent, alors que le peuple répandait déjà des rumeurs sur Spartacus et les catastrophes de jadis, lui qui est désireux et craintif des nouveautés.
205/430 [Ann] XV, 47 Prodiges négatifs sous Néron
Catalogue de prodiges ostensiblement négatifs pour Tacite et annonçant, dès la fin de l'année 64 ap. J.-C., le terme du règne de Néron. Ces prodiges sont rapportés par l'intermédiaire d'une voix collective et anonyme (uulgantur).
Fine anni uulgantu r prodigia imminentium malorum nuntia : uis fulgurum non alias crebior et sidus cometes […]. À la fin de l’année se répand le bruit de prodiges, qui annonçaient des malheurs imminents : coups de foudre plus fréquents que jamais, comète […].
206/430 [Ann] XV, 48 Début de la conjuration de Pison
C'est au tout début de son récit de l'année 65 ap. J.-C. que Tacite rapporte la conspiration de Pison (C. Piso Calpurnius). L'historien commence avec un portrait du principal conspirateur, dans lequel sa popularité (qui se cristallise dans un rumor) est mise en avant.
Is [C. Piso] Calpurnio genere ortus ac multas insignesque familias paterna nobilitate complexus, claro apud uulgum rumore erat per uirtutem aut species uirtutibus similes. Namque facundiam tuendis ciuibus exercebat, largitionem aduersum amicos, et ignotis quoque comi sermone et congressu ; aderant etiam fortuita , corpus procerum, decora facies ; sed procul grauitas morum aut uoluptatum parsimonia : leuitati ac magnificentiae et aliquando luxu indulgebat. Idque pluribus probabatur, qui in tanta uitiorum dulcedine summum imperium non restrictum nec praeseuerum uolunt. Ce C. Pison descendait de la famille Calpurnia et, par la noblesse de son père, touchait à de nombreuses familles d’exception ; il bénéficiait d’une rumeur élogieuse dans la foule grâce à ses qualités – ou à ce qui semblait être des qualités. De fait, il utilisait ses talents oratoires pour protéger les citoyens, faisait des largesses à ses amis et était avec les inconnus d’une conversation et d’un abord sympathiques. Des éléments de hasard jouaient aussi en sa faveur : un corps élancé, une apparence élégante – mais il était bien loin de témoigner de la dignité dans ses mœurs ou de la modération dans ses plaisirs : il s’abandonnait à la légèreté, la brillance et, parfois, à l’excès. Et cela était approuvé par beaucoup de ces gens qui aiment une si grande douceur dans les vices et veulent que le sommet de l’Empire ne soit pas rigoureux ni trop sévère.
207/430 [Ann] XV, 59 Hésitations de Pison après la révélation de la conjuration
La conjuration de Pison est éventée auprès de Néron du fait de l'affranchi d'un des conspirateurs, Milichus, affranchi de Scaevinus (cf. Tac., Ann., 15.54 et suiv.). Pison hésite sur l'attitude à adopter. On lui conseille de précipiter les événements en se fondant sur la force de la rumeur (fama).
Fuere qui , prodita coniuratione, dum auditur Milichus, dum dubitat Scaeuinus, hortarentur Pisonem pergere in castra aut rostra escendere studiaque militum et populi temptare. Si conatibus eius conscii adgregarentur, secuturos etiam integros ; magnamque motae rei famam , quae plurimum in nouis consiliis ualeret […]. Il y en avait qui, voyant la conjuration dévoilée, et tandis que l’on interrogeait Milichus, que Scaevinus hésitait, exhortaient Pison à se rendre au camp ou à monter sur les rostres pour tâcher de gagner la faveur des soldats et du peuple. Si ses efforts étaient partagés par ses confidents, disaient-ils, les personnes neutres le suivraient aussi ; et ce soulèvement serait largement annoncé par la rumeur, elle qui avait un pouvoir exceptionnel dans les projets de révolution
208/430 [Ann] XV, 64 Faux suicide de Pauline
Sénèque avait été poussé au suicide par Néron dans les suites de la répression de la conjuration de Pison. Sa femme Pauline affirma d'abord qu'elle le suivrait dans la mort. Néron s'y opposa et interrompit le suicide après que Pauline se fut ouvert les veines.
Hortantibus militibus serui libertique obligant brachia [Paulinae], premunt sanguinem, incertum an ignarae. Nam ut est uulgus ad deteriora promptum , non defuere qui crederent, donec implacabilem Neronem timuerit, famam sociatae cum marito mortis petiuisse, deinde oblata mitiore spe blandimentis uitae euictam ; cui addidit paucos postea annos, laudabili in maritum memoria et ore ac membris in eum pallorem albentibus ut ostentui esset multum uitalis spiritus egestum. Sous les exhortations des soldats, des esclaves et des affranchis bandent les plaies des bras de Pauline, arrêtent le sang ; s’en rendait-elle compte ? on ne le sait pas. De fait, la foule étant portée au pire, il n’en manqua pas pour croire que, aussi longtemps qu’elle avait craint l’inflexibilité de Néron, elle avait aspiré à la renommée que lui aurait donnée une mort partagée avec son mari, et que, ensuite, comme s’était présenté un espoir plus doux, les charmes de la vie avaient finalement eu raison d’elle : elle y ajouta par la suite un petit nombre d’années, gardant un souvenir louable de son mari ; la pâleur qui blanchissait son visage et ses membres suffisait à rendre évident qu’on lui avait ôté une grande partie de son souffle de vie.
209/430 [Ann] XV, 65 Rumeur sur les ambitions impériales de Sénèque
Après la répression de la conjuration de Pison, Tacite rapporte une rumeur selon laquelle le véritable prétendant à l'Empire n'était pas Pison, mais Sénèque, qui aurait été placé à la tête de Rome après un premier putsch.
Fama fuit Subrium Flauum cum centurionibus occulto consilio, neque tamen ignorante Seneca, destinauisse ut post occisum opera Pisonis Neronem Piso quoque interficeretur tradereturque imperium Senecae, quasi insonti [et] claritudine uirtutum ad summum fastigium delecto. Quin et uerba Flaui uulgabantur , non referre dedecori, si citharoedus demoueretur et tragoedus succederet, quia ut Nero cithara, ita Piso tragico ornatu canebat. Le bruit courut que Subrius Flavus, après avoir tenu un conseil secret avec les centurions et sans que Sénèque l’ignorât, avait arrêté que, après le meurtre de Néron conduit par Pison, Pison aussi serait tué et l’Empire remis à Sénèque comme à un innocent choisi pour l’éclat de ses vertus pour la charge suprême. Bien plus, ces paroles de Flavus se répandaient : la honte était la même, avait-il dit, si un citharède était chassé pour être remplacé par un poète tragique – de fait, si Néron chanté accompagné d’une cithare, Pison, lui, le faisait avec le costume du tragédien.
210/430 [Ann] XV, 67 Défense de Subrius Flavus
Lors de la répression de la conjuration de Pison, Subrius Flavus, tribun d'une cohorte prétorienne et l'un des principaux conjurés, fut interrogé par Néron puis mis à mort. Ses derniers mots sont particulièrement exemplaires et s'en prennent directement à l'empereur. Tacite justifie ensuite de les avoir rapportés (en style direct de surcroît).
Ipsa rettuli uerba [Subrii], quia non, ut Senecae, uulgata erant , nec minus nosci decebat militaris uiri sensus incomptos et ualidos. J’ai rapporté littéralement les paroles de Subrius : de fait, à la différence de celles de Sénèque, elles ne se répandirent pas dans la foule, et il n’était pas moins nécessaire de faire connaître les sentiments d’un soldat dans leur vigoureuse simplicité.
211/430 [Ann] XV, 73 Rumeur contre la répression des conjurés par Néron
Après avoir réprimé la conjuration de Pison et mis à mort la plupart des conspirateurs, Néron se sentit obligé de publier (par voie d'édit ?) les aveux faits par les conjurés. Tacite justifie cette démarche de Néron par la rumeur qui courait, selon laquelle l'empereur aurait profité de l'occasion pour régler de vieux comptes avec ses adversaires politiques.
Sed Nero uocato senatu, oratione inter patres habita, edictum apud populum et conlata in libros indicia confessionesque damnatorum adiunxit. Etenim crebro uulgi rumore lacerabatur, tamquam uiros claros et insontis ob inuidiam aut metum extinxisset. Ceterum coeptam adultamque et reuictam coniurationem neque tunc dubitauere quibus uerum noscendi cura erat , et fatentur qui post interitum Neronis in urbem regressi sunt. Quant à Néron, après avoir appelé le Sénat et tenu un discours devant ses membres, il ajouta à un édit au peuple et les preuves et les aveux des condamnés regroupés dans des livres. En effet, une rumeur continuelle de la foule le déchirait : il avait, selon elle, fait périr des hommes célèbres et innocents par jalousie ou par crainte. Au reste, qu’une conjuration ait débuté, qu’elle ait muri et qu’elle ait été vaincue, on n’en doutait pas à l’époque chez ceux qui ont soin à connaître le vrai, et les exilés revenus à Rome après la mort de Néron l’avouent aussi.
212/430 [Ann] XVI, 2 Rumeur du trésor de Didon
Un certain Caesellius Bassus convainc Néron qu'il existe en territoire punique un trésor anciennement enfoui par Didon. Néron, poussé par sa cupidité selon Tacite (mais on peut se demander si l'objectif n'était pas de détourner l'opinion publique de la répression de la conjuration de Pison), amplifia la rumeur et se lança à la recherche du trésor.
Igitur Nero, non auctoris, non ipsius negotii fide satis spectata nec missis per quos nosceret an uera adferrentur, auget ultro rumorem mittitque qui uelut paratam praedam adueherent. Dantur [Basso] triremes et delectum remigium iuuandae festinationi. Nec aliud per illos dies populus credulitate, prudentes diuersa fama tulere . Par conséquent Néron, sans éprouver assez la valeur de son garant ni de l’affaire elle-même, sans envoyer d’émissaires pour chercher à savoir si ces rapports étaient justes, augmente de lui-même la rumeur et envoie des gens pour transporter ce qui lui semblait être un butin tout prêt. On donne à Bassus des trirèmes et rameurs triés sur le volet pour aider à la précipitation. On ne parla pas d’autre chose ces jours-ci, le peuple par crédulité, les prudents en des bruits contraires.
213/430 [Ann] XVI, 4-5 Néron se produit sur scène lors des seconds Neronia
Lors des seconds Neronia, qui eurent lieu au printemps 65, Néron se décida à chanter sur le théâtre de Rome, pour la première fois en pleine publicité dans l'Vrbs. Tacite s'intéresse tout particulièrement aux réactions du public, serviles pour la plèbe romaine, hésitantes pour les autres.
Sed Nero nihil ambitu nec potestate senatus opus esse dictitans, se aequum aduersum aemulos et religione iudicum meritam laudem adsecuturum , primo carmen in scaena recitat ; mox flagitante uulgo ut omnia studia sua publicaret (haec enim uerba dixere) ingreditur theatrum, cunctis citharae legibus obtemperans, ne fessus resideret, ne sudorem nisi ea quam indutui gerebat ueste detergeret, ut nulla oris aut narium excrementa uiserentur. Postremo flexus genu et coetum illum manu ueneratus sententias iudicum opperiebatur ficto pauore. Et plebs quidem urbis, histrionum quoque gestus iuuare solita, personabat certis modis plausu que composito . Crederes laetari, ac fortasse laetabantur per incuriam publici flagitii . (5) Sed qui remotis e municipiis seueraque adhuc et antiqui moris retinente Italia, quique per longinquas prouincias lasciuia inexperti officio legationum aut priuata utilitate aduenerant, neque aspectum illum tolerare neque labori inhonesto sufficere, cum manibus nesciis fatiscerent, turbarent gnaros ac saepe a militibus uerberarentur, qui per cuneos stabant ne quod temporis momentum impari clamore aut silentio segni praeteriret . Mais Néron ne cessait de répéter qu’il n’avait en rien besoin de la brigue ou de la puissance du Sénat : il serait au même niveau que ses adversaires et obtiendrait une gloire mérité grâce à la conscience des juges. Il commence donc par réciter un poème sur la scène ; puis, comme la foule réclamait instamment qu’il exposât au public toutes ses capacités – ce furent en effet les paroles qu’ils prononcèrent –, il entre dans le théâtre, se conformant à toutes les règles de la cithare – ne pas s’asseoir par fatigue, ne pas essuyer sa sueur avec d’autre habit que celui qu’il portait, ne pas montrer les excrétions de sa bouche ou de son nez. Enfin, il fléchit le genou et, après avoir honoré cette assemblée d’un geste de main, il attendait la décision des juges en feignant la peur. Et, certes, la plèbe de la ville, habituée à supporter aussi les mimiques des histrions, retentissait d’applaudissements rythmés par des mesures précises. On aurait dit qu’ils étaient heureux, et peut-être l’étaient-ils, eux qui n’avaient cure du scandale public. (5) Mais ceux qui venaient de municipes éloignés et de cette Italie qui, encore sévère, conservait les mœurs antiques, tout comme ceux qui ne connaissaient pas cette débauche parce qu’ils arrivaient de provinces distantes pour une ambassade ou pour une affaire privée, ceux-là ne supportaient pas ce spectacle et n’étaient pas à la hauteur de ce travail malhonnête : leurs mains ignorantes se fatiguaient et troublaient ceux qui savaient, et ils étaient souvent battus par les soldats qui se tenaient le long des gradins afin qu’il ne s’écoulât pas une seconde avec moins d’acclamations ou dans un silence nonchalant.
214/430 [Ann] XVI, 13 Épidémie à Rome
La fin de l'année 65 ap. J.-C. fut marquée par plusieurs catastrophes naturelles, dont une épidémie, conséquence, peut-être, d'un ouragan en Campanie. Comme d'habitude, c'est pour Tacite l'occasion d'un tableau pathétique des souffrances de la population romaine.
In qua [Vrbe] omne mortalium genus uis pestilentiae depopulabatur , nulla caeli intemperie quae occurreret oculis. Sed domus corporibus exanimis, itinera funeribus complebantur ; non sexus, non aetas periculo uacua ; seruitia perinde et ingenua plebes raptim extingui , inter coniugum et liberorum lamenta, qui, dum adsident, dum deflent , saepe eodem rogo cremabantur. Equitum senatorumque interitus quamuis promisci minus flebiles erant, tamquam communi mortalitate saeuitiam principis praeuenirent. Dans la ville, tout le genre humain était ravagé par une épidémie, sans qui n’y eût d’intempérie de visible. Mais les maisons étaient bien remplies de cadavres, les routes de funérailles ; aucun sexe, aucun âge d’échappait au danger ; les esclaves tout comme la plèbe ingénue disparaissaient à la hâte au milieu des lamentations de leurs épouses et de leurs enfants qui, en les veillant et en les déplorant, finissaient souvent par être brûlés sur le même bûcher. Quant au trépas des chevaliers et des sénateurs, quoiqu’il ne différât pas, il était moins pathétique, comme si, par cette mort commune, ils prévenaient la cruauté du prince.
215/430 [Ann] XVI, 14 Antistius Sosianus dénonce P. Anteius et Ostorius Scopula
Au début de l'année 66 ap. J.-C., Antistius Sosianus, ancien tribun de la plèbe exilé pour avoir écrit des vers satiriques contre Néron, obtient son rappel en fabriquant une accusation contre deux ennemis de Néron, P. Anteius et Ostorius Scapula. Ces derniers semblent avoir eu connaissance de leur sort par la rumeur (uulgato).
Exim missae liburnicae aduehiturque propere Sosianus. Ac uulgato eius indicio inter damnatos magis quam inter reos Anteius Ostoriusque habebantur , adeo ut testamentum Antei nemo obsignaret, nisi Tigellinus auctor extitisset monito prius Anteio ne supremas tabulas moraretur. Puis, on envoie des liburnes pour transporter en hâte Sosianus. Et dès que le bruit se fut répandu de sa dénonciation, Anteius et Ostorius furent tenus pour condamnés plus que pour coupables, au point que le testament d’Anteius n’allait être scellé par personne si Tigellin n’en avait pas donné l’exemple ; Anteius avait été prévenu avant de ne pas tarder à composer ses dernières volontés.
216/430 [Ann] XVI, 22 L'opinion publique parle de la discorde entre Néron et Thrasea Paetus
Thrasea Paetus, ancien consul et proche des milieux stoïciens, s'était opposé très tôt au régime néronien. En 66 ap. J.-C., Néron décida de l'éliminer. Il est influencé en cela par Cossutanius Capito (beau-fils de Tigellin), dont voici le début du discours adressé au prince.
[Et Capito] « ut quondam C. Caesarem » inquit « et M. Catonem , ita nunc te, Nero, et Thraseam auida discordiarum ciuitas loquitur . » « De même qu’autrefois, dit Capito, César et Caton, aujourd’hui, la ville avide de discorde parle de toi, Néron, et de Thrasea ».
217/430 [Ann] XVI, 23 Condamnation de Barea Soranus
Barea Soranus (consul suffect en 52 ap. J.-C.) est accusé au même moment que Thrasea Paetus, par le délateur Ostorius Sabinus. On lui reproche notamment son amitié avec le capax imperii Rubellius Plautus. Tacite décrit ici la stratégie qui prévalut au choix du moment de la délation.
Tempus damnationi [Bareae Sorani] delectum quo Tiridates accipiendo Armeniae regno aduentabat, ut ad externa rumoribus intestinum scelus obscuraretur, an ut magnitudinem imperatoriam caede insignium uirorum, quasi regio facinore, ostentaret. Pour condamner Barea Soranus, on choisit le moment où Tiridate approchait de Rome pour recevoir le royaume d’Arménie ; ainsi, les rumeurs concernées par la politique étrangère pourraient dissimuler aux regards ce crime intérieur, ou bien était-ce pour montrer par le meurtre d’hommes illustres, comme par un crime royal, la grandeur de l’Empire.
218/430 [Ann] XVI, 27 Menaces des soldats aux sénateurs lors du procès de Thrasea Paetus
Pour obtenir du sénat qu'il condamne Thrasea Paetus, Néron fit encercler le lieu de réunion (le temple de Vénus Genitrix, sur le forum de César), par des prétoriens.
Inter quorum [militum] aspectus et minas ingressi curiam senatores, et oratio principis per quaestorem eius audita est. Sous le regard et les menaces des soldats, les sénateurs entrèrent dans la curie, et l’on écouta le discours que le prince délivrait par l’intermédiaire de son questeur.
219/430 [Ann] XVI, 29 Déploration du sénat face au sort de Thrasea Paetus et d'Helvidius Priscus
Le semblant de procès de Thrasea Paetus que le sénat dut tenir déclencha des réactions pathétiques (une forme de miseratio) face au destinde Thrasea et de son beau-fils, Helvidius Priscus.
Simul ipsius Thraseae uenerabilis species obuersabatur [Senatui] ; et erant qui Heluidium quoque miserarentur , innoxiae adfinitatis poenas daturum. Quid Agrippino et obiectum nisi tristem patris fortunam, quando et ille perinde innocens Tiberii saeuitia concidisset. Enimuero Montanum probae iuuentae neque famosi carminis, quia protulerit ingenium, extorrem agi. En même temps, l’auguste apparence de Thrasea s’offrait au regard des sénateurs, et il y en avait pour déplorer aussi le sort d’Helvidius, condamné à être puni à cause de son innocente parenté. Quant à Agrippinus, que lui reprochait-on, sinon le déplorable destin de son père, lui qui, tout pareillement, était tombé, quoique innocent, sous les coups de la cruauté de Tibère ? Et de fait, Montanus, sans que sa jeunesse intègre n’eût produit de poème diffamatoire, était traité en banni pour avoir témoigné de son génie.
220/430 [Ann] XVI, 34 Thrasea exhorte ses amis à partir
Apprenant la nouvelle de sa condamnation chez lui, Thrasea Paetus exhorta ses amis à quitter sa demeure pour ne pas s'exposer à la colère du prince.
Igitur flentis queritantis que qui aderant facessere propere Thrasea neu pericula sua miscere cum sorte damnati hortatur […]. Comme l’assemblée pleurait en ne cessant de se plaindre, Thrasea les exhorte à partir au plus vite, à ne pas mêler les propres risques qu’ils couraient au sort d’un condamné.
221/430 [Hist] I, 4 État d'esprit des Romains à la mort de Néron
Après l'introduction de son ouvrage, Tacite livre un tableau de la situation de Rome à la mort de Néron, sous la forme d'une spectrographie de la société romaine. La plebs sordida est essentiellement présentée par son rapport aux rumeurs.
Finis Neronis ut laetus primo gaudentium impetu fuerat, ita uarios motus animorum non modo in urbe apud patres aut populum aut urbanum militem, sed omnis legiones duces que conciuerat, euulgato imperii arcano posse principem alibi quam Romae fieri. Sed patres laeti , usurpata statim libertate licentius ut erga principem nouum et absentem ; primores equitum proximi gaudio patrum ; pars populi integra et magnis domibus adnexa, clientes libertique damnatorum et exulum in spem erecti : plebs sordida et circo ac theatris sueta, simul deterrimi seruorum, aut qui adesis bonis per dedecus Neronis alebantur, maesti et rumorum auidi. Si la mort de Néron fut tout d’abord une heureuse nouvelle, reçue dans un élan de joie, elle suscita différentes émotions non seulement à Rome chez les sénateurs, le peuple ou dans la garnison de la ville, mais aussi dans toutes les légions et chez tous les généraux, car on avait rendu public ce secret du pouvoir : on pouvait faire un prince ailleurs qu’à Rome. Mais les sénateurs étaient heureux : en effet, ils venaient de s’emparer de leur liberté plutôt hardiment, étant donné qu’ils avaient à faire face à un prince nouveau et absent ; l’élite des chevaliers n’était pas moins joyeuse que les sénateurs. La partie raisonnable du peuple, liée d’intérêt aux grandes familles, comme les clients et les affranchis de ceux qui avaient été condamnés à l’exil étaient transportés d’espoir ; quant à la basse plèbe, habituée à aller au cirque et au théâtre, et, avec elle, la partie la plus vile des esclaves ou bien ceux qui, après avoir rongé leurs biens, se nourrissaient de l’ignominie de Néron, dans leur affliction, ils se complaisaient aux rumeurs.
222/430 [Hist] I, 5 Rumeurs contraires à Galba
Même avant son entrée à Rome, des rumeurs (courant, semble-t-il, parmi les prétoriens) s'en prirent à deux traits de la personnalité de Galba, proclamé empereur en Espagne : sa vieillesse (autant physique que morale) et son avarice.
Et Nymphidius quidem in ipso conatu oppressus, set quamuis capite defectionis ablato manebat plerisque militum conscientia, nec deerant sermones senium atque auaritiam Galbae increpantium . Laudata olim et militari fama celebrata seueritas eius angebat aspernantis ueterem disciplinam atque ita quattuordecim annis a Nerone adsuefactos ut haud minus uitia principum amarent quam olim uirtutes uerebantur. Certes, Nymphidius avait été écrasé au moment même de sa tentative, mais quoique le chef de la défection fût tombé, son sentiment intime persistait chez la plupart des soldats, et il ne manquait pas de bruits qui blâmaient la vieillesse et l’avarice de Galba. Alors qu’on la louait autrefois et que la rumeur militaire la propageait, sa sévérité inquiétait les contempteurs de l’antique discipline que quatorze années de règne de Néron avaient accoutumés à ne pas moins aimer les vices des princes qu’autrefois, ils en respectaient les vertus.
223/430 [Hist] I, 7 Moqueries sur l'âge de Galba
L'opinion publique (très indéterminée ici) s'en prit rapidement à la sénilité de Galba, l'opposant à la jeunesse de Néron.
Ipsa aetas Galbae inrisui ac fastidio erat adsuetis iuuentae Neronis et imperatores forma ac decore corporis, ut est mos uolgi, comparantibus . C’était précisément l’âge de Galba qui restait sujet de moqueries et de répugnance chez ceux qui, habitués à la jeunesse de Néron, comparaient, comme de coutume dans la foule, les empereurs par leur beauté et leur charme.
224/430 [Hist] I, 12 Arrivée d'un rapport concernant la sédition de Germanie
L'ordre artificiel choisi par Tacite pour raconter les événements de janvier 69 le conduit à faire d'abord le récit de la situation à Rome, puis celui des troubles en Germanie. L'historien décrit cependant ici l'arrivée des nouvelles alarmantes venant du nord de l'Empire (il s'agit du refus des deux légions de Germanie supérieure de prêter le serment à Galba le 1er janvier), et les conséquences qu'elle eut en précipitant l'adoption de Pison.
Paucis post kalendas Ianuarias diebus Pompei Propinqui procuratoris e Belgica litterae adferuntur, superioris Germaniae legiones rupta sacramenti reuerentia imperatorem alium flagitare et senatui ac populo Romano arbitrium eligendi permittere quo seditio mollius acciperetur . Maturauit ea res consilium Galbae iam pridem de adoptione secum et cum proximis agitantis. Non sane crebrior tota ciuitate sermo per illos mensis fuerat, primum licentia ac libidine talia loquendi, dein fessa iam aetate Galbae . Paucis iudicium aut rei publicae amor : multi stulta spe, prout quis amicus uel cliens, hunc uel illum ambitiosis rumoribus destinabant, etiam in Titi Vinii odium, qui in dies quanto potentior eodem actu inuisior erat.  Peu de jours après les calendes de janvier, l’on reçut une lettre du procurateur de Belgique, Pompeius Propinquus, dans laquelle il était dit que les légions de Germanie supérieure, rompant le respect dû au serment militaire, réclamaient un autre empereur, laissant au Sénat et au peuple romain le soin de le choisir afin que leur sédition fût reçue avec plus d’indulgence. Cet événement amena à son terme l’adoption que Galba examinait depuis quelque temps en lui-même et avec ses conseillers les plus proches. Dans la cité toute entière, absolument aucune rumeur n’avait été, ces derniers mois, plus fréquente, d’abord parce qu’il était permis et que l’on adorait propager de tels propos, et puis parce que Galba avait désormais un âge vénérable. Peu de gens considéraient l’État avec discernement ou avec amour ; au contraire, nombreux étaient ceux qui, dans un espoir insensé, jetaient leur dévolu sur un candidat, selon les liens d’amitié ou de clientèle, intriguant par des rumeurs ; jouait aussi un rôle la haine que l’on éprouvait pour Titus Vinius qui, plus puissant de jour en jour, était du même coup de plus en plus haï.
225/430 [Hist] I, 13 Rumeurs d'alliance entre Titus Vinius et Othon
Fin 68 et début 69, les conjectures allaient bon train à Rome sur la succession de Galba, qui apparaissait comme un empereur vieillissant, et voué à jouer un rôle de transition plutôt qu'à inscrire dans la durée. L'héritier idéal semblait être Othon (M. Salvius Otho). Certains (qui ?) discutaient dans des rumeurs d'un mariage possible entre Othon et la fille de Titus Vinius, conseiller influent de Galba (et son collègue au consulat pour 69).
Neque erat Galbae ignota Othonis ac Titi Vinii amicitia ; et rumoribus nihil silentio transmittentium , quia Vinio uidua filia, caelebs Otho, gener ac socer destinabantur . Galba n’ignorait pas l’amitié qui unissait Othon et Titus Vinius ; et par ailleurs, les gens qui ne passent rien sous silence, voyant la fille de Vinius, qui était veuve, et Othon, qui était célibataire, les faisaient futurs gendre et beau-père dans leurs rumeurs.
226/430 [Hist] I, 17 Rumeurs sur l'adoption de Pison
Se défiant des conseils de Titus Vinius, qui favorisait Othon (cf. Tac., Hist., 1.13), Galba choisit Pison (Lucius Calpurnius Piso Licinianus) comme successeur. Les rumeurs allaient bon train devant le palais impérial, où se jouait l'adoption, dans une foule que Tacite évoque par synecdoque seulement.
Circumsteterat interim Palatium publica exspectatio , magni secreti impatiens ; et male coercitam famam supprimentes augebant. Pendant ce temps, le palais était encerclé par la curiosité publique qui était impatiente de connaître ce grand secret, et ceux qui essayaient de réprimer les bruits qui fuyaient ne faisaient que les enfler .
227/430 [Hist] I, 18 Contio de Galba devant les prétoriens
Le 10 janvier 69, Galba annonça dans une contio faite au camp des prétoriens qu'il adoptait Pison ; dans le même temps, il rassura les soldats quant à la révolte des légions de Germanie, essayant ainsi de contrôler l'information dont disposaient les troupes et de contrer d'éventuelles rumeurs.
Ac ne dissimulata seditio in maius crederetur , ultro adseuerat [Galba]quartam et duoetuicensimam legiones, paucis seditionis auctoribus, non ultra uerba ac uoces errasse et breui in officio fore. Nec ullum orationi aut lenocinium addit aut pretium. Tribuni tamen centurionesque et proximi militum grata auditu respondent ; per ceteros maestitia ac silentium , tamquam usurpatam etiam in pace donatiui necessitatem bello perdidissent. En outre, afin que la sédition, si on la dissimulait, ne soit pas prise de manière exagérée, Galba va jusqu’à assurer que la quatrième et la vingt-deuxième légions, sous l’influence d’un petit nombre de séditieux, avait certes fauté, mais guère plus que par des mots et des cris : elles seraient vite ramenées à leur devoir. Il n’ajoute rien à son discours, ni appât, ni récompense. Les tribuns, les centurions et les plus proches parmi les soldats lui répondent tout de même des paroles agréables à l’oreille ; mais chez les autres, c’était la tristesse et le silence, comme s’ils avaient perdu dans la guerre le donatiuum, cette pratique devenue obligatoire même dans la paix.
228/430 [Hist] I, 22 Présages de l'astrologue Ptolémée à Othon
Dans le portrait d'Othon, Tacite souligne l'influence des astrologues sur le futur empereur ; il cible particulièrement Ptolémée, qui avait annoncé à Othon son destin impérial, et qui semble s'être fondé pour cela sur les rumeurs qui couraient à Rome à la fin de l'année 68.
Multos secreta Poppaeae mathematicos, pessimum principalis matrimonii instrumentum , habuerant : e quibus Ptolemaeus Othoni in Hispania comes, cum superfuturum eum Neroni promisisset, postquam ex euentu fides, coniectura iam et rumore senium Galbae et iuuentam Othonis computantium persuaserat fore ut in imperium adscisceretur. Les quartiers de Poppée, le pire des aménagements du mariage pour un prince, abritaient de nombreux astrologues, parmi lesquels se trouvait Ptolémée, compagnon d’Othon en Espagne ; comme il lui avait promis qu’il survivrait à Néron, le cours des événements lui ayant assuré une relation de confiance, il s’était appuyé sur des conjectures et sur les rumeurs de ceux qui prenaient en compte la vieillesse de Galba et la jeunesse d’Othon pour le persuader qu’il serait appelé à l’Empire.
229/430 [Hist] I, 26 Rumeur de la défection des légions du Rhin
La nouvelle du refus des légions du Rhin de prononcer le serment à Galba le 1er janvier 69, annoncée aux prétoriens par Galba le 10 janvier (cf. Tac., Hist., 1.18), se répandit ensuite par la rumeur (uolgatum erat) au sein des autres troupes qui demeuraient à Rome (la légion I Adiutrix et des auxiliaires). Cf. aussi Tac., Hist., 1.30.2.
Infecit ea tabes legionum quoque et auxiliorum motas iam mentes, postquam uolgatum erat labare Germanici exercitus fidem […]. Cette corruption attaqua aussi les légions et les troupes auxiliaires, dont l’esprit s’était déjà ému après que le bruit se fut répandu que la fidélité de l’armée de Germanie chancelait.
230/430 [Hist] I, 29 Rumeur du putsch d'Othon
La crise du 15 janvier 69 fut déclenchée par la salutation impériale d'Othon sur le forum ; elle s'aggrava quand l'usurpateur prit le camp des prétoriens. La rumeur en parvint rapidement à Galba, qui effectuait des sacrifices sur le Palatin.
Ignarus interim Galba et sacris intentus fatigabat alieni iam imperii deos, cum adfertur rumor rapi in castra incertum quem senatorem, mox Othonem esse qui raperetur , simul ex tota urbe, ut quisque obuius fuerat , alii formidine augentes, quidam minora uero , ne tum quidem obliti adulationis. Galba, pendant ce temps, ignorait tout et, absorbé par ses sacrifices, harcelait les dieux d’un empire qui appartenait déjà à un autre, lorsque lui est rapporté une rumeur selon laquelle on emporte au camp un sénateur, on ne sait trop qui ; bientôt c’est Othon qu’on emporte : car en même temps, provenus de la ville toute entière à mesure qu’ils se trouvaient sur le chemin d’Othon, les uns exagéraient par peur, d’autres, au contraire, minimisaient (en effet, même alors, ils n’oubliaient pas l’adulation)
231/430 [Hist] I, 31 Menaces des prétoriens contre les émissaires de Galba
Galba tenta d'envoyer plusieurs tribuns (Cetrius Severus, Subrius Dexter et Pompeius Longinus) aux prétoriens afin de calmer la sédition. Ceux-ci furent mal accueillis et ne réussirent pas leur mission.
Tribunorum Subrium et Cetrium adorti milites [praetoriani] minis, Longinum manibus coercent exarmantque , quia non ordine militiae, sed e Galbae amicis, fidus principi suo et desciscentibus suspectior erat . Parmi les tribuns, Subrius et Certrius sont assaillis de menace de la part des prétoriens ; quant à Longinus, ils le contiennent en en venant aux mains et le désarment : de fait, ce ne fut pas la hiérarchie militaire, mais son amitié avec Galba qui fit que, fidèle à son prince, il était plus suspect aux yeux des révoltés.
232/430 [Hist] I, 32 Soutien de la plèbe à Galba
La nouvelle du putsch pousse une partie importante de la plèbe (toute, selon Tacite, mais il s'agit bien sûr d'une exagération) à manifester son soutien à l'empereur légitime en se rendant sur le Palatin et en faisant entendre diverses clameurs. Le vernis aristocratique déployé par Tacite ici ne doit pas cacher la prise de position politique du peuple ici.
Vniuersa iam plebs Palatium implebat , mixtis seruitiis et dissono clamore caedem Othonis et coniuratorum exitium poscentium ut si in circo aut theatro ludicrum aliquod postularent : neque illis iudicium aut ueritas , quippe eodem die diuersa pari certamine postulaturis , sed tradito more quemcumque principem adulandi licentia adclamationum et studiis inanibus . La plèbe tout entière remplissait désormais le Palatium ; les esclaves s’y étaient mêlés et l’on entendait une clameur discordante réclamer le meurtre d’Othon et la mort des conjurés, comme s’ils étaient au cirque ou au théâtre et qu’ils demandassent quelque chose : ils n’avaient pas même de faculté de discernement ou de sens de la vérité, eux qui, de fait, allaient demander le même jour tout le contraire pour un affrontement semblable ; mais c’était une coutume durable chez eux que d’aduler quelque prince que ce soit en l’acclamant sans retenue et avec un attachement vain.
233/430 [Hist] I, 34-35 Rumeur de la mort d'Othon au camp des prétoriens
Après avoir hésité entre défendre le Palatin et prendre l'initiative de l'action contre Othon, Galba décide d'envoyer Pison au camp des prétoriens. La rumeur (fausse) de la mort d'Othon dans les Castra Praetoria se met à courir immédiatement après, déclenchant un vaste mouvement de foule (cf. Tac., Hist., 1.32 pour la présence de nombreux plébéiens devant le palais).
Vixdum egresso Pisone occisum in castris Othonem uagus primum et incertus rumor ; mox, ut in magnis mendaciis, interfuisse se quidam et uidisse adfirmabant, credula fama inter gaudentis et incuriosos . Multi arbitrabantur compositum auctumque rumorem mixtis iam Othonianis, qui ad euocandum Galbam laeta falso uolgauerint. (35) Tum uero non populus tantum et imperita plebs in plausus et immodica studia sed equitum plerique ac senatorum, posito metu incauti, refractis Palatii foribus ruere intus ac se Galbae ostentare, praereptam sibi ultionem querentes, ignauissimus quisque et, ut res docuit, in periculo non ausurus, nimii uerbis, linguae feroces ; nemo scire et omnes adfirmare, donec inopia ueri et consensu errantium uictus sumpto thorace Galba inruenti turbae neque aetate neque corpore resistens sella leuaretur. Pison à peine parti, une rumeur, d’abord vague et imprécise, surgit : on a tué Othon dans le camp. Bientôt, comme cela advient dans les grandes supercheries, certains affirmaient qu’ils y avaient assisté, qu’ils l’avaient vu, bruit auquel on croyait facilement parmi ceux qui s’en réjouissaient tout comme ceux qui y étaient insensibles. Beaucoup croyaient que la rumeur avait été créée et ornée par des Othoniens qui s’étaient alors infiltrés, répandant ces bruits réjouissants afin d’attirer Galba par un mensonge. Alors, ce ne fut plus seulement le peuple et la plèbe ignorante qui se répandirent en applaudissements et en manifestations excessives de zèle : la plupart des chevaliers et des sénateurs, la crainte passée, franchirent imprudemment les portes brisées du palais et se précipitèrent à l’intérieur pour se mettre en évidence devant Galba ; ils se plaignaient que la vengeance leur ait été ravie ; tous les plus lâches, ceux qui, comme le montra la suite, n’oseraient rien en situation de danger, étaient excessifs dans leurs mots, intrépides dans leurs paroles. Personne ne savait, tout le monde affirmait jusqu’au point où, défait par l’absence de vrai et le consentement de ceux qui étaient dans l’erreur, Galba, sa cuirasse saisie, ne pouvant résister à la foule en furie ni par son âge, ni par son corps, se fait porter en litière. 
234/430 [Hist] I, 36 Soutien des prétoriens à Othon
En miroir des démonstrations de la plèbe en faveur de Galba (cf. Tac., Hist., 1.32), les prétoriens manifestent par des moyens semblables, mais plus vigoureux (cris, clameurs, acclamations) la faveur qu'ils donnent à Othon.
Nec tribunis aut centurionibus adeundi [signis] locus : gregarius miles caueri insuper praepositos iubebat . Strepere cuncta clamoribus et tumultu et exhortatione mutua, non tamquam in populo acplebe , uariis segni adulatione uocibus, sed ut quemque adfluentium militum aspexerant, prensare manibus, complecti armis, conlocare iuxta , praeire sacramentum, modo imperatorem militibus, modo milites imperatori commendare. Et l’on ne laissait pas de place aux tribuns ou aux centurions pour s’approcher du tribunal : les soldats communs ordonnaient qu’on prît aussi garde aux officiers. Toute la place résonnait des clameurs, du tumulte et des encouragements réciproques ; ce n’était pas comme dans le peuple et la plèbe, où l’on entend des propos variés prononcés dans une molle adulation : à mesure que l’on apercevait un soldat dans la masse, on le prenait par les mains, on l’embrassait, on le plaçait à côté de soi, on lui dictait le serment, recommandant tantôt l’empereur aux soldats, tantôt les soldats à l’empereur.
235/430 [Hist] I, 37 Évocation du massacre du Pont Mulvius par Othon
Dans son discours aux prétoriens, Othon évoque (de manière très hyperbolique) les soldats que Galba avait fait mettre à mort en arrivant à Rome, à la fin de l'année 68 (il s'agissait des rameurs de la flotte constitués en légion par Néron et refusant de quitter cet état).
Horror animum subit quotiens recordor feralem introitum et hanc solam Galbae uictoriam, cum in oculis urbis decimari deditos iuberet, quos deprecantis in fidem acceperat. Un frisson saisit mon esprit à chaque fois que je me rappelle cette entrée funeste, et cette seule victoire de Galba, lorsque, sous les yeux de la ville, il ordonnait que soient décimés ceux qui s’étaient rendus et que, entendant leurs prières, il avait pris sous sa protection.
236/430 [Hist] I, 39 Pison renonce à se rendre au camp des prétoriens
Pison, qui avait été envoyé avant Galba au camp des prétoriens pour tenter d'y rétablir l'ordre (cf. Tac., Hist., 1.34), fit demi-tour lorsqu'il perçut le bruit (au sens propre du terme) que produisaient les prétoriens dans la caserne.
Iam exterritus Piso fremitu crebrescentis seditionis et uocibus in urbem usque resonantibus , egressum interim Galbam et foro adpropinquantem adsecutus erat. Déjà terrifié par le frémissement de la sédition grandissante et par les voix qui résonnaient jusque dans la ville, Pison rattrapa Galba qui, pendant ce temps, était sorti et s’approchait du forum.
237/430 [Hist] I, 40 Silence de la population sur le forum
Galba était sorti du palais pour se rendre sur le forum. Juste avant sa mort, Tacite décrit une scène forte et étonnante : le silence de la foule, naguère très bruyante (cf. Tac., Hist., 1.32). C'est sans doute parce que les soutiens de Galba comprirent qu'Othon n'était pas mort et qu'il envoyait des troupes sur le forum que ce changement d'état d'esprit eut lieu.
Agebatur huc illuc Galba uario turbae fluctuantis impulsu, completis undique basilicis ac templis, lugubri prospectu. Neque populi aut plebis ulla uox, sed attoniti uultus et conuersae ad omnia aures ; non tumultus, non quies, quale magni metus et magnae irae silentium est . L’on poussait Galba de-ci, de-là, au gré des diverses impulsions de la foule qui le ballottait ; les basiliques et les temples étaient remplis – spectacle sinistre. Et aucune voix ne provenait du peuple ou de la plèbe : c’étaient des visages frappés de stupeur, des oreilles attentives à tout bruit – pas le tumulte, pas le calme, mais le silence qui accompagne les grandes craintes ou les grandes colères.
238/430 [Hist] I, 44 Gloriole des meurtriers de Galba
Les prétoriens envoyés par Othon n'eurent aucun mal à tuer Galba sur le forum. Plusieurs d'entre eux s'en vantèrent auprès d'Othon, sans doute dans le but d'obtenir une gratification.
Praefixa contis capita gestabantur inter signa cohortium iuxta aquilam legionis, certatim ostentantibus cruentas manus qui occiderant, qui interfuerant, qui uere qui falso ut pulchrum et memorabile facinus iactabant . On avait fixé les têtes sur des piques, et on les promenait entre les étendards des cohortes, à côté de l’aigle de la légion ; à qui mieux-mieux, les meurtriers montraient leurs mains pleines de sang, tout comme ceux qui n’avaient fait qu’assister au crime et ceux qui, soit vérité, soit mensonge, s’en glorifiaient comme d’un acte sublime et mémorable.
239/430 [Hist] I, 45 Servilité du peuple et du Sénat auprès d'Othon
La disparition de Galba eut pour conséquence, selon Tacite, que la population romaine, sans distinction de rang, se précipita vers Othon, qui se trouvait encore dans le camp des prétoriens, pour lui manifester son soutien.
Alium crederes senatum, alium populum : ruere cuncti in castra, anteire proximos, certare cum praecurrentibus , increpare Galbam, laudare militum iudicium, exosculari Othonis manum ; quantoque magis falsa erant quae fiebant, tanto plura facere. On aurait dit un autre Sénat, un autre peuple : les voilà qui se précipitent tous au camp, qui essaient de dépasser leurs voisins, qui luttent avec ceux qui les précèdent, qui blâment Galba, qui louent la faculté de jugement des soldats, qui couvrent de baisers la main d’Othon ; et plus ce qu’ils faisaient était faux, plus ils en faisaient.
240/430 [Hist] I, 46 Les prétoriens demandent la fin des uacationes
Parmi les demandes que les prétoriens firent entendre à Othon après l'accession au pouvoir de ce dernier, il y eut celle de la fin des uacationes, système de dispenses monnayées par les centurions aux simples soldats pour éviter certaines corvées (le sens n'est pas parfaitement sûr).
Flagitatum [a militibus] ut uacationes praestari centurionibus solitae remitterentur ; namque gregarius miles ut tributum annuum pendebat. On réclama la remise des exemptions que les centurions avaient coutume de procurer : en effet, le soldat commun s’en acquittait comme d’un tribut annuel.
241/430 [Hist] I, 50 Déploration de la guerre civile chez les Romains
La mort de Galba et la prise de pouvoir d'Othon furent suivies d'une nouvelle supplémentaire, l'officialisation de la proclamation impériale de Vitellius en Germanie. La conjonction de ces événements, qui rendaient manifeste le début de la guerre civile, provoqua une longue déploration chez les Romains, que Tacite rend ici sous une forme très rhétorique.
Trepidam urbem ac simul atrocitatem recentis sceleris, simul ueteres Othonis mores pauentem nouus insuper de Vitellio nuntius exterruit, ante caedem Galbae suppressus ut tantum superioris Germaniae exercitum desciuisse crederetur. Tum duos omnium mortalium impudicitia ignauia luxuria deterrimos uelut ad perdendum imperium fataliter electos non senatus modo et eques, quis aliqua pars et cura rei publicae, sed uulgus quoque palam maerere. Nec iam recentia saeuae pacis exempla sed repetita bellorum ciuilium memoria captam totiens suis exercitibus urbem, uastitatem Italiae, direptiones prouinciarum, Pharsaliam Philippos et Perusiam ac Mutinam, nota publicarum cladium nomina, loquebantur. Prope euersum orbem etiam cum de principatu inter bonos certaretur, sed mansisse G. Iulio, mansisse Caeare Augusto uictore imperium ; mansuram fuisse sub Pompeio Brutoque rem publicam : nunc pro Othone an pro Vitellio in templa ituros ? Vtrasque impias preces, utraque detestanda uota inter duos, quorum bello solum id scires, deteriorem fore qui uicisset . Erant qui Vespasianum et arma Orientis augurarentur , et ut potior utroque Vespasianus, ita bellum aliud atque alias cladis horrebant. La ville tremblait de peur devant l’horreur du crime qui venait d’être perpétré et craignait dans le même temps les anciennes mœurs d’Othon ; mais ce fut l’arrivée, en plus de cela, d'un nouveau rapport concernant Vitellius qui la terrifia. Cette information avait été contenue avant le meurtre de Galba si bien que l’on croyait que seule l’armée de Germanie supérieure avait fait défection. Alors, ce ne fut plus seulement le Sénat et l’ordre équestre (eux qui avaient une partie du pouvoir et qui se souciaient quelque peu du bien de l’État), mais aussi le peuple qui déplorèrent ouvertement que, parmi tous les hommes, ce soit les deux plus vicieux par leurs mœurs, leur mollesse et leurs excès, qui aient été choisis, presque fatalement, pour perdre l’Empire. On ne parlait plus désormais des exemples récents qu’avait fournis une paix cruelle, mais on évoquait le souvenir des guerres civiles : Rome tant de fois prise par ses propres troupes, l’Italie ravagée, les provinces pillées, Pharsale, Philippe, Pérouse, Modène, ces noms qui étaient connus pour avoir été des désastres publics. Le monde avait presque été réduit à néant même quand c’étaient des hommes de bien qui luttaient pour le principat, mais lors de la victoire de Jules César ou de celle d’Auguste, l’empire était resté debout ; la République serait restée debout sous la direction de Pompée et de Brutus ; mais désormais, en faveur de qui iraient-ils prier dans les temples ? Othon ou Vitellius ? Pour l’un ou pour l’autre, les prières seraient sacrilèges, pour l’un ou l’autre, les vœux seraient exécrables, car une seule chose était sûre : la guerre qu’ils se livraient ferait triompher le plus vicieux des deux. Il y en avait pour pressentir Vespasien et ses troupes de l’Orient, et même si Vespasien était préférable aux deux autres, la perspective d’une autre guerre et d’autres massacres les faisait frissonner.
242/430 [Hist] I, 51 État d'esprit des légions du Rhin avant 69 ap. J.-C.
Tacite retrace ici l'évolution des mentalités des légions du Rhin après la répression de l'insurrection de Julius Vindex contre Néron (printemps 68). Il y montre l'esprit de corps qui se développe sous l'effet de plusieurs facteurs (regroupement des légions, haine commune pour les partisans de Vindex, rumeurs de décimation).
Sed ante bellum [cum Vindice] centurias tantum suas turmasque nouerant ; exercitus finibus prouinciarum discernebantur : tum aduersus Vindicem contractae legiones, seque et Gallias expertae, quaerere rursus arma nouasque discordias ; nec socios, ut olim, sed hostis et uictos uocabant . Nec deerat pars Galliarum, quae Rhenum accolit, easdem partis secuta ac tum acerrima instigatrix aduersum Galbianos ; hoc enim nomen fastidito Vindice indiderant. Igitur Sequanis Aeduisque ac deinde, prout opulentia ciuitatibus erat, infensi expugnationes urbium, populationes agrorum, raptus penatium hauserunt animo, super auaritiam et adrogantiam, praecipua ualidiorum uitia, contumacia Gallorum inritati, qui remissam sibi a Galba quartam tributorum partem et publice donatos in ignominiam exercitus iactabant. Accessit callide uulgatum , temere creditum, decimari legiones et promptissimum quemque centurionum dimitti. Vndique atroces nuntii, sinistra ex urbe fama; infensa Lugdunensis colonia et pertinaci pro Nerone fide fecunda rumoribus ; sed plurima ad fingendum credendumque materies in ipsis castris, odio metu et, ubi uiris suas respexerant, securitate. Mais avant la guerre contre Vindex, l’on ne connaissait que sa centurie, que son escadron ; les armées étaient séparées par les frontières des provinces. Ce fut pour lutter contre Vindex qu’on rassembla les légions – qui s’éprouvèrent mutuellement et avec les Gaules ; elles se mirent en retour à chercher de nouveaux combats et de nouvelles discordes : elles n’appelaient plus les Gaulois « alliés », comme autrefois, mais « ennemis » et « vaincus ». Et une partie des Gaules (celle qui habite près du Rhin) ne se privait pas de suivre le même parti : c’était même elle qui poussait le plus violemment contre les « Galbiens » - nom que, par mépris, l’on donnait aux partisans de Vindex. Ainsi l’on se repaissait de la pensée des villes prises aux peuples que l’on haïssait : Séquanes, Éduens et, par la suite, toutes les cités de quelque richesse ; l’on imaginait les champs dévastés, les pénates emportées : au-delà de la cupidité et de l’arrogance, qui sont les principaux vices des puissants, ils s’irritaient de l’opiniâtreté des Gaulois qui se glorifiaient, pour jeter la honte sur l’armée, de la remise faite par Galba de la quatrième partie de leur tribut, et de leurs gratifications officielles. À cela s’ajouta les propos que l’on répandait habilement, et que l’on croyait sans réfléchir : les légions allaient être punies, les centurions les plus remuants renvoyés. D’horribles nouvelles venaient de partout, des on-dit fâcheux circulaient en provenance de Rome ; la colonie de Lyon, dans son irritation et son attachement fidèle à Néron, était riche en rumeurs. Mais ce qui nourrissait le plus les inventions et la crédulité se trouvait dans les camps eux-mêmes : c’était la haine, la crainte et, une fois prises en compte leurs propres forces, le sentiment de sécurité.
243/430 [Hist] I, 52 Réputation de Vitellius
Vitellius (Aulus Vitellius), commandant de l'armée de Germanie inférieure depuis 68, est jugé de façon diverse par les troupes de Germanie ; sa libéralité lui assure une bonne réputation auprès de la troupe.
Nec consularis legati mensura sed in maius omnia [acta a Vitellio] accipiebantur . Et ut Vitellius apud seueros humilis, ita comitatem bonitatemque fauentes uocabant , quod sine modo, sine iudicio donaret sua, largiretur aliena ; simul auiditate imperitandi ipsa uitia pro uirtutibus interpretabantur. Multi in utroque exercitu sicut modesti quietique ita mali et strenui . Et les actes de Vitellius on ne les considérait pas comme les mesures d’un légat consulaire, mais on les exagérait. Si, chez les gens sérieux, Vitellius passait pour un personnage médiocre, ses partisans prenaient son comportement pour de la bienveillance et de l’affabilité : de fait, selon eux, sans se réfréner, sans y réfléchir, il faisait don de ses biens et largesse de ceux des autres. En même temps, le désir de commander les poussait à considérer comme des vertus ses vices-mêmes. S’il y avait dans les deux armées des gens modérés et calmes, on y trouvait aussi des mauvais et turbulents.
244/430 [Hist] I, 53 Les peuples gaulois « corrompent » les légions du Rhin
Les Trévires et les Lingons, peuples de Gaule Belgique irrités contre Galba, cherchent à soulever les légions de Germanie, regroupées dans leurs quartiers d'hiver.
Et Treuiri ac Lingones, quasque alias ciuitates atrocibus edictis aut damno finium Galba perculerat, hibernis legionum propius miscentur : unde seditiosa colloquia et inter paganos corruptior miles ; et in Verginium fauor cuicumque alii profuturus. Quant aux Trévires, aux Lingons et aux autres cités que Galba avait frappé en de sévères édits ou par la saisie de leur territoire, ils se mêlaient aux quartiers d’hiver des légions, dont ils étaient assez proches ; d’où des entretiens séditieux et des soldats d’autant plus corrompus qu’ils vivaient au milieu de civils. Et il y avait aussi la popularité de Verginius, vouée à bénéficier à qui que ce soit d’autre.
245/430 [Hist] I, 54 Rumeur d'une potentielle décimation des légions
Les Lingons, comme les Trévires, avaient de fréquents contacts à la fin de l'année 68 avec les légions de Germanie supérieure, dirigées par le légat Hordeonius Flaccus, et installées à Mayence (et Windisch). Ces peuples essayaient (avec succès) de pousser les troupes romaines à l'insurrection contre Galba. Un quiproquo, dû à l'inconséquence malhabile d'Hordeonius Flaccus, fit croire que les émissaires lingons avaient été tués. Une rumeur se déclencha alors dans le camp.
Nec procul seditione aberant cum Hordeonius Flaccus abire legatos, utque occultior digressus esset, nocte castris excedere iubet . Inde atrox rumor, adfirmantibus plerisque interfectos, ac ni sibi ipsi consulerent , fore ut acerrimi militum et praesentia conquesti per tenebras et inscitiam ceterorum occiderentur . L’on n’était pas loin de la sédition lorsque Hordeonius Flaccus ordonne aux légats de partir et, pour leur départ se fasse plus secrètement, leur demande de sortir de nuit. D’où une violente rumeur : la plupart des soldats affirmaient qu’ils avaient été tués et que, si eux-mêmes n’y prenaient garde, les plus énergiques des soldats, ceux qui déploraient les circonstances présentes, seraient éliminés dans les ténèbres et à l’insu des autres.
246/430 [Hist] I, 55 Les légions de Germanie prêtent serment à Galba
La prestation de serment à l'empereur, ici Galba, qui avait lieu le 1er janvier dans les légions romaines, fut particulièrement complexe en Germanie inférieure (commandée par Vitellius) et en Germanie supérieure (commandée par Hordeonius Flaccus). Selon les légions, les réactions de contestation allèrent du silence et des protestations orales à un véritable refus, accompagné de gestes violents, dans l'armée de Germanie supérieure.
Inferioris tamen Germaniae legiones sollemni kalendarum Ianuariarum sacramento pro Galba adactae , multa cunctatione et raris primorum ordinum uocibus, ceteri silentio proximi cuiusque audaciam expectantes, insita mortalibus natura, propere sequi quae piget inchoare . Sed ipsis legionibus inerat diuersitas animorum : primani quintanique turbidi adeo ut quidam saxa in Galbae imagines iecerint : quinta decima ac sexta decima legiones nihil ultra fremitum et minas ausae initium erumpendi circumspectabant. At in superiore exercitu quarta ac duetuicensima legiones, isdem hibernis tendentes, ipso kalendarum Ianuariarum die dirumpunt imagines Galbae, quarta legio promptius, duetuicensima cunctanter, mox consensu . Ac ne reuerentiam imperii exuere uiderentur, senatus populique Romani oblitterata iam nomina sacramento aduocabant , nullo legatorum tribunorumue pro Galba nitente, quibusdam, ut in tumultu, notabilius turbantibus. Cependant, les légions de Germanie Inférieure furent poussées à prêter le serment formel à Galba aux calendes de janvier : ce fut une grande hésitation – l’on entendit de rares voix chez les centurions du plus haut grade, mais pour le reste, ce fut le silence : tous attendaient une manifestation d’audace de la part de leur voisin. Car c’est là la nature humaine : l’on est rapide à suivre ce qu’il pèse de commencer. Mais les légions elles-mêmes étaient dans des états d’esprit divers : ceux de la première et de la cinquième légions étaient troublés au point que certains jetèrent des pierres sur les portraits de Galba. La quinzième et la seizième légions n’osèrent guère plus qu’un frémissement menaçant : elles guettaient les débuts de la révolte. En revanche, dans l’armée de Germanie Supérieure, la quatrième et la vingt-deuxième légions, qui campaient dans les mêmes quartiers d’hiver, détruisent les portraits de Galba le jour précis des calendes de janvier, la quatrième avec plus d’empressement, la vingt-deuxième en hésitant, avant d’en venir à une ligne commune. Et pour éviter de paraître renier le respect dû à l’empire, elles firent appel, dans leur serment, aux noms déjà effacés du Sénat et du peuple romain ; aucun légat ou tribun ne s’efforçait de défendre Galba, et certains, comme il est normal dans le tumulte, troublaient la situation de manière plus notable.
247/430 [Hist] I, 60 État d'esprit en Bretagne
La Bretagne ne joua qu'un rôle mineur dans les événements de 68-70. Tacite décrit ici l'état d'esprit des troupes début 69, insistant sur les rivalités entre le gouverneur Trebellius Maximus et le légat de légion Roscius Coelius.
Trebellius seditionem et confusum ordinem disciplinae Coelio, spoliatas et inopes legiones Coelius Trebellio obiectabat, cum interim foedis legatorum certaminibus modestia exercitus corrupta eoque discordiae uentum ut auxiliarium quoque militum conuiciis proturbatus et adgregantibus se Coelio cohortibus alisque desertus Trebellius ad Vitellium perfugerit. Trebellius reprochait à Coelius de vouloir faire sédition et de troubler le bon ordre de la discipline, Coelius reprochait à Trebellius de dépouiller et d’appauvrir les légions : et pendant ce temps, ces rivalités scandaleuses des légats firent tant pour corrompre la modération de l’armée que l’on en vint à ce point de discorde où Trebellius, aussi ému par le vacarme des auxiliaires et abandonné par le rassemblement des cohortes et des ailes de cavalerie autour de Coelius, s’enfuit chez Vitellius.
248/430 [Hist] I, 62 Les soldats vitelliens veulent la guerre
Selon Tacite, la résolution de l'armée de Germanie à marcher sur Rome était particulièrement remarquable, et contrastait avec l'indolence de Vitellius.
Mira inter exercitum imperatoremque diuersitas : instare miles, arma poscere , dum Galliae trepident, dum Hispaniae cunctentur : non obstare hiemem neque ignauae pacis moras : inuadendam Italiam, occupandam urbem ; nihil in discordiis ciuilibus festinatione tutius, ubi facto magis quam consulto opus esse t. […] Instructi intentique signum profectionis exposcunt . Étonnante divergence d’esprit entre l’armée et son général : les soldats pressaient, réclamaient le combat tant que les Gaules tremblaient, tant que les Espagnes hésitaient. L’hiver n’était pas un obstacle, et les retards dus à une paix indolente non plus. Il fallait envahir l’Italie, occuper la ville : quand il s’agit de guerre civile, de plus sûr que la hâte – là, ce sont les faits, bien plus que les réflexions, qui sont nécessaires. […] Mis en ordre de bataille, remplis d’énergie, ils réclament le signal du départ.
249/430 [Hist] I, 62 Présage favorable pour les Vitelliens
La partie de l'armée vitellienne conduite par Fabius Valens reçut un augure favorable au moment de son départ en campagne.
Laetum augurium Fabio Valenti exercituique, quem in bellum agebat, ipso profectionis die aquila leni meatu, prout agmen incederet, uelut dux uiae praeuolauit, longumque per spatium is gaudentium militum clamor , ea quies interritae alitis fuit ut haud dubium magnae et prosperae rei omen acciperetur. Un augure favorable se manifesta pour Fabius Valens et l’armée qu’il menait à la guerre : le jour même du départ, un aigle, de son calme vol, suivant la marche de l’armée, guidait sa route comme un chef de guerre. Sur une longue distance, les clameurs des soldats réjouis et le calme de l’oiseau qui ne s’effrayait pas furent tels que, sans hésitation, on le reçut comme un présage de grandeur et de prospérité.
250/430 [Hist] I, 63 Défection des Gaules pour Vitellius
Les troupes conduites par Fabius Valens à travers les Gaules dans sa marche sur Rome firent forte impression sur les peuples gaulois, qui se rallièrent à Vitellius sans offrir de résistance.
Isque terror Gallias inuasit ut uenienti mox agmini uniuersae ciuitates cum magistratibus et precibus occurrerent, stratis per uias feminis puerisque : quaeque alia placamenta hostilis irae, non quidem in bello sed pro pace tendebantur. Les Gaules furent prises d’une terreur telle que, bientôt, des cités toutes entières, avec leurs magistrats et portant des prières, vinrent à la rencontre de l’armée qui arrivait ; les routes se remplissaient de femmes et d’enfants : on leur tendait tout ce qui était susceptible d’apaiser la colère des ennemis, et l’on ne faisait pas cela dans un contexte de guerre, mais pour obtenir la paix.
251/430 [Hist] I, 65 Rivalité entre Lyonnais et Viennois
L'armée de Fabius Valens, général de Vitellius, parvient à Lyon, cité qui était restée fidèle à Néron pendant l'usurpation de Vindex, à la différence de Vienne, qui avait soutenu la sédition. Les tensions très anciennes entre les deux cités se ravivèrent au passage de l'armée de Germanie, et les Lyonnais tentèrent (et parvinrent presque à leurs fins) de pousser les légions du Rhin à attaquer Vienne.
Igitur Lugdunenses extimulare singulos militum et in euersionem Viennensium impellere, obsessam ab illis coloniam suam, adiutos Vindicis conatus , conscriptas nuper legiones in praesidium Galbae referendo . Et ubi causas odiorum praetenderant, magnitudinem praedae ostendebant , nec iam secreta exhortatio, sed publicae preces : irent ultores, excinderent sedem Gallici belli : cuncta illic externa et hostilia : se, coloniam Romanam et partem exercitus et prosperarum aduersarumque rerum socios, si fortuna contra daret, iratis ne relinquerent. Donc les Lyonnais se mettent à exciter chaque soldat et à les pousser à détruire les Viennois : ils rappellent le siège de leur colonie dont ils sont responsables, l’aide portée à la tentative de Vindex, la levée des légions, autrefois, pour défendre Galba. Et lorsqu’ils eurent mis en avant des raisons de haine, ils montraient l’importance du butin, sans se contenter désormais d’encouragements secrets, mais de prières publiques : qu’ils aillent se venger, qu’ils détruisent le siège de la guerre gauloise ! Tout, là-bas, était étranger, hostile ; quant à eux-mêmes, colonie romaine, partie prenante de l’armée et alliée dans les succès et les revers, si la fortune se manifestait contre eux, qu’on ne les abandonne pas à une cité irritée.
252/430 [Hist] I, 66 Rumeur de la corruption de Valens
Fabius Valens avait réussi à empêcher le massacre de la cité de Vienne par ses troupes, enflammées par les Lyonnais (cf. Tac., Hist., 1.65). Mais la rumeur courut qu'il s'était laissé corrompre pour défendre la cause des Viennois.
Sed fama constans fuit ipsum Valentem magna pecunia [Viennensium] emptum. Un bruit auquel on donnait crédit courut cependant : une grosse somme d’argent des Viennois avait soudoyé Fabius Valens lui-même.
253/430 [Hist] I, 69 Les Helvètes implorent pitié
La deuxième partie de l'armée de Germanie fut conduite par Aulus Caecina Alienus à travers l'Helvétie, par une route plus courte que celle de Fabius Valens. Les Helvètes, restés fidèles à Galba (qui, en réalité, était déjà mort), tentèrent de résister, mais furent balayés. Une délégation implora la clémence de l'armée, du général et de Vitellius, et obtint satisfaction.
Haud facile dictu est, legati Heluetiorum minus placabilem imperatorem an militem inuenerint. Ciuitatis excidium poscunt , tela ac manus in ora legatorum intentant . […] Vt est mos , uulgus mutabile subitis et tam pronum in misericordiam quam immodicum saeuitia fuerat : effusis lacrimis et meliora constantius postulando impunitatem salutemque ciuitati impetrauere . Il n’est pas facile de dire qui, du général ou de l’armée, les légats helvètes trouvèrent le plus implacable. Les soldats réclament la destruction de la cité, dirigeant leurs traits et leurs mains vers le visage des légats. […] Comme de coutume, la foule versatile, changeant subitement son état d’esprit, fut aussi prompte à la miséricorde qu’elle avait manqué de modération dans sa cruauté : ils versent des larmes, réclament avec assez de fermeté un meilleur traitement et finissent par obtenir l’impunité et la conservation de la cité.
254/430 [Hist] I, 72 Le peuple obtient la mort de Tigellin
Tigellin (C. Ofonius Tigellinus), ancien préfet du prétoire et âme damnée de Néron, avait bénéficié sous Galba de la protection de Titus Vinius, l'un des principaux conseillers du nouveau prince. À la mort de celui-ci, il se retrouva sans protection et, quoique retiré de Rome, dut se suicider quand la foule obtint sa mort d'Othon. Tacite se montre particulièrement sensible ici aux lieux et formes de la revendication populaire.
Par inde exultatio disparibus causis consecuta impetrato Tigellini exitio. […] Vnde non alium pertinacius ad poenam flagitauerunt, diuerso adfectu, quibus odium Neronis inerat et quibus desiderium . […] Eo infensior populus, addita ad uetus Tigellini odium recenti Titi Vinii inuidia , concurrere ex tota urbe in Palatium ac fora et, ubi plurima uolgi licentia , in circum ac theatra effusi seditiosis uocibus strepere […]. Puis, de semblables transports de joie, quoique dus à des causes différentes, suivirent : on avait obtenu la mort de Tigellin. […] Il était le seul dont on réclamât le châtiment avec tant de persistance, mais dans des dispositions d’esprit différentes, tant chez ceux qui haïssaient que chez ceux qui regrettaient Néron. […] Le peuple était d’autant plus hostile que s’ajoutait à l’ancienne haine envers Tigellin une nouvelle aversion contre Titius Vinius : de toute la Ville, il accourrait au palais et sur les forums, se répandant là où la foule a le moins de retenue, au cirque et dans les théâtres, pour y pousser des cris séditieux [...].
255/430 [Hist] I, 73 Calvia Crispinilla échappe à la mort
Tout comme Tigellin (cf. Tac., Hist., 1.73), la foule demanda la mort de Clavia Crispinilla, proche de Néron, mais sans succès.
Per idem tempus expostulata ad supplicium Caluia Crispinilla uariis frustrationibus et aduersa dissimulantis principis fama periculo exempta est. A la même époque, on réclama le supplice de Calvia Crispinilla ; grâce à diverses tromperies, elle fut tirée de danger, ce qui valut à ce prince dissimulateur une renommée contraire.
256/430 [Hist] I, 78 Acclamations pour « Néron Othon »
Le soutien du peuple et des soldats envers Othon, qui apparaissait comme un Nero rediuiuus, prit la forme d'une acclamation à Nero Otho, peut-être aux jeux.
Et fuere qui imagines Neronis proponerent : atque etiam Othoni quibusdam diebus populus et miles, tamquam nobilitatem ac decus adstruerent, Neroni Othoni adclamauit . Et il y en eut pour mettre en avant les portraits de Néron : et même, à l’égard d’Othon, certains jours, le peuple et les soldats, comme s’ils lui ajoutaient noblesse et honneur, firent des acclamations pour « Néron Othon ».
257/430 [Hist] I, 80 Rumeur d'un complot sénatorial contre Othon
Varius Crispinus, tribun des prétoriens, est responsable d'un grave quiproquo dans les camp des prétoriens en donnant l'impression d'un complot contre Othon. Les rumeurs qui naissent de cette mauvaise manœuvre conduisent directement à une grave mutinerie des prétoriens.
Is [Varius Crispinus] quo magis uacuus quietis castris iussa exequeretur, uehicula cohortis incipiente nocte onerari aperto armamentario iubet . Tempus in suspicionem, causa in crimen, adfectatio quietis in tumultum eualuit , et uisa inter temulentos arma cupidinem sui mouere . Fremit miles et tribunos centuriones que proditionis arguit , tamquam familiae senatorum ad perniciem Othonis armarentur, pars ignari et uino graues, pessimus quisque in occasionem praedarum, uulgus , ut mos est, cuiuscumque motus noui cupidum ; et obsequia meliorum nox abstulerat. Varius Crispinus, pour accomplir sa mission plus librement dans le calme du camp, ordonne de charger les chariots de la cohorte en ouvrant l’arsenal quand la nuit serait tombée. Ce moment finit par amener le soupçon, la cause, une accusation, et le semblant de calme tourna au tumulte : à la vue de ces armes, les soldats ivres furent saisis de l’envie de les faire leur. Les soldats grondent, accusant les tribuns et les centurions de trahison : c’étaient les esclaves des sénateurs qui étaient ainsi armés pour perdre Othon ! Pour une part, ils étaient ignorants et alourdis par le vin ; les pires éléments y virent une occasion de faire du butin ; la foule, comme à son habitude, tournait son envie vers quelque révolution que ce fût. L’obéissance des meilleurs fut emportée par la nuit.
258/430 [Hist] I, 82 Les prétoriens font irruption dans le palais
La mutinerie des prétoriens, née d'un simple quiproquo (cf. Tac., Hist., 1.80), prend une ampleur considérable quand les soldats font irruption dans le palais, où Othon donnait un dîner aux notables romains.
Militum impetus ne foribus quidem Palatii coercitus quo minus conuiuium inrumperent , ostendi sibi Othonem expostulantes, uulnerato Iulio Martiale tribuno et Vitellio Saturnino praefecto legionis, dum ruentibus obsistunt. Vndique arma et minae, modo in centuriones tribunosque, modo in senatum uniuersum , lymphatis caeco pauore animis, et quia neminem unum destinare irae poterant, licentiam in omnis poscentibus, donec Otho contra decus imperii toro insistens precibus et lacrimis aegre cohibuit , redieruntque in castra inuiti neque innocentes. Pas même les portes du palais n’empêchèrent les soldats, dans leur assaut, de faire irruption dans le banquet : ils demandaient instamment à voir Othon, blessant Julius Martialis, tribun, et Vitellius Saturninus, préfet de légion, qui s’opposaient à leur déferlante. Partout, ce sont des armes et des menaces, tantôt dirigées contre les centurions et les tribuns, tantôt contre le Sénat tout entier : comme leurs esprits étaient égarés par une peur aveugle et qu’ils ne pouvaient cibler un seul individu de leur colère, ils réclamaient licence contre tous, jusqu’à ce qu’Othon, enfin, s’opposant à l’honneur de l’empire, monta sur une couche et, à force de prières et de larmes, réussit à peine à les contenir. Contre leur gré et coupables, ils rentrèrent au camp.
259/430 [Hist] I, 82-83 Othon entre dans le camp des prétoriens après la mutinerie
Othon réussit à calmer les prétoriens le soir même de leur mutinerie. Le lendemain, il les trouva globalement conscients de leur erreur et les réunit en contio.
Tum Otho ingredi castra ausus. Atque illum tribuni centurionesque circumsistunt, abiectis militiae insignibus otium et salutem flagitantes . Sensit inuidiam miles et compositus in obsequium auctores seditionis ad supplicium ultro postulabat . (83) Otho, quamquam turbidis rebus et diuersis militum animis , cum optimus quisque remedium praesentis licentiae posceret, uulgus et plures seditionibus et ambitioso imperio laeti per turbas et raptus facilius ad ciuile bellum impellerentur , […] ita disseruit […]. Alors Othon osa entrer dans le camp. Les tribuns et les centurions l’entourent, jettent à terre les insignes militaires, exigent qu’il leur soit accordé retraite et salut. Les soldats comprirent le reproche et, disposé à retourner dans le devoir, demandent, de leur propre chef, que les instigateurs de la sédition soient livrés au supplice. (83) Othon, quoique la situation fût instable et les esprits de la soldatesque divergents (les meilleurs éléments réclamaient un remède à l’immodération présente, la foule et le plus grand nombre, que les séditions et le pouvoir populiste réjouissaient, étaient plus aisément poussés à la guerre civile par le trouble et les rapines), fit ce discours.
260/430 [Hist] I, 84 Discours d'Othon aux prétoriens après leur mutinerie
Dans la contio qu'il adresse aux prétoriens après leur sédition (cf. Tac., Hist., 1.82), Othon fait allusion aux clameurs hostiles qu'il a entendues pendant l'insurrection.
« Nec illas aduersus senatum uoces ullus usquam exercitus audiat. » Qu’aucune armée, nulle part, n’entende non plus ces cris dirigés contre le Sénat.
261/430 [Hist] I, 85 Chaos et défiance à Rome en mars 69
Malgré la fin de la mutinerie des prétoriens et le peu de conséquences graves qu'elle eut, la situation demeurait troublée à Rome du fait de l'état de guerre civile patent depuis janvier 69. Tacite livre ici un tableau saisissant de l'agitation générale et de la défiance envers l'information qui circulait alors.
Non tamen quies urbi redierat : strepitus telorum et facies belli , militibus ut nihil in commune turbantibus , ita sparsis per domos occulto habitu , et maligna cura in omnis, quos nobilitas aut opes aut aliqua insignis claritudo rumoribus obiecerat : Vitellianos quoque milites uenisse in urbem ad studia partium noscenda plerique credebant : unde plena omnia suspicionum et uix secreta domuum sine formidine. Sed plurimum trepidationis in publico, ut quemque nuntium fama attulisset, animum uultumque conuersis, ne diffidere dubiis ac parum gaudere prosperis uiderentur. Coacto uero in curiam senatu arduus rerum omnium modus , ne contumax silentium, ne suspecta libertas ; et priuato Othoni nuper atque eadem dicenti nota adulatio. Igitur uersare sententias et huc atque illuc torquere, hostem et parricidam Vitellium uocantes, prouidentissimus quisque uulgaribus conuiciis, quidam uera probra iacere, in clamore tamen et ubi plurimae uoces, aut tumultu uerborum sibi ipsi obstrepentes . Cependant, le calme n’avait pas été rendu à la ville : c’étaient le vacarme des traits et l’apparence de la guerre. Les soldats, s’ils ne troublaient en rien l’ordre public, n’en restaient pas moins dispersés dans les demeures, en civil, avec un intérêt perfide pour ceux que leur noblesse, leurs richesses ou quelque insigne célébrité avaient exposés aux rumeurs. Des soldats vitelliens étaient aussi venus dans la ville pour connaître l’attachement à leur parti – c'était, du moins, ce que la plupart croyait : par conséquent, tout était envahi par la suspicion et c’est à peine à si les maisons privées n’étaient pas remplies de crainte. Mais le trouble était le plus visible en public à mesure que la renommée apportait chaque nouvelle : on changeait son état d’esprit et l’expression de son visage pour ne pas avoir l’air de se défier d’événements indécis ou de ne pas assez se réjouir d’événements agréables. Quant au Sénat réuni dans la curie, il lui était difficile de conserver la mesure dans cette situation et d’éviter que le silence ne se fît rétif ou l’indépendance suspecte ; en outre, Othon était il y a peu un homme privé qui usait des mêmes mots : il connaissait l’adulation. Par conséquent, on retournait les avis, on les tordait dans un sens ou dans l’autre, appelant Vitellius ennemi et parricide ; les plus prudents le faisaient avec des invectives communes, et certains lançaient de véritables insultes, mais au milieu des clameurs et là où l’on entendait le plus de bruit, ou alors ils couvraient leur propre voix par le charivari de leurs paroles.
262/430 [Hist] I, 86 Prodiges et catastrophes naturelles avant l'affrontement entre Othon et Vitellius
Au-delà des terreurs humaines (cf. Tac., Hist., 1.85), le mois de mars 69 fut témoin de prodiges surnaturels signalant sans doute aux yeux des contemporains la rupture de la pax deorum ainsi que de catastrophes naturelles, qui eurent de graves conséquences dans les couches subalternes de la population romaine.
Prodigia insuper terrebant diuersis auctoribus uulgata  : in uestibulo Capitolii omissas habenas bigae, cui Victoria institerat, erupisse cella Iunonis maiorem humana speciem, statuam diui Iulii in insula Tiberini amnis sereno et immoto die ab occidente in orientem conuersam, prolocutum in Etruria bouem, insolitos animalium partus, et plura alia rudibus saeculis etiam in pace obseruata, quae nunc tantum in metu audiuntur . Des prodiges, que de nombreuses sources propageaient, aggravaient le climat d’effroi : dans le vestibule du Capitole, les rênes du char sur lequel se tenait la statue de la Victoire se relâchèrent ; une forme trop grande pour être humaine sortit précipitamment du sanctuaire de Junon ; la statue du divin Jules sur l’île du Tibre se tourna, un jour de beau et calme temps, de l’ouest vers l’est ; en Étrurie, un bœuf se mit à parler ; il y eut des naissances inouïes dans le règne animal, et de nombreux autres phénomènes que l’on avait déjà observés dans des temps grossiers en période de paix, mais auxquels, dans la crainte, on ne prête l’oreille que maintenant.
263/430 [Hist] I, 89 Évocation de la chute de Néron
Illustrant les conséquences que la guerre civile avait sur la plèbe de Rome, Tacite montre l'originalité de l'année des quatre empereurs en évoquant les guerres livrées par les Julio-Claudiens, toutes (ou presque) tournées vers l'étranger. Ce catalogue l'amène à évoquer rapidement la chute de Néron (qu'il avait narrée dans une partie perdue des Annales), et à insister ainsi sur l'importance de la circulation des informations (officielles et non officielles) dans cet épisode.
Nero nuntiis magis et rumoribus quam armis depulsus. Ce sont des nouvelles et des rumeurs plutôt que des combats qui renversèrent Néron.
264/430 [Hist] I, 90 Départ d'Othon en campagne
Le 14 mars, Othon annonça dans une contio son départ en campagne contre Vitellius (qui fut effective une dizaine de jours plus tard). Tacite décrit ici les réactions de soutien de la part du public de l'assemblée.
Clamor uoces que uulgi ex more adulandi nimiae et falsae : quasi dictatorem Caesarem aut imperatorem Augustum prosequerentur, ita studiis uotisque certabant, nec metu aut amore, sed ex libidine seruitii : ut in familiis , priuata cuique stimulatio, et uile iam decus publicum. Les clameurs et les cris de la foule, comme il advient dans l’adulation, étaient excessifs et faux : comme si c’était au dictateur César ou à l’empereur Auguste qu’ils faisaient escorte, ils rivalisaient dans leur zèle et dans leurs vœux. Ce n’était pas par crainte ou par amour qu’ils le faisaient, mais bien par désir de servitude : comme chez les esclaves, chacun avait à ses yeux ses motivations propres, l’on tenait déjà l’honneur public pour une chose de peu de valeur.
265/430 [Hist] II, 1 Rumeurs sur l'adoption de Titus
Le voyage de Titus de l'Orient vers Rome au début de l'année 69 fut diversement interprété : Tacite mentionne des rumeurs (sans doute à Rome, même si cette localisation n'est pas explicite) selon lesquelles le fils de Vespasien était appelé à être adopté par Galba. Ces rumeurs sont à mettre en relation avec celles qui circulent à Rome dans la première partie du livre I des Histoires.
Titus Vespasianus, e Iudaea incolumi adhuc Galba missus a patre, causam profectionis officium erga principem et maturam petendis honoribus iuuentam ferebat, sed uulgus fingendi auidum disperserat accitum in adoptionem . Materia sermonibus senium et orbitas principis et intemperantia ciuitatis, donec unus eligatur, multos destinandi. Augebat famam ipsius Titi ingenium quantaecumque fortunae capax , decor oris cum quadam maiestate, prosperae Vespasiani res, praesaga responsa, et inclinatis ad credendum animis loco ominum etiam fortuita. Vbi Corinthi, Achaiae urbe, certos nuntios accepit de interitu Galbae et aderant qui arma Vitellii bellumque adfirmarent , anxius animo paucis amicorum adhibitis cuncta utrimque perlustrat […]. Titus Vespasianus, que son père avait fait partir de Judée alors que Galba était encore en vie, donnait comme cause de son départ le devoir qu’il devait au prince et sa jeunesse mûre pour briguer les magistratures ; mais la foule, qui se complaît à imaginer, avait répandu le bruit qu’on le faisait venir pour l’adopter. Ce qui donnait matière à ces propos, c’étaient la vieillesse, l’absence d’enfants de l’empereur et le manque de retenue qui faisait désigner de nombreux candidats à la ville jusqu’à ce qu’un seul soit choisi. La rumeur s’augmentait de l’esprit de Titus lui-même, apte à obtenir la plus grande des fortunes, de la prospérité de Vespasien, des réponses prophétiques, et même d’éléments aléatoires qui, pour des esprits prompts à la crédulité, passaient pour des présages. Lorsqu’il fut arrivé à Corinthe, ville d’Achaïe, il reçut des nouvelles certaines de la mort de Galba ; il y en avait aussi pour affirmer que Vitellius avait pris les armes et décidé de la guerre. Tourmenté, entouré par un petit nombre d’amis, Titus passe toutes les possibilités en revue, dans un sens comme dans l’autre […].
266/430 [Hist] II, 6 Les légions d'Orient songent à se soulever
La nouvelle du putsch d'Othon et de l'entrée en guerre de Vitellius, qui annonçait la guerre civile, se diffusa dans les deux armée d'Orient (celle de Judée, composée de trois légions, sous les ordres de Vespasien ; celle de Syrie, composée de quatre légions, sous les ordres de Mucien) sous la forme d'une rumeur (uolgatum) ; elle déclencha des velléités de sédition dans les légions.
Nulla seditio legionum, tantum aduersus Parthos minae , uario euentu ; et proximo ciuili bello turbatis aliis inconcussa ibi pax, dein fides erga Galbam . Mox, ut Othonem ac Vitellium scelestis armis res Romanas raptum ire uulgatum est , ne penes ceteros imperii praemia, penes ipsos tantum seruitii necessitas esset, fremere miles et uiris suas circumspicere . Il n’y avait eu aucune sédition dans les légions, seulement des menaces adressées aux Parthes, avec divers résultats ; et lors de la dernière guerre civile, alors que les autres provinces s’étaient troublées, là, la paix était restée inébranlable – puis, l’on était resté fidèle à Galba. Bientôt, comme se répandait le bruit qu’Othon et Vitellius allaient prendre des armes criminelles pour piller l’État romain, les soldats se mettent à frémir : il ne fallait pas laisser entre d’autres mains le butin de l’Empire, et entre les leurs, rien d’autre qu’une inéluctable servitude ! Puis, ils embrassent leurs forces du regard.
267/430 [Hist] II, 8 Un faux Néron en Orient
Tacite raconte ici l'histoire d'un imposteur qui se fit passer pour Néron en Orient ; c'était en réalité un esclave du Pont ou un affranchi d'Italie. Il fut arrêté et mis à mort par le gouverneur de Galatie et de Pamphylie, Nonius Calpurnius Asprenas.
Sub idem tempus Achaia atque Asia falso exterritae uelut Nero aduentaret , uario super exitu eius rumore eoque pluribus uiuere eum fingentibus credentibusque . […] Gliscentem in dies famam fors discussit. Vers la même époque, l’Achaïe et l’Asie furent épouvantées par le faux bruit selon lequel Néron arrivait : en effet, une rumeur changeante courait sur sa fin et celle-ci poussait de nombreuses personnes à inventer et à croire qu’il était en vie. […] Cet on-dit grossissait jour après jour, jusqu’à ce que le hasard le dissipe.
268/430 [Hist] II, 16 La Corse et la Sardaigne demeurent à Othon
Au printemps 69, les Othoniens furent vainqueurs des Vitelliens dans un combat en partie naval et en partie terrestre, peut-être à proximité de l'actuelle Menton (cf. Tac., Hist., 2.14-15). Selon Tacite, ce fut la rumeur (fama) de cette victoire qui poussa la Corse et la Sardaigne à rester dans le giron othonien.
Corsicam ac Sardiniam ceterasque proximi maris insulas fama uictricis classis in partibus Othonis tenuit . La Corse, la Sardaigne et les autres îles situées à proximité restèrent dans le parti d’Othon à la nouvelle de la victoire de la flotte.
269/430 [Hist] II, 18 Mutinerie des troupes de Plaisance
La garnison de Plaisance (trois cohortes prétoriennes, mille vexillaires et quelques cavaliers) était fidèle à Othon. Elle avait pour but de garder l'entrer de l'Italie face aux troupes du vitellien Caecina, qui approchait. Le gouverneur, Vestricius Spurinna (peut-être le même personnage que le T. Vestricius Spurinna qui fait partie des amis de Pline le Jeune), dut faire face à l'impéritie de ses soldats, qui réclamaient le combat, et fit mine de leur céder pour mieux les garder dans le devoir.
Sed indomitus miles et belli ignarus correptis signis uexillisque ruere et retinenti duci tela intentare, spretis centurionibus tribunisque : quin prodi Othonem et accitum Caecinam clamitabant. Mais les soldats insoumis et ignorants de la guerre, après s’être saisis des enseignes et des étendards, se précipitaient et exhibèrent leurs traits au chef  qui essayait de les retenir, au mépris des centurions et des tribuns. On trahit Othon ! On a fait venir Caecina ! Voilà ce qu’ils vont jusqu’à crier.
270/430 [Hist] II, 19 Fin de la mutinerie des troupes de Plaisance
Après être sorties du camp contre l'avis de leur général, Vestricius Spurinna (cf. la notice à Tac., Hist., 2.18), les troupes qui gardaient la cité de Plaisance prirent conscience de leur erreur. Une rumeur circula dans le camp de marche, faisant l'éloge du général et préconisant le retour à Plaisance.
Tum uetustissimus quisque castigare credulitatem suam, metum ac discrimen ostendere si cum exercitu Caecina patentibus campis tam paucas cohortis circumfudisset. Iamque totis castris modesti sermones, et inserentibus se centurionibus tribunisque laudari prouidentia ducis quod coloniam uirium et opum ualidam robur ac sedem bello legisset. Alors, les soldats les plus anciens se mirent à réprimander leur propre naïveté, à montrer la crainte et le péril qui auraient été leur si Caecina et son armée avaient entouré si peu de cohortes dans des plaines sans aucun relief. Et déjà, dans tout le camp, se répandaient des propos mesurés ; alors que centurions et tribuns se mêlaient à ces discussions, on louait la prévoyance du général [Vestricius Spurinna] en ce qu’il avait choisi une colonie vigoureuse en hommes et en ressources comme place-forte pour la guerre.
271/430 [Hist] II, 21 Siège de Plaisance
Arrivé en Italie, Caecina, général de Vitellius qui commandait l'une des deux armées de Germanie, mit immédiatement en place le siège de Plaisance. Tacite décrit de manière fine et complexe les clameurs (semblables formellement) que s'échangèrent les deux armées.
Vtrimque pudor, utrimque gloria et diuersae exhortationes hinc legionum et Germanici exercitus robur, inde urbanae militiae et praetoriarum cohortium decus attollentium ; illi ut segnem et desidem et circo ac theatris corruptum militem , hi peregrinum et externum increpabant. Simul Othonem ac Vitellium celebrantes culpantesue uberioribus inter se probris quam laudibus stimulabantur. Des deux côtés, c’est l’honneur, des deux côtés, le désir de gloire ; l’on entendait différentes exhortations : ici, l’on vantait la force des légions et de l’armée de Germanie ; là, l’illustration de la milice urbaine et des cohortes prétoriennes. Les uns s’en prenaient aux soldats indolents, oisifs et  gâtés par le cirque et le théâtre ; les autres, à des étrangers, des non-Romains. En même temps, en célébrant ou en incriminant Othon et Vitellius, ils s’excitaient au combat par des insultes plus abondamment que par des éloges.
272/430 [Hist] II, 22 Charge des auxiliaires germains de Caecina contre Plaisance
Au deuxième jour du siège de Plaisance, les auxiliaires Germains qui composaient une partie des troupes vitelliennes menées par Caecina, accompagnèrent l'assaut des démonstrations sonores propres à leur nation d'origine.
Ingerunt desuper Othoniani pila librato magis et certo ictu aduersus temere subeuntis cohortis Germanorum, cantu truci et more patrio nudis corporibus super umeros scuta quatientium. D’en-haut, les Othoniens lancent leurs javelots en donnant des coups plus assurés face aux cohortes de Germains qui s’approchaient au hasard, en entonnant un chant féroce et, selon la coutume de leur pays, et, torse nu, en secouant leur bouclier.
273/430 [Hist] II, 23 Soupçons des soldats othoniens contre leurs chefs
Malgré plusieurs succès othoniens (à Plaisance, Caecina ne réussit pas à prendre la ville d'assaut ; Martius Macer mit en déroute les auxiliaires vitelliens près de Crémone), l'armée de l'empereur dut faire face à la discorde entre les chefs (tout particulièrement Annius Gallus, Suetonius Paulinus, Marius Celsus et Martius Macer) et les soldats.
Suspectum id [sc. ea moderatio Martii Macri] Othonianis fuit, omnia ducum facta praue aestimantibus . Certatim, ut quisque animo ignauus, procax ore , Annium Gallum et Suetonium Paulinum et Marium Celsum —nam eos quoque Otho praefecerat— uariis criminibus incessebant. Acerrima seditionum ac discordiae incitamenta, interfectores Galbae scelere et metu uaecordes miscere cuncta, modo palam turbidis uocibus, modo occultis ad Othonem litteris . Les Othoniens trouvèrent suspecte la modération de Martius Macer, eux qui jugeaient de travers tous les actes de leurs chefs. À qui mieux mieux, selon la lâcheté et la jactance de chacun, ce sont Annius Gallus, Suetonius Paulinus et Marius Celsus – eux-aussi nommés chefs par Othon – qu’ils invectivaient, leur reprochant divers griefs. Ceux qui aiguillonnaient le plus âprement à la sédition et à la discorde étaient les meurtriers de Galba : rendus fous par leur crime et par la peur, ils mélangeaient tout, tantôt en public avec des voix confuses, tantôt par des lettres secrètes à Othon.
274/430 [Hist] II, 26 Escarmouche ad Castores
Avant l'affrontement principal à Crémone, Caecina, échaudé par son échec à Plaisance, tenta une embuscade dans un endroit appelé « Les Castors » (Castores), mais deux généraux othoniens, Suetonius Paulinus et Marius Celsus, en eurent connaissance et purent déployer leurs troupes. Ce fut une victoire othonienne, même si Suetonius Paulinus n'en tira pas tout le bénéfice qu'il pouvait, à en croire une rumeur qui circula alors.
Ceterum ea ubique formido fuit apud fugientis, occursantis, in acie, pro uallo , ut deleri cum uniuerso exercitu Caecinam potuisse, ni Suetonius Paulinus receptui cecinisset, utrisque in partibus percrebruerit . Timuisse se Paulinus ferebat tantum insuper laboris atque itineris, ne Vitellianus miles recens e castris fessos adgrederetur et perculsis nullum retro subsidium foret. Apud paucos ea ducis ratio probata, in uulgus aduerso rumore fuit . Au reste, il régnait un tel climat de terreur partout, chez les fuyards et leur poursuivants, sur le champ de bataille et devant le rempart, que le bruit se répandit dans les deux camps que Caecina aurait pu périr, lui et l’intégralité de son armée, si Suetonius Paulinus n’avait pas sonné la retraite. Paulinus quant à lui disait avoir craint de se lancer après le combat dans un si grand labeur, de parcourir en plus un chemin si long ; il avait peur que les soldats vitelliens, sortant frais et dispos de leur camp, ne les attaquassent alors qu’ils auraient été à bout de forces, et qu’ainsi renversés, ils n’eussent aucune troupe pour les soutenir. Ce raisonnement du chef fut approuvé par l’élite ; dans la foule toutefois, il fut critiqué par des rumeurs.
275/430 [Hist] II, 27 Mutinerie dans l'armée de Fabius Valens
Interrompant la continuité chronologique, qui devait le mener directement à la bataille de Bédriac, Tacite rapporte une mutinerie qui avait éclaté dans l'armée de Fabius Valens, sans doute au moment du passage des Alpes. Celle-ci se déclencha entre les auxiliaires bataves et les légions de Valens.
Cohortes Batauorum, quas bello Neronis a quarta decima legione digressas, cum Britanniam peterent, audito Vitellii motu in ciuitate Lingonum Fabio Valenti adiunctas rettulimus, superbe agebant, ut cuiusque legionis tentoria accessissent, coercitos a se quartadecimanos , ablatam Neroni Italiam atque omnem belli fortunam in ipsorum manu sitam iactantes. Les cohortes de Bataves, qui, lors de la guerre contre Néron, avaient quitté la quatorzième légion et qui, au moment d’aller en Bretagne, à la nouvelle du soulèvement de Vitellius, avaient rejoint Fabius Valens dans la cité des Lingons, comme je l’ai rapporté, se comportaient avec orgueil : à mesure qu’ils s’approchaient des tentes de chaque légion, ils se glorifiaient d’avoir réprimé la quatorzième, d’avoir enlevé l’Italie à Néron, et de tenir entre leurs mains la fortune de toute la guerre.
276/430 [Hist] II, 28-29 Suite et fin de la mutinerie dans l'armée de Fabius Valens
Provoquée par l'agitation entre les légions et les auxiliaires bataves (cf. Tac., Hist., 2.27), la mutinerie dans l'armée vitellienne conduite par Fabius Valens s'aggrava, de façon paradoxale, lorsque le général décida d'écarter ces mêmes Bataves, en les faisant se rendre sur un autre front de la guerre. Cette nouvelle, qui se transmit sous la forme d'une rumeur (uulgatum) fut très mal accueillies par le reste de l'armée, qui perdait ainsi un de ses éléments les plus solides.
Quod ubi auditum uulgatum que , maerere socii, fremere legiones . Orbari se fortissimorum uirorum auxilio ; ueteres illos et tot bellorum uictores, postquam in conspectu sit hostis, uelut ex acie abduci. Si prouincia [Narbonensis] urbe et salute imperii potior sit, omnes illuc sequerentur ; sin uictoriae columen in Italia uerteretur , non abrumpendos ut corpori ualidissimos artus . (29) Haec ferociter iactando, postquam immissis lictoribus Valens coercere seditionem coeptabat, ipsum inuadunt, saxa iaciunt, fugientem sequuntur . Spolia Galliarum et Viennensium aurum, pretia laborum suorum, occultare clamitantes, direptis sarcinis tabernacula ducis ipsamque humum pilis et lanceis rimabantur ; nam Valens seruili ueste apud decurionem equitum tegebatur. Tum Alfenus Varus praefectus castrorum, deflagrante paulatim seditione, addit consilium , uetitis obire uigilias centurionibus, omisso tubae sono , quo miles ad belli munia cietur. Igitur torpere cuncti, circumspectare inter se attoniti et id ipsum quod nemo regeret pauentes ; silentio, patientia, postremo precibus ac lacrimis ueniam quaerebant. Vt uero deformis et flens et praeter spem incolumis Valens processit, gaudium miseratio fauor : uersi in laetitiam, ut est uulgus utroque immodicum, laudantes gratantes que circumdatum aquilis signisque in tribunal ferunt. Lorsque l’on eût entendu et diffusé cet ordre de Fabius Valens, les alliés se mirent à s’affliger, les légions, à frémir. On les privait du secours des soldats les plus braves ; c’étaient des troupes anciennes, qui avaient vaincu dans tant de guerres, et quand l’ennemi était en vue, on les retirait de l’armée, ou presque ! Si une province [la Narbonnaise] était plus importante que Rome et que le salut de l’Empire, qu’ils se rendent tous là-bas ; mais si la clef de voûte de la victoire se trouvait en Italie, il fallait éviter de les leur arracher, comme les membres les plus robustes à un corps. (29) Avec ces paroles hardies, après que Valens leur eut envoyé des licteurs pour tenter de contenir la sédition, ils vont jusqu’à se jeter sur lui, lui lancent des pierres, le poursuivent. Ils ne cessaient de crier qu’il cachait le butin des Gaulois et l’or des Viennois, le prix de leur sueur ; les bagages du chef sont pillés, sa tente et même le sol sont fouillés avec les javelots et les lances – car Valens avait mis des habits d’esclave et se cachait chez un décurion de cavalerie. C’est alors qu’Alfenus Varus, préfet du camp, voyant la sédition s’éteindre peu à peu, y applique une mesure prudente : on interdit aux centurions d’organiser les tours de garde, on arrête de faire sonner la trompette qui appelle les soldats aux charges, en temps de guerre. Par conséquent, tous étaient paralysés ; sans voix, ils se regardent, prenant précisément peur de l’absence de chef ;  c’était le silence, la soumission, enfin les prières et les larmes : ils réclamaient le pardon. Lorsque Valens s’avança, hirsute, pleurant et indemne contre tout espoir, ce furent la joie, le pathétique, l’amour : passant au bonheur – c’est la marque de foule de manquer de modération dans les deux sens –, ils le louent, le remercient et, l’entourant des aigles et des enseignes, le portent sur le tribunal.
277/430 [Hist] II, 37 Les troupes othoniennes et vitelliennes hésitent à poursuivre la guerre
Juste avant le déclenchement de la bataille de Bédriac, Tacite ouvre une digression sur les guerres civiles. Le point de départ est l'information, qu'il ne reprend pas complètement à son compte, que les armées othoniennes et vitelliennes auraient hésité à interrompre la guerre, lassées par l'attitude des chefs.
Inuenio apud quosdam auctores pauore belli seu fastidio utriusque principis, quorum flagitia ac dedecus apertiore in dies fama noscebantur, dubitasse exercitus num posito certamine uel ipsi in medium consultarent, uel senatui permitterent legere imperatorem […]. Je trouve chez certains auteurs que la peur de la guerre, ou peut-être le sentiment de dégoût envers elle, fit que, vis-à-vis de deux princes dont la rumeur faisait connaître les excès déshonorants avec plus de clarté chaque jour, les armées s’étaient demandé si elles n’arrêteraient pas le combat, ou pour en débattre, eux-mêmes, au milieu, ou pour permettre au Sénat de choisir un empereur.
278/430 [Hist] II, 39 Les soldats othoniens réclament la présence d'Othon au combat
Le début de la bataille de Bédriac est retardé, malgré les consignes d'Othon, par les revendications diverses des soldats.
Ibi [a Bedriaco] de proelio dubitatum, Othone per litteras flagitante ut maturarent, militibus ut imperator pugnae adesset poscentibus : plerique copias trans Padum agentis acciri postulabant. Aux alentours de Bédriac, on hésita à combattre : Othon les pressait par lettres de se hâter, mais les soldats réclamaient la présence de leur empereur à la bataille ; la plupart demandait que l’on fît venir les troupes stationnées sur l’autre rive du Pô.
279/430 [Hist] II, 41-42 Rumeur pendant la première bataille de Bédriac
La première bataille de Bédriac, qui vit s'affronter les Othoniens (menés par Titianus et Proculus) et les Vitelliens (menés par Caecina et Valens), eut lieu le 14 avril 69. Les Vitelliens eurent le dessus, précipitant la chute d'Othon. Selon Tacite, la bataille, indécise, bascula lorsque la rumeur de l'abandon des troupes vitelliennes circula. Celle-ci eut pour conséquence de démobiliser les Othoniens.
Apud Othonianos pauidi duces, miles ducibus infensus , mixta uehicula et lixae , et praeruptis utrimque fossis uia quieto quoque agmini angusta. Circumsistere alii signa sua, quaerere alii ; incertus undique clamor adcurrentium, uocantium : ut cuique audacia uel formido, in primam postremamue aciem prorumpebant aut relabebantur. (42) Attonitas subito terrore mentis falsum gaudium in languorem uertit, repertis qui desciuisse a Vitellio exercitum ementirentur. Is rumor ab exploratoribus Vitellii dispersus, an in ipsa Othonis parte seu dolo seu forte surrexerit, parum compertum. Omisso pugnae ardore Othoniani ultro salutauere ; et hostili 3murmure excepti, plerisque suorum ignaris quae causa salutandi, metum proditionis fecere . Du côté des Othoniens, les chefs sont terrifiés, les soldats en veulent aux chefs, les chariots et les vivandiers sont mêlés au combat, et, à cause de la falaise, escarpée des deux côtés, la route était étroite, même pour une armée tranquille. Certains étaient autour de leurs enseignes, d’autres les recherchaient ; des cris d’incertitude venant de tous les côtés : il y en a qui accourent, d’autres qui appellent ; selon que l’on se sentait hardi ou apeuré, on se précipitait au premier rang ou on retournait au dernier. (42) Soudain, ces esprits frappés par la terreur furent amollis par une fausse joie : on avait trouvé des soldats qui propageaient le mensonge que l’armée avait fait défection auprès de Vitellius. Cette rumeur a-t-elle été répandue par des espions de Vitellius ? Ou bien a-t-elle pris forme dans le camp même d’Othon, par ruse ou par hasard ? On ne le sait pas bien. Délaissant leur fougue guerrière, les Othoniens prennent sur eux de saluer ; ils sont accueillis par un murmure hostile qui, comme la plupart d’entre eux ne connaissait pas la raison de ce salut, fit craindre une trahison.
280/430 [Hist] II, 44 Conséquence de la défaite de Bédriac chez les Othoniens
Après avoir perdu la bataille décisive de Bédriac, les Othoniens se replièrent du champ de bataille (en réalité situé à mi-chemin entre Crémone et Bédriac) vers leur camp, adossé à la cité de Bédriac. Arrivés à celui-ci, leur colère explosa contre leurs chefs, notamment le seul qui était effectivement présent, Vedius Aquila (Suetonius Paulinus et Licinius Proculus cherchaient au contraire à éviter le camp).
Vedium Aquilam tertiae decimae legionis legatum irae militum inconsultus pauor obtulit. Multo adhuc die uallum ingressus clamore seditiosorum et fugacium circumstrepitur ; non probris, non manibus abstinent ; desertorem proditoremque increpant, nullo proprio crimine eius sed more uulgi suum quisque flagitium aliis obiectantes. Titianum et Celsum nox iuuit, dispositis iam excubiis conpressisque militibus, quos Annius Gallus consilio, precibus, auctoritate flexerat, ne super cladem aduersae pugnae suismet ipsi caedibus saeuirent : siue finis bello uenisset seu resumere arma mallent, unicum uictis in consensu leuamentum. Ceteris fractus animus : praetorianus miles non uirtute se sed proditione uictum fremebat : ne Vitellianis quidem incruentam fuisse uictoriam , pulso equite, rapta legionis aquila ; superesse cum ipso Othone militum quod trans Padum fuerit, uenire Moesicas legiones, magnam exercitus partem Bedriaci remansisse : hos certe nondum uictos et, si ita ferret, honestius in acie perituros. Vedius Aquila, légat de la treizième légion, s’offrit, sous le coup d’une peur irraisonnée, à la colère des soldats. Au grand jour encore, il entre dans le retranchement, et la clameur des soldats fuyards et séditieux l’entoure ; ils ne se privent ni de l’insulter, ni de le frapper ; ils le traitent de déserteur et de traître ; quoiqu’il n’y eût rien à lui reprocher en propre, c’est le propre de la foule de reprocher aux autres ses propres turpitudes. Quant à Titanius et Celsus, la nuit fut leur alliée : l’on avait déjà mis en place les tours de garde et réprimés les soldats, qu’Asinius Gallus, usant de sa raison, de ses prières, de son autorité, avait convaincus de ne pas ajouter au massacre de cette bataille perdue une vengeance commise par leurs soins : que ce fût-là la fin de la guerre ou qu’ils préférassent reprendre les armes, seul l’accord adoucirait la défaite. Tous avaient le moral brisé, sauf les prétoriens, qui frémissaient de ces mots : ce n’était pas une défaite due à la valeur, mais bien à la trahison, et d’ailleurs, les Vitelliens n’avaient pas non plus triomphé sans verser de sang, eux dont la cavalerie avait été repoussée, l’aigle d’une légion dérobée ; il restait avec Othon lui-même les soldats demeurés de l’autre côté du Pô ; les légions de Mésie arrivaient, et une grande partie de l’armée restait à Bédriac : à coup sûr, eux n’étaient pas encore vaincus et, si cela arrivait, ils périraient avec plus d’honneur, sur le champ de bataille.
281/430 [Hist] II, 45 Déploration de la guerre civile chez les Othoniens et les Vitelliens
Peu après la bataille de Bédriac, les Othoniens, vaincus, se rendirent. La scène donne lieu chez Tacite à un tableau particulièrement pathétique.
Mox remissa legatione patuit uallum. Tum uicti uictoresque in lacrimas effusi, sortem ciuilium armorum misera laetitia detestantes . Isdem tentoriis alii fratrum, alii propinquorum uulnera fouebant : spes et praemia in ambiguo, certa funera et luctus, nec quisquam adeo mali expers ut non aliquam mortem maereret. Puis, l’on renvoya la délégation et l’on ouvrit le retranchement. Ce ne furent alors chez les vaincus et les vainqueurs qu’effusions de larmes ; on maudissait, avec une triste joie, le sort des guerres civiles. Sous les mêmes temps, on soigne qui les blessures d’un frère, qui d’un proche : on disait que les espoirs et les récompenses étaient incertains, à la différence de la mort et du chagrin ; de fait, personne n’était à ce point dépourvu de malheur qu’il n’ait pas une disparition à déplorer.
282/430 [Hist] II, 46 Les prétoriens engagent Othon à continuer le combat
Othon attendait l'issue de la bataille décisive de Bédriac (14 avril 69) à Brixellum (ajd. Brescello), où il avait installé son camp de base. À l'arrivée de la nouvelle de la défaite, il décida de se suicider, malgré le soutien que lui manifestaient les prétoriens (et, d'ailleurs, une partie de l'armée de Mésie qui avait réussi à faire jonction).
Non expectauit militum ardor uocem imperatoris ; bonum haberet animum iubebant : superesse adhuc nouas uiris, et ipsos extrema passuros ausurosque . L’ardeur des soldats n’attendit pas de parole de la part du prince, mais ils lui demandaient de tenir bon : il lui restait encore des forces fraiches ; quant à eux-mêmes, ils iraient jusqu’au dernier effort, jusqu’à la dernière tentative.
283/430 [Hist] II, 49 Troubles avant le suicide d'Othon
Alors qu'Othon est décidé à se suicider, il est interrompu par un début de sédition de ses soldats (essentiellement des prétoriens), qu'il doit réprimer avant de se donner la mort.
Atque illum supremas iam curas animo uolutantem repens tumultus auertit, nuntiata consternatione ac licentia militum ; namque abeuntibus exitium minitabantur, atrocissima in Verginium ui, quem clausa domo obsidebant. […] Tulere corpus praetoriae cohortes cum laudibus et lacrimis, uulnus manusque eius exosculantes . Et, alors qu’il occupait déjà son esprit des toutes dernières préoccupations, un soudain tumulte l’en détourne : on lui annonça que les soldats s’agitaient avec licence ; de fait, ils menaçaient de tuer ceux qui partaient, et faisaient preuve d’une violence la plus sévère envers Verginius, qu’ils assiégeaient, sa porte fermée. […] Son corps fut porté par les cohortes prétoriennes qui se répandaient en éloges et en larmes en couvrant de baisers sa blessure et ses mains.
284/430 [Hist] II, 50 Considérations de Tacite sur ses sources orales
Dans la notice nécrologique qu'il consacre à Othon (qui vient de se suicider), Tacite introduit les prodiges qui auraient annoncé la fin de sa vie (l'apparition d'un oiseau magnifique à Regium Lepidum) par une remarque méta-littéraire sur la fidélité qu'il doit à ses sources, aussi bien écrites qu'orales.
Vt conquirere fabulosa et fictis oblectare legentium animos procul grauitate coepti operis crediderim, ita uulgatis traditisque demere fidem non ausim. Même s’il est vrai que rassembler des histoires fabuleuses et faire appel à des inventions pour distraire l’esprit de mes lecteurs ne me sembleraient pas correspondre à la solennité de cette œuvre, je ne saurais pour autant répudier ma fidélité envers les traditions écrites et orales.
285/430 [Hist] II, 51 Sédition des prétoriens après la mort d'Othon
Les prétoriens, qui s'étaient agité peu avant le suicide d'Othon (cf. Tac., Hist., 2.49), en vinrent également à la sédition au moment de ses funérailles. Ils proposèrent le pouvoir à Verginius Rufus, qui se l'était déjà vu offrir plusieurs fois en 68, alors qu'il était légat de Germanie supérieure et qu'il avait battu Vindex à Besançon.
In funere eius [sc. Othonis] nouata luctu ac dolore militum seditio , nec erat qui coerceret . Ad Verginium uersi, modo ut reciperet imperium, nunc ut legatione apud Caecinam ac Valentem fungeretur, minitantes orabant . Lors des funérailles d’Othon, il y eut à nouveau, sous le coup du chagrin et de la douleur, une révolte des soldats, et il n’y avait personne pour la contenir. Se tournant vers Verginius, ils lui demandaient, au milieu des menaces, tantôt de prendre en main l’empire, parfois de prendre la tête d’une ambassade auprès de Caecina et de Valens.
286/430 [Hist] II, 52 Les Othoniens refusent de croire à la mort d'Othon
Une partie de l'armée othonienne avait été laissée avec les sénateurs en arrière du champ de Bataille, à Modène. Ceux-ci rejetèrent comme une rumeur (et non comme une information valide) la nouvelle du suicide d'Othon.
Illuc [Mutinae] aduerso de proelio adlatum : sed milites ut falsum rumorem aspernantes, quod infensum Othoni senatum arbitrabantur, custodire sermones , uultum habitumque trahere in deterius ; conuiciis postremo ac probris causam et initium caedis quaerebant […]. La nouvelle de la défaite courut à Modène, mais les soldats rejetèrent cette rumeur en la considérant comme fausse (ils pensaient en effet que le sénat était hostile à Othon) ; ils surveillaient les conversations, interprétaient à mal les visages et les comportements ; enfin, ils cherchaient, au moyen d’invectives et d’injures, une raison et un commencement au meurtre.
287/430 [Hist] II, 57 Les Vitelliens demandent à Vitellius la promotion de son affranchi Asiaticus
Après avoir appris la victoire de ses lieutenants à Bédriac, Vitellius, qui avançait plus lentement vers Rome, livra une contio où il annonça la nouvelle. Ses soldats lui demandèrent d'admettre son affranchi Asiaticus dans l'ordre équestre, ce qu'il refusa, avant de l'accepter en privé.
[Vitellius] uocata contione uirtutem militum laudibus cumulat. Postulante exercitu ut libertum suum Asiaticum equestri dignitate donaret , inhonestam adulationem compescit […]. Vitellius convoqua l’assemblée et couvrit d’éloges la valeur de ses soldats. Comme son armée lui demandait de gratifier son affranchi Asiaticus de la dignité équestre, il réprime cette adulation déshonorante […].
288/430 [Hist] II, 60 Rumeur sur l'ambition de Caecilius Simplex
L'arrivée de Vitellius au pouvoir amena la question délicate des magistratures décidées par Galba et Othon. Marius Celsus devait être consul du 1er juillet au 1er septembre (ainsi que l'avaient programmé Néron et Galba) ; Cn. Caecilius Simplex intrigua, selon la rumeur, pour prendre sa place, sans succès (avant de devenir consul suffect en novembre 69).
Mario Celso consulatus seruatur : sed creditum fama obiectumque mox in senatu Caecilio Simplici, quod eum honorem pecunia mercari, nec sine exitio Celsi, uoluisset […]. Marius Celsus conserva le consulat ; mais la rumeur accrédita un bruit dont on fit ensuite le reproche à Caecilius Simplex lors d’une séance du sénat : il aurait voulu monnayer cette magistrature et aurait tenu à faire tuer Celsus […].
289/430 [Hist] II, 66 Les légions d'Othon ne s'estiment pas vaincues
Malgré l'issue de la bataille de Bédriac, les légions d'Othon (la I Adiutrix et quatre légions d'Illyrie et de Pannonie, bientôt flaviennes) refusèrent de se considérer comme vaincues, constituant un véritable danger pour le régime vitellien.
Angebat Vitellium uictarum legionum haudquaquam fractus animus. Sparsae per Italiam et uictoribus permixtae hostilia loquebantur , praecipua quartadecimanorum ferocia, qui se uictos abnuebant : quippe Bedriacensi acie uexillariis tantum pulsis uiris legionis non adfuisse. Ce qui inquiétait Vitellius, c’était que la défaite n’avait pas brisé le moral des légions vaincues. Répandues dans l’Italie, mêlées aux vainqueurs, elles tenaient des discours hostiles, et les paroles les plus hardies étaient prononcées par les soldats de la quatorzième, qui affirmaient ne pas avoir été vaincus : de fait, disaient-ils, lors de la bataille de Bédriac, seuls les détachements avaient été repoussés, pas la légion elle-même.
290/430 [Hist] II, 68 Troubles dans l'armée vitellienne
Vitellius, qui progressait lentement vers Rome, malgré la victoire de ses lieutenants et la mort d'Othon, était à Ticinum (actuelle Pavie) lorsque plusieurs troubles éclatèrent dans son armée. Le premier incident fut un affrontement entre légionnaires romains et auxiliares gaulois qui, selon Tacite, mena à la destruction de deux cohortes. Le second et le troisième, qui sont racontés ici, sont la conséquence de deux méprise : on crut que la Legio XIV Gemina (légion cantonnée en Pannonie, qui avait combattu pour Othon) faisait retour pour livrer bataille ; on pensa ensuite que Verginius Rufus, capax imperii important qui avait eu plusieurs fois l'occasion d'obtenir le pouvoir (cf. la notice à Tac., Hist., 2.51), complotait pour assassiner Vitellius.
Remedium tumultus fuit alius tumultus. Puluis procul et arma aspiciebantur : conclamatum repente quartam decimam legionem uerso itinere ad proelium uenire ; sed erant agminis coactores : agniti dempsere sollicitudinem. Interim Verginii seruus forte obuius ut percussor Vitellii insimulatur : et ruebat ad conuiuium miles, mortem Verginii exposcens. Ne Vitellius quidem, quamquam ad omnis suspiciones pauidus , de innocentia eius dubitauit : aegre tamen cohibiti qui exitium consularis et quondam ducis sui flagitabant. Le remède au tumulte fut un autre tumulte. On voyait au loin de la poussière et des armes : soudain, l’on s’exclama que c’était la quatorzième légion qui avait fait demi-tour pour venir au combat ; mais c’était l’arrière-garde qui, une fois reconnue, dissipa les craintes. Pendant ce temps, un esclave de Verginius, passant par là par hasard, est faussement accusé d’avoir commis un attentat contre Vitellius : se ruant vers le festin, les soldats réclamèrent la mort de Verginius. Pas même Vitellius, qui s’épouvantait pourtant au moindre soupçon, n’hésita sur son innocence ; il eut pourtant du mal à contenir les soldats qui demandaient le trépas d’un consulaire qui les avait autrefois dirigés. 
291/430 [Hist] II, 69 Vitellius loue ses légions
Pour mettre un terme aux troubles qui agitaient son armée (cf. Tac., Hist., 2.68), Vitellius s'adressa (probablement en contio) à ses soldats, en se montrant particulièrement permissifs à l'égard des légions.
Postero die Vitellius senatus legatione, quam ibi [sc. Ticini] opperiri iusserat , audita transgressus in castra ultro pietatem militum conlaudauit, frementibus auxiliis tantum impunitatis atque adrogantiae legionariis accessisse . Le lendemain, Vitellius, après avoir entendu une ambassade du Sénat qu’il avait fait attendre à Ticinum, se rendit dans le camp où il alla jusqu’à louer le zèle des soldats ; les troupes auxiliaires frémissaient de cette tolérance à l’égard de tant d’impunité et d’arrogance chez les légionnaires.
292/430 [Hist] II, 70 Réaction des Vitelliens à la vue du champ de bataille de Bédriac
Dans sa marche vers Rome, Vitellius fait un détour pour contempler le champ de bataille de Bédriac, où ses lieutenants avaient été vainqueurs. Tacite décrit les réactions diverses des soldats (en partie heureuses, en partie pathétiques).
Vulgus quoque militum clamore et gaudio deflectere uia, spatia certaminum recognoscere , aggerem armorum, strues corporum intueri, mirari ; et erant quos uaria sors rerum lacrimaeque et misericordia subiret . La foule des soldats, elle aussi, poussant une clameur de joie, se détournait de la route, reconnaissant le lieu du combat, jetant des regards admiratifs à un amas d’armes ou à des monceaux de corps ; et il y en avait pour être touchés aux larmes par les pathétiques vicissitudes du destin.
293/430 [Hist] II, 73 Vitellius apprend que les armées d'Orient ont prêté serment
Vitellius accueillit avec « arrogance et stupidité » (superbia socordiaque) la nouvelle du serment que les armées de Syrie et de Judée, dirigées par Mucien et Vespasien, avaient prêté le serment. Tacite rapporte cependant ici que les ambitions impériales de Vespasien étaient tout sauf inconnues : la rumeur en parlait ouvertement.
Nam etsi uagis adhuc et incertis auctoribus erat tamen in ore fama que Vespasianus ac plerumque ad nomen eius Vitellius excitabatur. En effet, même si ce n’étaient jusqu’alors que des témoignages vagues et incertains, la rumeur parlait de Vespasien, et à son nom, la plupart du temps, Vitellius se réveillait.
294/430 [Hist] II, 78 Présages annonçant le destin impérial de Vespasien
Le destin impérial de Vespasien fut annoncé selon Tacite par plusieurs prodiges. L'historien rapporte tout particulièrement un sacrifice au dieu du mont Carmel, lors duquel le prêtre Basilidès lut des signes favorables dans les entrailles. Une rumeur circula sur ces présages.
Has ambages et statim exceperat fama et tunc aperiebat ; nec quicquam magis in ore uulgi. Crebriores apud ipsum sermones , quanto sperantibus plura dicuntur. Sur le moment, la renommée s’était saisie de ces présages énigmatiques, et ce n’est qu’à cet instant qu’elle les révélait au grand jour. Rien ne fournissait plus matière aux rumeurs de la foule. Mais les discussions étaient d’autant plus nombreuses dans l’intimité de Vespasien qu’on parle plus à des gens qui espèrent.
295/430 [Hist] II, 83 Marche de Mucien
Le 1er juillet, les deux légions d'Égypte (III Cyrenaica et XXII Deiotariana) prêtèrent serment à Vespasien, bientôt suivies par celles de Judée et de Syrie. La stratégie du camp flavien était de bloquer le ravitaillement de Rome (Vespasien se dirigea ainsi en Égypte), de confier le siège de Jérusalem à Titus, et de mener la guerre en Italie grâce aux légions de Mésie, de Pannonie et de Dalmatie, commandées par Antonius Primus, et celles de Syrie, commandées par Mucien. Tacite décrit ici l'entrée en campagne de ce dernier.
Mucianus cum expedita manu, socium magis imperii quam ministrum agens, non lento itinere, ne cunctari uideretur, neque tamen properans, gliscere famam ipso spatio sinebat , gnarus modicas uiris sibi et maiora credi de absentibus . Mucien menait une troupe armée légèrement, se comportant plus comme associé à l’empire que comme son agent ; son parcours n’était pas lent, afin de ne pas paraître hésiter, mais il ne se hâtait pas non plus, permettant à la renommée de grossir précisément grâce à la distance : il savait qu’il avait des forces moyennes, et que l’imagination grandit ce qui est absent.
296/430 [Hist] II, 84 Les provinces d'Orient subissent l'effort de guerre
L'entrée en guerre de Vespasien et la marche de Mucien et de ses légions vers Rome agite les provinces d'Orient.
Igitur nauium, militum, armorum paratu strepere prouinciae, sed nihil aeque fatigabat quam pecuniarum conquisitio. Les provinces se mirent donc à retentir des préparatifs des navires, des soldats et des armes ; mais rien ne les accablait plus que la levée des tributs.
297/430 [Hist] II, 88 Massacre de civils par les Vitelliens à proximité de Rome
La marche des Vitelliens les a conduits à quelques milles de Rome. Un certain nombre de plébéiens se sont mêlées au camp des vainqueurs, qui ne supportèrent pas l'humour des Romains et tirèrent les armes contre eux.
Effusa plebes totis se castris miscuerat . Incuriosos milites — uernacula utebantur urbanitate — quidam spoliauere , abscisis furtim balteis an accincti forent rogitantes. Non tulit ludibrium insolens contumeliarum animus : inermem populum gladiis inuasere. Caesus inter alios pater militis, cum filium comitaretur ; deinde agnitus et uulgata caede temperatum ab innoxiis . La plèbe s’était répandue dans le camp tout entier, où elle s’était intégrée. Certains dépouillèrent (c’était de l’humour romain) des soldats inattentifs : ils leur coupaient en cachette le baudrier et leur demandaient s’ils étaient armés. Cette plaisanterie ne plut pas à des esprits inaccoutumés à ces moqueries : le peuple désarmé fut chargé à coup de glaives. Il y eut, entre d’autres victimes, un père de soldat qui accompagnait son fils : on le reconnut par la suite et, comme la nouvelle de ce meurtre se répandait, l’on épargna des innocents.
298/430 [Hist] II, 90 Contio de Vitellius à Rome
Vitellius fit une rentrée très cérémonielle à Rome. Après avoir décrit le spectacle impressionnant l'aduentus principis, Tacite rapporte la contio que donna le nouvel empereur le lendemain et les réactions de la foule au discours.
Vulgus tamen uacuum curis et sine falsi uerique discrimine solitas adulationes edoctum clamore et uocibus adstrepebat; abnuentique nomen Augusti expressere ut adsumeret , tam frustra quam recusauerat. La foule cependant, dépourvue de tout souci et, quoique incapable de distinguer le vrai du faux, instruite aux adulations habituelles, faisait entendre une clameur et des cris ; comme il refusait le nom d’Auguste, ils le contraignirent à l’accepter, aussi vainement qu’il l’avait décliné.
299/430 [Hist] II, 91 Attitude populiste de Vitellius
À peine entré à Rome, Vitellius se fit remarquer pour son attitude populiste ou, pour utiliser un terme latin qui apparaît dans ce passage, ciuilis. Cela se vit notamment dans les comices et aux jeux.
Sed [Vitellius] comitia consulum cum candidatis ciuiliter celebrans omnem infimae plebis rumorem in theatro ut spectator, in circo ut fautor adfectauit : quae grata sane et popularia, si a uirtutibus proficiscerentur, memoria uitae prioris indecora et uilia accipiebantur. Mais Vitellius fréquenta les comices consulaires en compagnie de ses candidats, comme un simple citoyen, recherchant toutes les rumeurs de la plèbe infime au théâtre comme spectateur, au cirque comme supporter ; ce comportement, sans doute bienvenu et agréable au peuple, s’il était la conséquence de ses vertus, le souvenir de sa vie passée le rendait inconvenant et déplacé.
300/430 [Hist] II, 91 Réaction des sénateurs au comportement de Vitellius
Après avoir évoqué l'attitude de Vitellius vis-à-vis de la plèbe (cf. notice précédente), Tacite présente ses premiers pas au sénat en tant que princeps. L'empereur semble laisser une certaine liberté aux sénateurs, mais les avis sont partagés.
Nihil noui accidisse respondit [Vitellius] quod duo senatores in re publica dissentirent ; solitum se etiam Thraseae contra dicere. Inrisere plerique impudentiam aemulationis ; aliis id ipsum placebat quod neminem ex praepotentibus, sed Thraseam ad exemplar uerae gloriae legisset. Vitellius répondit qu’il n’y avait rien de nouveau au fait que deux sénateurs, débattant des affaires publiques, fussent d’avis différents ; lui-même s’était opposé à Thrasea. La plupart moquèrent l’arrogance de cet exemple ; mais d’autres se satisfaisaient précisément de ce qu’il eût choisi comme modèle de vraie gloire Thrasea et non quelque nanti.
301/430 [Hist] II, 93 Rumeurs sur l'attitude de Fabius Valens pendant la guerre contre Othon
La réorganisation des cohortes prétoriennes suite à la victoire de Vitellius (les prétoriens ayant soutenu activement Othon) fut confiée aux deux principaux lieutenants de Vitellius, Caecina et Valens. Ce dernier eut plus d'influence du fait de son rôle décisif dans la victoire contre Othon. Tacite rapporte ici les bruits contradictoires qui avaient entouré l'action militaire de ce personnage, d'abord critiquée, puis applaudie.
Sane aduentu eius [sc. Valentis] partes conualuerant, et sinistrum lenti itineris rumorem prospero proelio uerterat. Il est vrai que l’arrivée de Valens avait rendu des forces au parti, et qu’il avait, par un combat heureux, renversé la rumeur négative qui courait sur son lent voyage.
302/430 [Hist] II, 94 Réorganisation des prétoriens et des légions
La victoire de Vitellius lui permit de procéder à un enrôlement massif (mais peut-être pas mené à son terme) dans les cohortes prétoriennes et urbaines et de renforcer les légions. Tacite critique ici cette réorganisation militaire, faite à la va-vite et sans respecter les codes habituels, selon lui ; il rapporte également les revendications excessives des soldats et la permissivité de Vitellius.
Sibi quisque militiam sumpsere : quamuis indignus, si ita maluerat, urbanae militiae adscribebatur ; rursus bonis remanere inter legionarios aut alaris uolentibus permissum . Nec deerant qui uellent, fessi morbis et intemperiem caeli incusantes […]. Contionante Vitellio postulantur ad supplicium Asiaticus et Flauus et Rufinus duces Galliarum, quod pro Vindice bellassent. Nec coercebat eius modi uoces Vitellius : super insitam animo ignauiam conscius sibi instare donatiuum et deesse pecuniam omnia alia militi largiebatur .  Chacun choisit son propre service : tout indigne que l’on était, si on le souhaitait, l’on s’inscrivait dans la milice urbaine ; au contraire, il était permis aux bons éléments qui le voulaient de rester dans les rangs des légionnaires ou des ailes de cavalerie. Et il n’en manquait pas pour le vouloir, des soldats affaiblis par la maladie et accusant le mauvais climat. […] Alors qu’il tenait une assemblée, on réclama à Vitellius le supplice d’Asiaticus, de Flavus et de Rufinus, chefs des Gaules, parce que, disait-on, il avait combattu du côté de Vindex. Et Vitellius ne réfrénait pas même les cris de ce genre : outre sa lâcheté naturelle, il comprenait que le donativum le pressait et qu’il lui manquait de l’argent – il accordait donc tout le reste aux soldats.
303/430 [Hist] II, 96 Vitellius essaie de contenir la rumeur de la défection de la troisième légion
La nouvelle des défections des armées d'Orient parvinrent progressivement à Rome. Vitellius apprit d'abord par un rapport de M. Aponius Saturninus, gouverneur de Mésie, la défection de la legio III Gallica, qui était cantonnée en Mésie inférieure, sur le limes danubien. La nouvelle circula également par la rumeur, que Vitellius ne parvint pas à censurer.
In hunc modum etiam Vitellius apud milites disseruit, praetorianos nuper exauctoratos insectatus, a quibus falsos rumores dispergi, nec ullum ciuilis belli metum adseuerabat, suppresso Vespasiani nomine et uagis per urbem militibus qui sermones populi coercerent. Id praecipuum alimentum famae erat . C’est ce discours que tint Vitellius aux soldats ; il mit du cœur à incriminer les prétoriens récemment congédiés, en affirmant qu’ils répandaient de fausses rumeurs et qu’il n’y avait aucune raison de craindre une guerre civile. Le nom de Vespasien fut tu, et des soldats erraient dans les rues pour contenir les propos du peuple. Cela ne faisait pourtant qu’entretenir le bouche-à-oreille
304/430 [Hist] III, 2 Antonius Primus exhorte le camp flavien à la guerre
Les généraux flaviens tiennent un conseil de guerre à Pettau, en Pannonie ; ils hésitent à attaquer directement l'Italie ou à attendre les renforts venus d'Orient. Malgré la défaite qu'une partie des troupes pannoniennes a subie à Bédriac, Antonius Primus insiste sur l'importance de presser les Vitelliens en entrant en Italie.
« Nunc sedecim alarum coniuncta signa pulsu sonitu que et nube ipsa operient ac superfundent oblitos proeliorum equites equosque. » Aujourd’hui, le rassemblement des enseignes de seize ailes de cavalerie, par la force de leur impact, leur son et jusqu’à la poussière soulevée, recouvriront et enseveliront des cavaliers et des chevaux plus habitués aux combats.
305/430 [Hist] III, 3 Efficacité d'Antonius Primus auprès des soldats
Tacite décrit ici l'attitude des soldats du camp flavien à l'issue du conseil de guerre lors duquel Antonius Primus plaide pour porter la guerre en Italie (cf. Tac., Hist., 3.2).
[Antonius] haec ac talia flagrans oculis, truci uoce, quo latius audiretur (etenim se centuriones et quidam militum consilio miscuerant ), ita effudit ut cautos quoque ac prouidos permoueret, uulgus et ceteri unum uirum ducemque, spreta aliorum segnitia, laudibus ferrent. Antonius tenait ce genre de propos les yeux brillant et la voix rauque, afin qu’on l’entende d’assez loin : de fait, les centurions et certains soldats s’étaient mêlés au conseil. Il s’exprima si ardemment qu’il émut jusqu’aux prudents et aux circonspects, que la foule et tout le reste couvrirent d’éloge un seul homme, un seul chef, méprisant l’indolence des autres.
306/430 [Hist] III, 7 Nouvelle d'une victoire d'Antonius Primus en Italie
Les Flaviens avaient accepté de porter la guerre en Italie ; Antonius Primus y connut une série de victoires mineures, notamment à proximité de Vérone, au Forum d'Alienus (Forum Alieni). La nouvelle se répandit informellement (uulgata) dans le parti flavien.
Vulgata uictoria, post principia belli secundum Flauianos data, legiones septima Galbiana, tertia decima Gemina cum Vedio Aquila legato Patauium alacres ueniunt. Le bruit de la victoire se répandant, après  ces prémisses de la guerre favorables aux Flaviens, la légion septième Galbiana et la treizième Gemina, avec comme légat Vedius Aquila, viennent avec entrain à Padoue.
307/430 [Hist] III, 10 Confusion dans l'armée flavienne
Dans une phase de guerre de position, à proximité de Vérone, les Flaviens décidèrent d'entourer la ville italienne, tenue par les Vitelliens, d'une fortification. Une méprise conduit les soldats de la legio VII Galbiana à invectiver Tampius Flavianus, consulaire, gouverneur de Pannonie en 69, qui avait tardé à prendre parti pour Vespasien, et qui était alors considéré comme un traître du fait de sa parenté avec Vitellius.
Forte Galbianae legioni in aduersa fronte ualli opus cesserat, et uisi procul sociorum equites uanam formidinem ut hostes fecere. Rapiuntur arma metu proditionis. Ira militum in Tampium Flauianum incubuit, nullo criminis argumento, sed iam pridem inuisus turbine quodam ad exitium poscebatur : propinquum Vitellii, proditorem Othonis, interceptorem donatiui clamitabant . […] Obturbabatur militum uocibus Aponius, cum loqui coeptaret ; fremitu et clamore ceteros aspernantur. Vni Antonio apertae militum aures ; namque et facundia aderat mulcendique uulgum artes et auctoritas. Par hasard, il avait échu à la légion Galbiana le soin de la palissade faisant face à l’adversaire ; ils virent au loin les cavaliers alliés, et furent pris de la vaine crainte qu’il s’agissait d’ennemis. Ils prennent les armes, redoutant une trahison. La colère des soldats s’abattit sur Tampius Flavianus, sans qu’il n’y ait une seule preuve de sa culpabilité, mais on le haïssait déjà auparavant ; comme une tornade, ils réclamaient sa mort : ils ne cessaient de crier qu’il était un parent de Vitellius, un traître à Othon, un voleur de donativum. […] Les cris des soldats troublaient Aponius à chaque fois qu’il commençait à parler : avec un frémissement ou une clameur, ils méprisaient tous les autres. Seul Antonius avait l’attention et l’écoute des soldats : en effet, il possédait l’éloquence, la technique et l’autorité pour apaiser la foule
308/430 [Hist] III, 11 Les soldats s'en prennent à Aponius Saturninus
Dans la continuité de la sédition précédente (Tac., Hist., 3.11), les soldats flaviens, stationnés à proximité de Vérone, s'en prennent à Aponius Saturninus, gouverneur de Mésie, et soupçonné de velléités de trahision.
Legiones uelut tabe infectae Aponium Saturninum Moesici exercitus legatum eo atrocius adgrediuntur , quod non, ut prius, labore et opere fessae, sed medio diei exarserant, uulgatis epistulis , quas Saturninus ad Vitellium scripsisse credebatur. Vt olim uirtutis modestiaeque, tunc procacitatis et petulantiae certamen erat, ne minus uiolenter Aponium quam Flauianum ad supplicium deposcerent . Quippe Moesicae legiones adiutam a se Pannonicorum ultionem referentes, et Pannonici, uelut absoluerentur aliorum seditione, iterare culpam gaudebant. Les légions, comme contaminées par une épidémie, s’attaquent à Aponius Saturninus, légat de l’armée de Moesie, avec d’autant plus de violence que ce n’était plus, comme auparavant, affaiblies par un laborieux service mais au beau milieu du jour qu’elles s’enflammaient : l’on avait diffusé les lettres que Saturninus passait pour avoir écrites à Vitellius. Tout comme autrefois, c’état de valeur et de retenue que l’on rivalisait, c’était désormais d’insolence et d’impudence : le supplice d’Aponius était réclamé non moins violemment que celui de Flavinius. De fait, les légions de Moesie rapportaient qu’ils avaient secondé la vengeance des Pannoniens, et les Pannoniens, comme dédouanés par une sédition qui n’était pas la leur, se réjouissaient à commettre une nouvelle faute.
309/430 [Hist] III, 13-14 Sédition de l'armée de Caecina
Caecina se tenait avec son armée (vitellienne) à proximité de Vérone. Il dut faire face à la défection de la flotte de Ravenne, organisée par le préfet Lucilius Bassus. Caecina décide alors d'organiser la défection de son armée, sans réussite (ce qui atteste, en miroir, de la fidélité des légions à leur empereur).
At Caecina, defectione classis uulgata , primores centurionum et paucos militum , ceteris per militiae munera dispersis, secretum castrorum adfectans in principia uocat. […] Sed ubi totis castris in fama proditio, recurrens in principia miles praescriptum Vespasiani nomen, proiectas Vitellii effigies aspexit, uastum primo silentium , mox cuncta simul erumpunt. Huc cecidisse Germanici exercitus gloriam ut sine proelio, sine uulnere uinctas manus et capta traderent arma ? Quas enim ex diuerso legiones ? Nempe uictas ; et abesse unicum Othoniani exercitus robur, primanos quartadecimanosque, quos tamen isdem illis campis fuderint strauerintque. Vt tot armatorum milia, uelut grex uenalium, exuli Antonio donum darentur ? Octo nimirum legiones unius classis accessionem fore. Id Basso, id Caecinae uisum, postquam domos, hortos, opes principi abstulerint, etiam militibus principem auferre, principi militem . Integros incruentosque, Flauianis quoque partibus uilis, quid dicturos reposcentibus aut prospera aut aduersa ? (14) Haec singuli, haec uniuersi , ut quemque dolor impulerat, uociferantes, initio a quinta legione orto, repositis Vitellii imaginibus uincla Caecinae iniciunt ; Fabium Fabullum quintae legionis legatum et Cassium Longum praefectum castrorum duces deligunt . Quant à Caecina, lorsque se fut répandu le bruit de la désertion de la flotte, il convoqua les centurions de premier rang et un petit nombre de soldats – les autres avaient été répartis en tâches militaires – et, cherchant un endroit secret dans le camp, les rassembla dans le quartier général. […] Mais lorsque leur trahison fut, dans tout le camp, aux mains de la renommée, les soldats accoururent dans le quartier général ; à la vue du nom de Vespasien écrit sur les enseignes et des images de Vitellius jetées à terre, ce fut d’abord un imposant silence, puis tout explose en même temps. Quoi ! la gloire de l’armée de Germanie était-elle tombée à un tel niveau de déchéance qu’ils abandonnent, sans livrer bataille, sans être blessés, leurs mains attachées et leurs armes prisonnières ? Et en face, de quelles légions s’agissait-il ? Oui, de vaincus ! Et encore, la seule force de l’armée d’Othon était absente, les légions première et quatorzième, qu’ils avaient quand même dispersées et terrassées sur ce même champ de bataille. Ces victoires avaient-elles eu pour but de céder à Antonius, un homme qui avait été banni, tant de milliers de soldats en armes comme s’il s’agissait d’un troupeau d’esclaves à vendre ? Sans doute, huit légions seraient chose accessoire par rapport à une flotte ! Voilà ce qui avait paru bon à Bassus et à Caecina, après avoir volé au prince ses demeures, ses jardins, ses richesses : enlever leur prince aux soldats, ses soldats au prince. Sains et saufs, sans avoir versé de sang, sans valeur même pour le parti flavien, que diraient-ils lorsqu’on leur demanderait de raconter ou leurs victoires, ou leurs défaites ? (14) Voilà ce qu’ils s’écriaient, d’abord un par un, puis tous ensemble à mesure que leur affliction les y poussait ; sous l’impulsion de la cinquième légion, ils remettent en place les images de Vitellius et chargent Caecina de chaînes. Ils choisissent Fabius Fabullus, légat de la cinquième légion, et Cassius Longus, préfet du camp, comme chefs.
310/430 [Hist] III, 16 Début de la seconde bataille de Bédriac
Le matin du 24 octobre 69, les éclaireurs de l'armée d'Antonius Primus, qui s'était rapproché du camp de Caecina, à proximité de Bédriac, repérèrent à distance l'arrivée de l'armée vitellienne.
Quinta ferme hora diei erat, cum citus eques aduentare hostis, praegredi paucos, motum fremitum que late audiri nuntiauit. C’était presque la cinquième heure du jour lorsqu’un rapide cavalier annonça que l’ennemi arrivait, précédé par un petit groupe, et que l’on pouvait entendre largement la rumeur du mouvement.
311/430 [Hist] III, 17 Antonius Primus exhorte ses soldats au combat
Au début de la seconde bataille de Bédriac (24 octobre 69), les Flaviens, menés par Antonius Primus, eurent d'abord le dessous ; le comportement d'Antonius Primus, qui exhortait les soldats au combat, permit de changer la donne.
Antonius instare perculsis, sternere obuios, simul ceteri, ut cuique ingenium, spoliare, capere, arma equosque abripere. Et exciti prospero clamore , qui modo per agros fuga palabantur, uictoriae se miscebant. Antonius pressait les soldats ébranlés, abat  ceux les ennemis qu’il rencontre, et en même temps, tous les  autres, selon le caractère de chacun, font du butin, prennent des prisonniers, arrachent armes et chevaux. Attirés par la clameur de joie, ceux qui, il y a quelques minutes, fuyaient, erratiques, dans la campagne, se mêlaient à la victoire.
312/430 [Hist] III, 19-20 Les soldats flaviens demandent à attaquer Crémone
Après un premier affrontement, qui contraint les Vitelliens à reculer jusqu'à Crémone, la deuxième bataille de Bédriac passa par une phase de calme, pendant laquelle le gros des troupes flaviennes, qui n'avait pas pris part à la première charge, réclama de mener immédiatement le siège de Crémone, alors que la journée touchait à sa fin.
Inumbrante uespera uniuersum Flauiani exercitus robur aduenit. Vtque cumulos super et recentia caede uestigia incessere, quasi debellatum foret, pergere Cremonam et uictos in deditionem accipere aut expugnare deposcunt. Haec in medio, pulchra dictu : illa sibi quisque, posse coloniam plano sitam impetu capi . […] Spernuntur centuriones tribunique, ac ne uox cuiusquam audiatur, quatiunt arma , rupturi imperium ni ducantur . (20) Tum Antonius inserens se manipulis , ubi aspectu et auctoritate silentium fecerat, non se decus neque pretium eripere tam bene meritis adfirmabat , sed diuisa inter exercitum ducesque munia . Alors que s’avançait l’ombre du soir, la totalité des forces de l’armée flavienne arriva. S’avançant sur des amas de corps, traces du récent carnage, ils réclament, comme si la guerre eût été terminée, que l’on aille à Crémone et que l’on y reçoive la capitulation des vaincus, ou qu’on les réduise. Voilà ce qu’on disait en public, paroles bien belles ; mais ce que chacun se répétait, c’était que l’on pouvait prendre cette colonie, sise dans une plaine, en un assaut. […] Ils méprisent les centurions et les tribuns, et pour que l’on ne puisse pas entendre de voix, ils secouent leurs armes, prêts à abandonner leur situation d’obéissance si on ne les y conduit pas. (20) C’est alors qu’Antoine se mêla aux manipules : lorsque son apparence et son autorité eurent installé le silence, il affirmait qu’il n’enlevait pas leur honneur ni leur salaire à des soldats aussi méritants, mais que les devoirs de l’armée et du chef étaient différents.
313/430 [Hist] III, 24 Antonius Primus exhorte ses soldats au combat (2)
Après une phase de relâche, la bataille de Bédriac entre Flaviens et Vitellien reprit, de nuit, lorsque ces derniers, pourtant en sécurité à Crémone, se jetèrent sur leurs ennemis. Malgré un combat incertain, les Flaviens eurent le dessus, notamment grâce aux exhortations que faisait entendre le général, Antonius Primus.
Tum [Antonius] ad Moesicos conuersus principes auctoresque belli ciebat : frustra minis et uerbis prouocatos Vitellianos, si manus eorum oculosque non tolerent. Antonius, se tournant vers les soldats de Mésie, les appelait alors auteurs et promoteurs de la guerre : c’est en vain qu’ils avaient usé de menaces et d’injures pour provoquer les Vitelliens, s’ils ne supportaient pas leurs bras et leur regard !
314/430 [Hist] III, 24-25 Rumeur pendant la seconde bataille de Bédriac
Les exhortations d'Antonius Primus aux soldats flaviens qui luttaient au pied de Crémone (cf. Tac., Hist., 3.24) furent suivies d'une clameur, laquelle se transforma immédiatement en rumeur (fausse) selon laquelle les renforts amenés d'Orient par Mucien étaient arrivés. Ce fut, à en croire Tacite, un des points de bascule de la bataille.
Vndique clamor, et orientem solem (ita in Syria mos est) tertiani salutauere . (25) Vagus inde an consilio ducis subditus rumor , aduenisse Mucianum, exercitus in uicem salutasse. Gradum inferunt quasi recentibus auxiliis aucti, rariore iam Vitellianorum acie, ut quos nullo rectore suus quemque impetus uel pauor contraheret diduceretue. Le cri de guerre retentit partout, et le lever du soleil – c’est là une coutume en Syrie – est salué par les soldats de la troisième légion. (25) De là une vague rumeur, peut-être forgée intentionnellement par le général [Antonius Primus], disant que Mucien est arrivé, que les armées se sont saluées : ils attaquent alors comme s’ils avaient effectivement reçu l’aide de troupes fraiches ; chez les Vitelliens, la ligne de bataille est désormais plus clairsemée selon que l’armée laissée sans chefs se resserre sous le coup de l’impétuosité, ou se dilate du fait de la crainte
315/430 [Hist] III, 25 Un fils tue son père pendant la seconde bataille de Bédriac
Tacite rapporte ici, à l'occasion de la seconde bataille de Bédriac (24 octobre 69) un fait exemplaire, fréquent dans la littérature de guerre civile : un fils, qui combattait du côté flavien dans la Legio VII Galbiana, tua son père, un certain Julius Mansuetus, qui combattait dans la XXI Rapax pour Vitellius. Tacite en profite pour dresser un tableau pathétique (mais complexe) de la réaction des belligérants à ce crime.
Simul [filius] attollere corpus, aperire humum, supremo erga parentem officio fungi. Aduertere proximi, deinde plures : hinc per omnem aciem miraculum et questus et saeuissimi belli execratio . Nec eo segnius propinquos, adfinis, fratres trucidant, spoliant : factum esse scelus loquuntur faciuntque . En même temps, le fils se met à relever le corps, à creuser le sol, à remplir les derniers devoirs à l’égard de son père. Ceux qui sont à côté le remarquent, puis un plus grand nombre ; de là, dans toute l’armée, on parle de prodige, on le déplore, on exècre cette guerre si cruelle. Mais ils n’étaient pas pour autant plus lents à tuer et à dépouiller leurs proches, leur famille, leurs frères : « le crime a été commis », disent-ils, et ils le font.
316/430 [Hist] III, 31 Prise de Crémone et fin de la seconde bataille de Bédriac
La fin de la seconde bataille de Bédriac fut particulièrement chaotique. Les Flaviens prirent Crémone et la mirent à sac, malgré la résistance des troupiers vitelliens et la reddition de leur armée. Celle-ci fut finalement accueillie avec des sentiments mitigés par les vainqueurs.
Gregarius miles futuri socors et ignobilitate tutior perstabat : uagi per uias, in domibus abditi pacem ne tum quidem orabant , cum bellum posuissent . Primores castrorum nomen atque imagines Vitellii amoliuntur ; catenas Caecinae (nam etiam tunc uinctus erat) exoluunt orantque ut causae suae deprecator adsistat. Aspernantem tumentemque lacrimis fatigant , extremum malorum, tot fortissimi uiri proditoris opem inuocantes ; mox uelamenta et infulas pro muris ostentant. Cum Antonius inhiberi tela iussisset, signa aquilasque extulere ; maestum inermium agmen deiectis in terram oculis sequebatur. Circumstiterant uictores et primo ingerebant probra, intentabant ictus : mox, ut praeberi ora contumeliis et posita omni ferocia cuncta uicti patiebantur , subit recordatio illos esse qui nuper Bedriaci uictoriae temperassent . Sed ubi Caecina praetexta lictoribusque insignis, dimota turba, consul incessit, exarsere uictores : superbiam saeuitiamque (adeo inuisa scelera sunt), etiam perfidiam obiectabant . Quant aux soldats communs, insouciants de l’avenir et plus en sécurité grâce à leur obscurité, ils persistaient : errant dans les rues, cachés dans les maisons, pas même à ce moment-là ils n’imploraient la paix, alors qu’ils avaient déjà renoncé à la guerre. Les chefs du camp éloignent les images de Vitellius, défont les chaînes de Cécina (en effet, il était encore aux fers), et l’implorent d’intercéder en faveur de leur cause. Ils harcèlent de leurs larmes cet orgueilleux qui les méprise, ils invoquent, comble du malheur, l’appui d’un traître, cette multitude d’hommes si braves ; puis, ils exhibent devant la muraille bandelettes et rubans. Comme Antonius avait ordonné de ne pas tirer, ils emportèrent les enseignes et les aigles ; c’était une troupe sans armes, dévastée, qui, le regard baissé, les suivait. Quant aux vainqueurs, ils les entouraient et, d’abord, ils les insultaient et menaçaient de les frapper ; puis, alors que les Vitelliens présentaient leur visage aux affronts, que, toute férocité abandonnée, ils subissaient en vaincus tous les outrages, ils se souvinrent que c’était ces soldats qui avaient fait preuve de modération autrefois lors de leur victoire à Bédriac. Mais lorsque Caecina, que faisait remarquer le port de la prétexte et la présence de licteurs, s’avança en consul au milieu de la foule, les vainqueurs s’enflammèrent : ils lui reprochaient son orgueil, sa cruauté (tant les crimes sont odieux !), et même sa perfidie.
317/430 [Hist] III, 35 La nouvelle de la victoire flavienne est répandue
La victoire d'Antonius Primusà Bédriac, décisive dans la guerre entre Flaviens et Vitelliens, fut annoncée très largement, officiellement et informellement (fama) par les vainqueurs.
In Britanniam inde et Hispanias nuntios famam que , in Galliam Iulium Calenum tribunum, in Germaniam Alpinium Montanum praefectum cohortis, quod hic Treuir, Calenus Aeduus, uterque Vitelliani fuerant, ostentui misere . Puis, comme témoignage de la victoire, l’on répandit des nouvelles et des rumeurs en Bretagne et en Espagne ; en Gaule, l’on envoya Julius Calenus, un tribun, en Germanie, Alpinius Montanus, un préfet de cohorte, parce que celui-ci était Trévire, que Caelnus était Éduens, et que les deux avaient été vitelliens.
318/430 [Hist] III, 36 Attitude de Vitellius au moment de la bataille décisive
Alors que ses deux généraux étaient sur le théâtre des opérations (Caecina) ou en route vers celui-ci (Fabius Valens), Vitellius était demeuré à Rome, où, selon Tacite, il continuait à se comporter comme si de rien n'était.
[Vitellius] non parare arma, non adloquio exercitioque militem firmare, non in ore uulgi agere, sed umbraculis hortorum abditus […]  praeterita, instantia, futura pari obliuione dimiserat. Quant à Vitellius, il ne préparait pas les combats, il ne mobilisait pas les soldats par des allocutions ou par l’exercice, il ne communiquait pas : caché à l’ombre de ses jardins, il écartait sous le sceau du même oubli le passé, le présent et le futur.
319/430 [Hist] III, 43 Rumeur du passage de la Narbonnaise à Vespasien
Une bonne partie de la Gaule Narbonnaise avait fait défection et prêté serment à Vespasien. Fabius Valens eut l'occasion de s'en rendre compte auprès de Marius Maturus, procurateur des Alpes Maritimes.
Quae ut paratu [Paulini] firma et aucta rumore apud uarios Vitellianorum animos increbruere , Fabius Valens cum quattuor speculatoribus et tribus amicis, totidem centurionibus, ad nauis regreditur. Une fois que ces nouvelles, accréditées par les préparatifs de Valerius Paulinus et exagérées par la rumeur, se furent répandues dans les esprits inconstants des Vitelliens, Fabius Valens, accompagné de quatre espions, de trois amis et du même nombre de centurions, revint à ses navires […]
320/430 [Hist] III, 45 Les Bretons font valoir leurs revendications
Alors que l'ensemble de l'Empire passait à Vespasien, les troupes de Bretagne, divisées entre soutiens à Vespasien et fidèles de Vitellius, hésitèrent. La situation permit aux anciennes querelles bretonnes de revenir sur le devant de la scène.
Ea discordia et crebris belli ciuilis rumoribus Britanni sustulere animos auctore Venutio, qui super insitam ferociam et Romani nominis odium propriis in Cartimanduam reginam stimulis accendebatur. Cette désunion [des légions de Bretagne divisées entre Vitellius et Vespasien] ajoutée aux rumeurs fréquentes d’une guerre civile donnèrent du courage aux Bretons, sous l’impulsion de Venutius : au-delà de sa violence naturelle et de sa haine à l’égard des Romains, il était embrasé par des aiguillons personnels contre la reine Cartimandua.
321/430 [Hist] III, 47 Agitation dans l'Empire
Décrivant la vague de défection qui amena progressivement Vespasien au pouvoir, Tacite en vient, après avoir parlé des Gaules, de l'Espagne, de la Bretagne et de la Germanie, aux nations du Pont.
Nec ceterae nationes silebant . Les autres nations ne se taisaient pas non plus.
322/430 [Hist] III, 50 Antonius Primus se met en marche pour Rome
La victoire à Bédriac n'a pas rendu la tâche facile aux Flaviens, qui doivent se mettre en marche pour Rome, alors que les conditions ne sont pas entièrement favorables.
Ad has copias e classicis Rauennatibus, legionariam militiam poscentibus , optimus quisque adsciti : classem Dalmatae suppleuere. Exercitus ducesque ad Fanum Fortunae iter sistunt, de summa rerum cunctantes, quod motas ex urbe praetorias cohortis audierant et teneri praesidiis Appenninum rebantur ; et ipsos in regione bello attrita inopia et seditiosae militum uoces terrebant , clauarium (donatiui nomen est) flagitantium. À ces troupes, l’on ajouta les meilleurs éléments de la flotte de Ravenne, qui demandaient à servir comme légionnaires. Ce furent les Dalmates qui complétèrent la flotte. L’armée et les chefs font une halte à Fanum Fortunae : l’on balançait quant à l’ensemble de la situation, car l’on avait entendu dire que les cohortes prétoriennes étaient parties de Rome, et l’on pensait que des postes gardaient l’Apennin ; les chefs eux-mêmes étaient angoissés par la pénurie d’une région usée par la guerre et par les bruits factieux que faisaient entendre les soldats réclamant le clavarium (c’est le nom d’une récompense).
323/430 [Hist] III, 54 Vitellius essaie de censurer la nouvelle de la défaite de Bédriac
À Rome, Vitellius essayait de dissimuler la nouvelle du désastre qu'avait constitué la seconde bataille de Bédriac du 24 octobre, sans réussir.
Mirum apud ipsum [Vitellium] de bello silentium ; prohibiti per ciuitatem sermones, eoque plures ac, si liceret, uere narraturi, quia uetabantur, atrociora uulgauerant . Nec duces hostium augendae famae deerant , captos Vitellii exploratores circumductosque, ut robora uictoris exercitus noscerent, remittendo ; quos omnis Vitellius secreto percontatus interfici iussit. Il était étonnant de voir le silence que l’on gardait en la présence de Vitellius sur la guerre ; on avait interdit à la ville d’en parler, et c’est justement pour cette raison qu’on en parlait encore plus : ceux qui, si cela était permis, allaient raconter la réalité, avaient propagé, précisément parce qu’ils n’en avaient pas le droit, des rumeurs exagérées. Quant aux chefs ennemis, ils ne manquaient pas d’enfler ce bruit en relâchant les espions de Vitellius qu’ils avaient capturés après leur avoir fait faire le tour du camp pour qu’ils se rendent compte de la puissance de l’armée victorieuse. En secret, Vitellius les interrogea et ordonna leur mise à mort.
324/430 [Hist] III, 58 Soutien du peuple et de l'armée à Vitellius
Alors que la partie semble perdue, Vitellius se réconforte en constatant le soutien des prétoriens et de la plèbe romaine, que Tacite juge faux.
Ipse [Vitellius] aeger animi studiis militum et clamoribus populi arma poscentis refouebatur , dum uulgus ignauum et nihil ultra uerba ausurum falsa specie exercitum et legiones appellat. Hortantibus libertis (nam amicorum eius quanto quis clarior, minus fidus) uocari tribus iubet, dantis nomina sacramento adigit. Superfluente multitudine curam dilectus in consules partitur ; seruorum numerum et pondus argenti senatoribus indicit. Equites Romani obtulere operam pecuniasque, etiam libertinis idem munus ultro flagitantibus. […] Quin et Caesarem se dici uoluit, aspernatus antea, sed tunc superstitione nominis, et quia in metu consilia prudentium et uulgi rumor iuxta audiuntur. Quant à Vitellius, son esprit moribond reprenait des forces grâce à la ferveur des soldats et aux cris du peuple qui réclamait les armes, quand ce n’était qu’une foule indolente et incapable d’oser transformer ses paroles en actes qu’il nommait chimériquement « armée » et « légions ». Sous l’exhortation de ses affranchis (car, parmi ses amis, plus on était connu, moins on était fidèle), il ordonne de convoquer les tribus, et il fait prêter serment à ceux qui s’inscrivent. Comme arrivait une foule débordante, il répartit le soin de faire les levées entre les consuls ; il impose aux sénateurs un nombre d’esclaves et une quantité d’argent à fournir. Les chevaliers romains apportèrent leur aide et leurs richesses, tandis que même les affranchis réclamaient, de leur propre chef, une charge semblable. […] Bien plus, il affirma qu’il voulait être appelé César, alors qu’il avait dénigré ce titre auparavant : il le faisait désormais à cause de la superstition attachée à ce nom, et parce que, quand il s’agit de crainte, l’on entend au même niveau les avis des prudents et la rumeur de la foule.
325/430 [Hist] III, 61 Défection supplémentaire de certains Vitelliens
Les Flaviens et les Vitelliens se rencontrèrent une nouvelle fois en Ombrie, autour de Narni, où les forces vitelliennes restantes campaient. Arrius Varus, le second d'Antonius Primus, prit la garnison d'Interamna, causant la fuite de plusieurs Vitelliens vers le camp de Narni. C'est sur eux que se focalise Tacite ici.
Quidam in castra refugi cuncta formidine implebant, augendo rumoribus uirtutem copiasque hostium, quo amissi praesidii dedecus lenirent. Certains fuyards qui étaient revenus dans le camp remplissaient tout de peur en exagérant par des rumeurs la valeur et le nombre des ennemis, afin d’adoucir la honte d’avoir quitté leur poste.
326/430 [Hist] III, 65 Rumeur d'un accord entre Flavius Sabinus et Vitellius
Après plusieurs jours de pourparlers, Flavius Sabinus, frère de Vespasien et préfet de la Ville, obtint, selon la rumeur, un accord avec Vitellius pour que ce dernier se retire du pouvoir.
Saepe [Sabinus ac Vitellius] domi congressi, postremo in aede Apollinis, ut fama fuit, pepigere. Après avoir eu des entrevues chez eux, Sabinus et Vitellius finirent, comme en courut le bruit, par venir à un accord dans le temple d’Apollon.
327/430 [Hist] III, 67 Vitellius essaie de renoncer au pouvoir
Les troupes de Vitellius s'était rendues à Antonius Primus à Narni ; l'empereur décida, à cette nouvelle, de renoncer au pouvoir, et convoqua une contio pour le faire.
XV kalendas Ianuarias audita defectione legionis cohortiumque, quae se Narniae dediderant, pullo amictu Palatio degreditur, maesta circum familia ; sua ferebatur lecticula paruulus filius uelut in funebrem pompam  ; uoces populi blandae et intempestiuae, miles minaci silentio . Le quinzième jour avant les calendes de janvier, l’on apprit la défection des légions et des cohortes qui s’étaient rendues à Narni ; Vitellius prit un vêtement de deuil et descendit du Palatin, entouré de sa famille, qui était dévastée ; porté sur sa litière, son jeune fils le suivait, comme si c’était une procession funèbre ; les voix du peuple étaient d’une flatterie inopportune, les soldats gardaient un silence menaçant.
328/430 [Hist] III, 68 Vitellius échoue à renoncer ua pouvoir
Malgré la contio qu'il avait convoquée en ce sens, Vitellius échoua, face à la pression des magistrats, du peuple et de l'armée, à déposer le pouvoir.
Aspernante consule [pugionem Vitellii], reclamantibus qui in contione adstiterant, ut in aede Concordiae positurus insignia imperii domumque fratris petiturus discessit. Maior hic clamor obsistentium penatibus priuatis , in Palatium uocantium. Comme le consul refusait de prendre le poignard et que l’assistance protestait hautement, Vitellius s’éloigne, comme pour déposer dans le temple de la Concorde les insignes de l’Empire et pour gagner la maison de son frère. Ce fut là une clameur plus importante de la part de ceux qui s’opposaient à cet espace privé et qui l’appelaient au Palatium.
329/430 [Hist] III, 69 La rumeur de l'abdication de Vitellius court à Rome
À la nouvelle de la tenue de la contio, la rumeur de l'abdication de Vitellius (qui n'eut finalement pas lieu) circula à Rome, ce qui donna à croire que Flavius Sabinus, frère de Vespasien et préfet de Rome, était désormais en charge du destin de la ville.
Prauenerat rumor eiurari ab eo [Vitellio] imperium, scripseratque Flauius Sabinus cohortium tribunis ut militem cohiberent. La rumeur selon laquelle l’empereur abdiquait avait pris les devants et Flavius Sabinus avait écrit aux tribuns de cohortes de maîtriser leurs soldats.
330/430 [Hist] III, 73 Combats au Capitole
La confusion de la situation à Rome, où Vitellius avait cherché à abdiquer avant de renoncer, déclencha des combats de rue entre les troupes vitelliennes et celles qui avaient pris le parti de Flavius Sabinus, frère de Vespasien et préfet de la Ville. Celui-ci se réfugia au Capitole, qui fut incendié dans l'affrontement. Les affrontements furent particulièrement violents.
Ex diuerso trepidi milites, dux [sc. Sabinus] segnis et uelut captus animi non lingua, non auribus competere , neque alienis consiliis regi neque sua expedire, huc illuc clamoribus hostium circumagi , quae iusserat uetare, quae uetuerat iubere : mox, quod in perditis rebus accidit , omnes praecipere, nemo exequi ; postremo abiectis armis fugam et fallendi artis circumspectabant. […] Fuere qui, excepto Vitellianorum signo, quo inter se noscebantur, ultro rogitantes respondentes ue audaciam pro latebra haberent. En face, les soldats étaient fébriles, leur chef apathique : comme prisonnier, il semblait privé de la parole, de l’ouïe ; il ne se réglait pas sur les conseils des autres, mais n’exécutait pas non plus les siens ; balloté ici et là par les clameurs des ennemis, il interdisait ce qu’il ordonnait, ordonnait ce qu’il interdisait ; puis, comme cela se produit dans des situations désespérées, tout le monde donnait des instructions, personne ne les exécutait ; enfin, jetant leurs armes, ils considéraient la fuite et les techniques pour leurrer l’ennemi. […] Il y en eut pour obtenir le signal de reconnaissance des Vitelliens : ils allaient jusqu’à le demander ou à le donner, faisant de leur audace un abri.
331/430 [Hist] III, 74 Flavius Sabinus est lynché
Capturé par les Vitelliens sur le Capitole (cf. Tac., Hist., 3.73), Flavius Sabinus, préfet de Rome, est conduit devant Vitellius dans une contio (?), où la pression de la foule conduit l'empereur à condamner le frère de Vespasien à mort.
 Sabinus et Atticus onerati catenis et ad Vitellium ducti nequaquam infesto sermone uultuque excipiuntur, frementibus qui ius caedis et praemia nauatae operae petebant. Clamore proximis orto sordida pars plebis supplicium Sabini exposcit, minas adulationes que miscet. Stantem pro gradibus Palatii Vitellium et preces parantem peruicere ut absisteret : tum confossum conlaceratumque et absciso capite truncum corpus Sabini in Gemonias trahunt. Sabinus et Atticus furent enchaînés et conduits à Vitellius, qui les reçut sans faire preuve d’aucune hostilité que ce soit sur son visage et dans son discours, alors que frémissaient ceux qui réclamaient le droit de les tuer et une récompense pour leur travail zélé. Comme une clameur naissait à proximité, la partie basse de la plèbe réclame le supplice de Sabinus, mêle les menaces et les marques d’adulation. Debout sur les marches du Palatium, Vitellius, qui se préparait à intervenir, est poussé par les prières à y renoncer : alors, on perce son corps de coups, on le met en morceaux ; une fois décapité, ils le traînent aux Gémonies.
332/430 [Hist] III, 75 Portrait de Flavius Sabinus
La nécrologie que Tacite consacre à Flavius Sabinus mentionne le jugement (légèrement hostile) de la rumeur à son égard.
Sermonis nimius erat [Sabinus] : id unum septem annis quibus Moesiam, duodecim quibus praefecturam urbis obtinuit, calumniatus est rumor. Sabinus aimait trop converser, et c’est de cela seulement, pendant sept ans de pouvoir en Mésie et douze de préfecture du prétoire à Rome, dont l’accusa, à tort, la rumeur.
333/430 [Hist] III, 75 Vitellius résiste à condamner Atticus
Dans la même contio où il dut livrer Flavius Sabinus à la foule, Vitellius parvint à résister à la pression collective pour préserver la vie de C. Quinctius Atticus, consul suffet pour les mois de novembre et décembre 69.
Sed Vitellius consulis supplicium poscenti populo restitit […]. Mais Vitellius résista au peuple qui réclamait le supplice du consul […].
334/430 [Hist] III, 77 Prise de Terracine par L. Vitellius
L. Vitellius, frère de l'empereur, réussit à prendre la garnison de Terracine aux Flaviens de nuit et grâce à une ruse.
Sternunt [Vitelliani] inermos aut arma capientis et quosdam somno excitos, cum tenebris, pauore, sonitu tubarum , clamore hostili turbarentur. […] Fuere qui uxorem L. Vitellii Triariam incesserent , tamquam gladio militari cincta inter luctum cladisque expugnatae Terracinae superbe saeueque egisset. Les soldats de L. Vitellius terrassent des hommes désarmés ou essayant de prendre leurs armes, certains à peine sortis du sommeil, alors que l’obscurité, la peur, le son des trompettes et les clameurs de l’ennemi troublaient les esprits. […] Il y en eut pour accuser Triaria, la femme de L. Vitellius, car, selon eux, elle avait pris une épée de soldat et, au milieu du douloureux massacre de la prise de Terracine, elle avait eu une attitude orgueilleuse et cruelle.
335/430 [Hist] III, 78 Interprétations diverses du retard des Flaviens
Malgré leur net avantage (ils avaient quasiment la guerre gagnée), les Flaviens, menés par Antonius Primus, mirent du temps à parvenir à Rome. Les raisons (et les interprétations) en étaient diverses : Tacite les rapporte ici sous forme de jugements anonymes.
Causa tam prauae morae ut Mucianum opperirentur. Nec defuere qui Antonium suspicionibus arguerent tamquam dolo cunctantem post secretas Vitellii epistulas, quibus consulatum et nubilem filiam et dotalis opes pretium proditionis offerebat. Alii ficta haec et in gratiam Muciani composita ; quidam omnium id ducum consilium fuisse, ostentare potius urbi bellum quam inferre, quando ualidissimae cohortes a Vitellio desciuissent, et abscisis omnibus praesidiis cessurus imperio uidebatur . (...) Ne Petilius quidem Cerialis , cum mille equitibus praemissus, ut transuersis itineribus per agrum Sabinum Salaria via urbem introiret, satis maturauerat, donec obsessi Capitolii fama cunctos simul exciret. La raison d’un retard aussi déplorable était Mucien, que l’on attendait. Or, il ne manqua de gens pour mettre en cause Antonius en le soupçonnant d’attendre, par ruse, après avoir reçu une lettre secrète de Vitellius où il lui offrait le consulat, sa fille en mariage et une dot somptueuse comme récompense s’il faisait défection. D’autres disaient que c’étaient là des mensonges inventés pour obtenir les bonnes grâces de Mucien ; certains, que les généraux s’étaient tous mis d’accord sur la stratégie de faire planer sur la ville l’image de la guerre plutôt que de l’y porter : en effet, les cohortes les plus puissantes avaient abandonné Vitellius et, privé de toutes ses défenses, il n’allait tarder, semblait-il, à abandonner l’Empire. […] Pas même Petilius Cerialis, envoyé en avant avec mille cavaliers pour passer par des chemins détournés, à travers le territoire des Sabins et sur la Via Salaria, avant d’entrer à Rome, ne s’était assez hâté, jusqu’à ce que, enfin, la rumeur du siège du Capitole les réveillât tous ensemble.
336/430 [Hist] III, 80 La plèbe urbaine prend les armes pour Vitellius
La charge des Flaviens sur Rome ne fut pas immédiatement couronnée de succès : Petilius Cerialis (général flavien) connut une première défaite à proximité de la ville. À en croire Tacite, cela poussa la plèbe à prendre les armes pour Vitellius. Il faut souligner le loyalisme à l'empereur que ce choix implique, eu égard à la situation catastrophique du camp vitellien.
Eo successu studia populi aucta ; uulgus urbanum arma cepit . Paucis scuta militaria, plures raptis quod cuique obuium telis signum pugnae exposcunt . Agit grates Vitellius et ad tuendam urbem prorumpere iubet. Cette victoire contre Petilius Cerialis augmenta la ferveur populaire ; la foule urbaine prit les armes. Peu avaient des boucliers militaires ; un plus grand nombre, après s’être vivement saisis de la première arme qui leur tombe sous la main, exigent le signal de la bataille. Vitellius les remercie et leur ordonne de courir protéger la ville.
337/430 [Hist] III, 81 Musonius Rufus est rejeté par les troupes d'Antonius Primus
Parmi les ambassades diverses que le sénat adressa aux Flaviens, C. Musonius Rufus, chevalier et stoïcien, essaya de raisonner les troupes d'Antonius Primus pour éviter un carnage, sans succès.
Coeptabatque [Musonius Rufus] permixtus manipulis, bona pacis ac belli discrimina disserens, armatos monere . Id plerisque ludibrio, pluribus taedio : nec deerant qui propellerent proculcarentque, ni admonitu modestissimi cuiusque et aliis minitantibus omisisset intempestiuam sapientiam. Musonius Rufus, mêlé aux manipules, entreprenait, en dissertant sur les bienfaits de la paix et les dangers de la guerre, d’instruire ces hommes armés. Cela fut moqué la plupart, mais provoqua de l’aversion chez un plus grand nombre : il n’en manquait pas qui se seraient jetés sur lui et l’auraient piétiné, si l’avertissement des plus modérés et les menaces des autres ne lui avaient fait abandonner cette sagesse déplacée.
338/430 [Hist] III, 83 Le peuple observe les combats de rue
Tableau édifiant de Tacite de l'attitude de la plèbe urbaine lors de la prise de Rome par les Flaviens : selon l'historien, le peuple se comporta comme dans un spectacle de gladiateurs et en profita pour exercer des rapines.
Aderat pugnantibus spectator populus, utque in ludicro certamine, hos, rursus illos clamore et plausu fouebat. Quotiens pars altera inclinasset, abditos in tabernis aut si quam in domum perfugerant, erui iugularique expostulantes parte maiore praedae potiebantur : nam milite ad sanguinem et caedis obuerso spolia in uulgus cedebant . Présent comme spectateur au théâtre des affrontements, le peuple, comme dans les combats du cirque, encourageait tantôt les uns, tantôt les autres en les acclamant et les applaudissant. À chaque fois qu’un camp avait le dessous, ceux qui se cachaient dans les boutiques ou qui avait fait retraite dans quelque maison, il réclamait instamment qu’on les en arrachât et qu’on les égorgeât puis mettait la main sur une très grande partie du butin : de fait, comme les soldats étaient absorbés par ce sanglant carnage, les dépouilles revenaient à la foule.
339/430 [Hist] III, 84 Les Flaviens prennent les Castra Praetoria
Le dernier affrontement de la guerre civile eut lieu à proximité de la caserne des prétoriens, que les Flaviens eurent le plus grand mal à prendre, du fait de la résistance acharnée des Vitelliens.
Eo intentius uictores, praecipuo ueterum cohortium studio, cuncta ualidissimarum urbium excidiis reperta simul admouent, testudinem, tormenta, aggeres, facesque, quidquid tot proeliis laboris ac periculi hausissent, opere illo consummari clamitantes . Vrbem senatui ac populo Romano, templa dis reddita ; proprium esse militis decus in castris ; illam patriam , illos penatis. Ni statim recipiantur, noctem in armis agendam . La difficulté à prendre le camp rendait les vainqueurs d’autant plus énergiques, chez qui le plus grand zèle revenait aux cohortes de vétérans ; les Flaviens approchent en même temps tout ce qui se trouvait pour faire chuter les villes les plus puissantes : la tortue, les machines de guerre, le terrassement, les brandons ; tout ce qu’ils avaient consumé en fait de travail et de danger dans tant de combats s’épuisait dans cet effort-là ! Voilà ce qu’ils ne cessaient de crier. La ville, disaient-ils, étaient rendue au Sénat et au peuple romain, les temples aux dieux ; l’honneur propre aux soldats se trouvait dans le camp ; c’était là leur patrie, là leurs pénates. Si on ne les reprenait pas sur-le-champ, il faudrait passer la nuit au combat.
340/430 [Hist] III, 84 Lynchage de Vitellius
Après avoir hésité à fuir, puis échoué à le faire, Vitellius tombe finalement aux mains de l'armée flavienne, qui le mène au supplice, sous les injures de la foule urbaine.
Vinctae pone tergum manus [Vitellii] ; laniata ueste, foedum spectaculum, ducebatur, multis increpantibus, nullo inlacrimante : deformitas exitus misericordiam abstulerat. Les mains de Vitellius furent attachées dans son dos ; son habit mis en pièce – spectacle ignoble –, on le conduisait sous de nombreux cris injurieux, personne ne le pleurant : cette fin hideuse avait retiré tout sentiment pathétique.
341/430 [Hist] IV, 1 Excès des Flaviens après la prise de Rome
Après avoir vaincu les dernières résistances vitelliennes à Rome, les Flaviens, sous la conduite d'Antonius Primus, se livrèrent à plusieurs exactions qui, selon Tacite, évoquaient le destin d'une urbs capta.
Vbique lamenta, conclamationes et fortuna captae urbis , adeo ut Othoniani Vitellianique militis inuidiosa antea petulantia desideraretur. C’étaient partout des lamentations, des clameurs, la fortune d’une ville prise, au point que l’on regrettait l’ancienne effronterie teintée de haine des soldats Othoniens et Vitelliens.
342/430 [Hist] IV, 2 Reddition des troupes de L. Vitellius
Les dernières forces vitelliennes étaient placées sous le commandement de L. Vitellius, frère du défunt empereur, qui avait réussi à prendre Terracine dans les ultimes moments de la guerre. Celui-ci se rendit aux Flaviens, et ses troupes (cohortes prétoriennes et ailes de cavalerie) durent subir l'humiliation consécutive à leur reddition.
Longus deditorum ordo saeptus armatis per urbem incessit, nemo supplici uultu, sed tristes et truces et aduersum plausus ac lasciuiam insultantis uulgi immobiles . La longue file des soldats qui s’étaient livrés s’avança dans la ville, entourée de gens en armes ; personne n’avait de visage suppliant mais, sombres et farouches, ils restaient stoïques face aux applaudissements et à l’insolence des insultes de la foule.
343/430 [Hist] IV, 4 Critiques anonymes de Mucien
Vespasien avait envoyé une lettre au sénat, dans laquelle il donnait aux pères conscrits la responsabilité de terminer la guerre, sauvegardant ainsi les apparences républicaines du régime. Mucien fit la même chose, mais son statut de priuatus (c'est-à-dire de citoyen parmi les autres, par opposition au prince) fit que l'on s'interrogea sur ce comportement.
Miserat et Mucianus epistulas ad senatum, quae materiam sermonibus praebuere. Si priuatus esset, cur publice loqueretur ? Potuisse eadem paucos post dies loco sententiae dici . Mucien aussi avait envoyé une lettre au Sénat, qui fournit matière aux propos : s’il était un simple citoyen, pourquoi parlait-il publiquement ? Il aurait bien pu dire la même chose quelques jours plus tard sous la forme d’un avis officiel.
344/430 [Hist] IV, 6 Jugements contradictoires sur Helvidius Priscus
C. Helvidius Priscus était sénateur et philosophe stoïcien. C'était le neveu de Thrasea Paetus. Exilé sous Néron (alors que son beau-père était contraint au suicide), puis rappelé sous Galba, il tenta de faire condamner l'accusateur de Paetus, Marcellus Eprius, avant de se rétracter sous la pression de Galba. C'est cet épisode que raconte ici Tacite en analepse.
Primo minax certamen et egregiis utriusque orationibus testatum ; mox dubia uoluntate Galbae, multis senatorum deprecantibus , omisit Priscus, uariis, ut sunt hominum ingenia, sermonibus moderationem laudantium aut constantiam requirentium. D’abord, ce fut une lutte menaçante, en témoignent les excellents discours prononcés de deux côtés. Puis, comme l’on ne savait pas ce que voulait Galba et que de nombreux sénateurs l’en priaient, Helvidius Priscus renonça à sa plainte, attirant (ainsi sont les hommes) des propos variés sur sa personne : on louait sa modération ou l’on réclamait sa constance.
345/430 [Hist] IV, 9 Helvidius Priscus propose que Vespasien contribue à la reconstruction du Capitole
Au début du principat de Vespasien, en l'absence du prince, Helvidius Priscus (qui menait une sorte d'opposition « républicaine » au sénat, réclama que la reconstruction du Capitole fût assumée par l'État et par Vespasien lui-même.
Eam sententiam [Heluidii] modestissimus quisque silentio , deinde obliuio transmisit : fuere qui et meminissent. Cet avis d’Helvidius, les plus modérés le laissèrent passer en silence, puis l’oublièrent : mais il y en eut pour s’en souvenir.
346/430 [Hist] IV, 11 Meurtre de Calpurnius Galerianus
Mucien vient d'arriver à Rome et y exerce déjà un pouvoir autoritaire. L'une de ses premières mesures fut de mettre à mort Calpurnius Piso Galerianus, fils de C. Calpurnius Piso (qui avait été au cœur de la conjuration dite de Pison en 65 ap. J.-C.) et cousin (et gendre) de L. Calpurnius Piso, assassiné par le pouvoir flavien quelques temps plus tard (cf. Tac., Hist., 4.48-50).
Plurimum terroris intulit caedes Calpurnii Galeriani. Is fuit filius Gai Pisonis , nihil ausus : sed nomen insigne et decora ipsius iuuenta rumore uulgi celebrabantur , erantque in ciuitate adhuc turbida et nouis sermonibus laeta qui principatus inanem ei famam circumdarent . Le comble de la terreur fut le meurtre de Calpurnius Galerianus. Il était le fils de Gaius Pison, et n’avait rien osé ; mais en propre la célébrité de son nom et l’ornement de sa jeunesse étaient célébrés par la rumeur de la foule, et il y en avait, dans une cité encore tremblante et heureuse de nouvelles conversations, pour l’auréoler de bruits vains selon lesquels il visait le principat.
347/430 [Hist] IV, 13 Vie de Julius Civilis
Alors qu'il en vient à raconter la révolte des Bataves (69-70 ap. J.-C.), Tacite introduit son récit par une biographie rapide de Julius Civilis.
Iniectae Ciuili catenae, missusque ad Neronem et a Galba absolutus, sub Vitellio rursus discrimen adiit, flagitante supplicium eius exercitu : inde causae irarum spesque ex malis nostris. On passa Civilis aux fers ; envoyé à Néron, il fut absous par Galba, et de nouveau en danger sous Vitellius, car l’armée de celui-ci réclamait son supplice ; ce fut-là la cause de sa colère, et son espoir se nourrit de nos malheurs.
348/430 [Hist] IV, 17 Civilis exhorte les Gaules à se révolter
Civilis trahit les Romains à l'été 69 et manœuvre les peuples germains (Bataves, Canninéfates, Frisons, Tongres) pour infliger quelques défaites aux auxiliaires de l'Empire. Dans le même temps, il cherche à gagner les provinces gaulois à la rébellion.
Manentibus [cohortibus] honorata militia, digredientibus spolia Romanorum offerebantur. Simul secretis sermonibus [Civilis] admonebat malorum, quae tot annis perpessi miseram seruitutem falso pacem uocarent . Aux cohortes qui restaient on offrait un statut militaire de choix ; à celles qui partaient, les dépouilles des Romains. En même temps, par des discussions secrètes, Civilis leur rappelait leurs maux auxquels, après avoir enduré tant d’années une misérable servitude, ils donnaient le faux nom de paix.
349/430 [Hist] IV, 18 Défaite de Munius Lupercus
Après avoir hésité à opposer les légions à Julius Civilis, M. Hordeonius Flaccus, gouverneur de Germanie supérieure, envoya les légions XV Primigenia et V Alaudae sous le commandement de Munius Lupercus contre les barbares. L'affrontement se fit sur le territoire batave, à proximité de l'actuelle Nijmegen.
Vt uirorum cantu, feminarum ululatu sonuit acies [Ciuilis], nequaquam par a legionibus cohortibusque redditur clamor . Quand le chant de guerre des hommes, les hurlements des femmes firent résonner l’armée de Civilis, les légions et les cohortes adressèrent en retour une clameur bien moins puissante.
350/430 [Hist] IV, 19 Révolte des cohortes bataves
Les cohortes bataves qui servaient comme auxiliaires de la légion XIV Gemina avaient été rappelées à Rome par Vitellius. Lorsqu'elles apprirent la nouvelle de la révolte batave, elles se rebellèrent à leur tour.
Isdem diebus Batauorum et Canninefatium cohortis, cum iussu Vitellii in Vrbem pergerent, missus a Ciuile nuntius adsequitur. Intumuere statim superbia ferociaque et pretium itineris donatiuum, duplex stipendium, augeri equitum numerum, promissa sane a Vitellio, postulabant , non ut adsequerentur , sed causam seditioni. Et Flaccus multa concedendo nihil aliud effecerat quam ut acrius exposcerent quae sciebant negaturum . Ces mêmes jours, alors que des cohortes de Bataves et de Canninéfates se rendaient à Rome sur ordre de Vitellius, un messager envoyé par Civilis les rattrape. Aussitôt, elles s’enflèrent d’orgueil et de fierté ; elles demandaient le donativum comme récompense de leur voyage, une double paie, un plus grand nombre de cavaliers, promesses, certes, faites par Vitellius, mais elles le faisaient non pour obtenir ces mesures, mais pour causer une sédition. Et Flaccus, en accordant beaucoup, n’avait fait qu’augmenter l’ardeur de revendications dont ils savaient qu’elles seraient refusées.
351/430 [Hist] IV, 20 Victoire des cohortes bataves contre la légion de Bonn
Les cohortes bataves qui avaient fait défection (cf. Tac., Hist., 4.19) marchaient pour faire jonction avec les troupes de Civilis. Hordeonius Flaccus n'agit pas assez vite pour les stopper ; en revanche, Herennius Gallus, légat de la légion I Germanica stationnée à Bonn, tenta une sortie contre les rebelles. Ce fut un échec sanglant.
Victores [cohortes Batauorum] colonia Agrippinensium uitata, nihil cetero in itinere hostile ausi, Bonnense proelium excusabant , tamquam petita pace, postquam negabatur, sibimet ipsi consuluissent. Les Bataves, vainqueurs, évitèrent Cologne, n’osant rien d’hostile dans le reste de leur trajet ; ils justifiaient le combat à Bonn en affirmant qu’ils avaient cherché la paix et que, après qu’on la leur eut refusée, ils avaient veillé à leur vie.
352/430 [Hist] IV, 21 Julius Civilis tente de faire prêter serment aux légions romaines
Deux légions romaines (la XV Primigenia et la V Alaudae) étaient retirées dans le camp de Vetera, non loin de Cologne, suite à la défaite humiliante de Munius Lupercus (cf. Tac., Hist., 4.18). Julius Civilis, qui feignait de combattre pour Vespasien (nous sommes en septembre 69 et la guerre entre Vespasien et Vitellius n'est pas terminée), chercha à leur faire prêter serment à l'usurpateur flavien.
Redditur responsum [legionum] : neque proditoris neque hostium se consiliis uti ; esse sibi Vitellium principem, pro quo fidem et arma usque ad supremum spiritum retenturos : proinde perfuga Batauus arbitrium rerum Romanarum ne ageret , sed meritas sceleris poenas expectaret On lui rend la réponse suivante : ils ne prenaient conseil ni d’un traître, ni des ennemis ; ils avaient un prince, c’était Vitellius, auquel ils garderaient la fidélité de leur bras jusqu’à leur dernier souffle. Que ce déserteur Batave ne joue donc pas le rôle d’arbitre des affaires romaines, et qu’il attende plutôt le châtiment que lui vaut son crime !
353/430 [Hist] IV, 23 Charge des Bataves contre le camp de Vetera
Le siège de Vetera (Castra Vetera, aujourd'hui Xanten, où étaient enfermées deux légions romaines) commença avec une charge violente des Bataves et de leurs alliés germains.
Post ubi pleraque telorum turribus pinnisque moenium inrita haerebant et desuper saxis uulnerabantur, clamore atque impetu inuasere uallum, adpositis plerique scalis, alii per testudinem suorum. Puis, comme la plupart de leurs traits s’accrochaient sans aucun effet aux tours et aux merlons des murailles et que des pierres lancées d’en-haut les blessaient, ils poussèrent une clameur et chargèrent le retranchement, la plupart en y apposant des échelles, d’autres en utilisant la tortue de leur armée.
354/430 [Hist] IV, 24 Contre-attaque des Romains contre les Bataves
Pour lever le siège de Vetera, que Civilis et les Bataves faisaient subir à deux légions romaines, Hordeonius Flaccus décida de confier deux légions, la IV Macedonica et la XXII Primigenia, stationnées à Mayence, à C. Dillius Vocula. Pendant la marche, des rumeurs hostiles au gouverneur, qui suivait l'armée par voie maritime (il avait la goutte), se firent entendre.
Neque enim ambigue [milites] fremebant : emissas a Mogontiaco Batauorum cohortis, dissimulatos Ciuilis conatus, adsciri in societatem Germanos . Non Primi Antonii neque Muciani ope Vespasianum magis adoleuisse . Aperta odia armaque palam depelli ; fraudem et dolum obscura eoque ineuitabilia . Ciuilem stare contra, struere aciem : Hordeonium e cubiculo et lectulo iubere quidquid hosti conducat . Tot armatas fortissimorum uirorum manus unius senis ualetudine regi ; quin potius interfecto traditore fortunam uirtutemque suam malo omine exoluerent. His inter se uocibus instinctos flammauere insuper adlatae a Vespasiano litterae, quas Flaccus, quia occultari nequibant, pro contione recitauit , uinctosque qui attulerant ad Vitellium misit. En effet, les soldats d’Hordeonius Flaccus grondaient sans chercher à se cacher qu’il avait laissé s’échapper de Mayence les cohortes des Bataves, caché les tentatives de Civilis, appelé les Germains à une alliance. Ni l’appui d’Antonius Primus ni celui de Mucien n’avaient plus grandi le pouvoir de Vespasien. Les haines ouvertes et les combats, c’est au grand jour qu’on les repoussait ; mais la ruse et la rouerie étaient secrètes, et donc inévitables. Civilis leur faisait face debout, il disposait son armée ; à l’inverse, c’est de sa chambre, de son lit qu’Hordeonius donnait toutes sortes d’ordres qui avantageaient l’ennemi. Un si grand nombre de troupes en armes, de soldats si braves, guidés par un seul vieillard en mauvaise santé ! Pourquoi ne pas plutôt tuer ce traître et ainsi délivrer leur fortune et leur valeur de ce mauvais augure ? Eux qui s’excitaient de ces propos s’enflammèrent en outre d’une lettre envoyée par Vespasien, que Flaccus, ne pouvant la cacher, fit lire en assemblée ; il envoya les messagers enchaînés à Vitellius.
355/430 [Hist] IV, 25 Hostilité des soldats contre Hordeonius Flaccus
Tout comme chez les deux légions qui marchaient contre Civilis (cf. Tac., Hist, 4.24)l'état d'esprit des légionnaires de la première légion, stationnée à Bonn et qui avait connu l'échec contre les Bataves (cf. Tac., Hist., 4.20), était particulièrement hostile au gouverneur.
Infensior illic [Bonnae] miles culpam cladis in Hordeonium uertebat : eius iussu derectam aduersus Batauos aciem, tamquam a Mogontiaco legiones sequerentur ; eiusdem proditione caesos, nullis superuenientibus auxiliis : ignota haec ceteris exercitibus neque imperatori suo nuntiari , cum adcursu tot prouinciarum extingui repens perfidia potuerit. […] Exim consensu ducem Voculam poscentibus , Flaccus summam rerum ei permisit. À Bonn, les soldats étaient plus hostiles à l’égard d’Hordeonius : ils lui imputaient leur défaite. C’était sur son ordre, disaient-ils, que l’armée avait été dirigée contre les Bataves car, à l’entendre, les légions étaient parties de Mayence pour les suivre ; c’était encore à cause de sa trahison qu’ils avaient été massacrés, comme aucune aide ne les avait rejoints ; et cela restait ignoré des autres armées, et l’on ne l’annonçait pas à l’empereur, alors que l’afflux de tant de provinces aurait pu éteindre promptement la perfidie. […] Puis, comme ils se mettaient d’accord pour réclamer Vocula comme chef, Flaccus lui remit la direction des affaires.
356/430 [Hist] IV, 26 Colère des légions romaines
L'irritation des légions du Rhin contre leurs chefs, tout particulièrement Hordeonius Flaccus, les poussait à interpréter des événements naturels (sécheresse, etc.) comme des signes divins.
Quod in pace fors seu natura, tunc fatum et ira dei uocabatur. Ce qui, en temps de paix, était appelé « hasard » ou « nature » devenait alors « destin » et « colère divine ».
357/430 [Hist] IV, 27 Les soldats s'en prennent à Herennius Gallus et Hordeonius Flaccus
L'armée romaine venue affronter les Bataves s'installa à Novaesium, où les trois légions mobilisées furent rejointes par une quatrième, la XVI Gallica, qui stationnait sur place. C'était désormais Vocula (et non plus Hordeonius Flaccus) qui était en charge de l'armée ; il était secondé par Herennius Gallus, légat de la première légion. Ce dernier envoya une troupe reprendre un navire chargé de blé que convoitaient les Germains ; l'affrontement tourna au profit des seconds, déclenchant une nouvelle fois l'ire des légions.
Victi [Romani], quod tum in morem uerterat, non suam ignauiam, sed perfidiam legati [Galli] culpabant. Protractum e tentorio, scissa ueste, uerberato corpore , quo pretio, quibus consciis prodidisset exercitum, dicere iubent . Redit in Hordeonium inuidia : illum auctorem sceleris, hunc ministrum uocant, donec exitium minitantibus exterritus proditionem et ipse Hordeonio obiecit . Les Romains, battus, firent ce qui était alors devenu une coutume : ils ne blâmaient pas leur faiblesse, mais la perfidie du légat Gallus. Traîné hors de sa tente, l’habit déchiré, le corps meurtri, ils lui demandent le prix auquel il a trahi l’armée, les personnes qui sont complices. La haine retourne sur Hordeonius : ils appellent l’un l’auteur du forfait, l’autre son exécuteur, jusqu’à ce que le légat lui-même, effrayé par les menaces de mort, accuse aussi Hordeonius d’avoir trahi.
358/430 [Hist] IV, 28 Civilis accentue le siège de Vetera
Depuis septembre 69, Civilis menait le siège du camp de Castra Vetera, dans lequel deux légions romaines (la XV Primigenia et la V Alaudae) étaient enfermées. Les succès des Bataves l'engagèrent à renforcer l'attaque, en utilisant principalement les troupes de ses alliés germains.
Actae utrobique praedae [a Ciuili], infestius in Vbiis, quod gens Germanicae originis eiurata patria (Romanorum nomen) Agrippinenses uocarentur . […] Transrhenanos proelium poscentis ad scindendum uallum ire detrusosque redintegrare certamen [Ciuilis] iubet, superante multitudine et facili damno. Civilis fit faire du butin des deux côtés, mais avec plus d’hostilité envers les Ubiens car ce peuple, d’origine Germaine, avait renié sa patrie et se faisait appeler par un nom Romain, les « Agrippiniens ». […] Les Transrhénans demandaient le combat : Civilis leur ordonne d’aller détruire le retranchement et, comme ils sont repoussés, de renouveler l’attaque : de fait, le nombre de ses soldats était abondant et c’était un dommage facile à subir.
359/430 [Hist] IV, 29 Attaque de nuit des Germains sur Vetera
L'attaque renouvelée contre le camp romain de Vetera (cf. Tac., Hist., 4.29) conduit les belligérants à combattre de nuit. Les Germains (Bataves et alliés) étaient alors désavantagés par la lumière que produisaient les feux de camp. Civilis agit pour résoudre ce problème.
Intellectum id Ciuili et restincto igne misceri cuncta tenebris et armis iubet. Tum uero strepitus dissoni , cursus incerti, neque feriendi neque declinandi prouidentia : unde clamor acciderat, circumagere corpora, tendere artus ; nihil prodesse uirtus, fors cuncta turbare et ignauorum saepe telis fortissimi cadere. Civilis comprit cela et il ordonne que l’on éteigne les feux, mélangeant tout dans les ténèbres du combat. Ce fut alors un fracas dissonant, un mouvement incertain, et l’on ne pouvait prévoir les coups ou les esquives ; là où l’on entendait une clameur, l’on se retournait, l’on tendait le bras ; la valeur n’était d’aucune utilité, le hasard troublait tout et, souvent, les traits des lâches tuaient les plus courageux.
360/430 [Hist] IV, 31 Les légions du Rhin hésitent à prêter serment à Vespasien
Lorsque l'issue de la seconde bataille de Bédriac (24 octobre 69) fut connue à Novaesium, où les légions du Rhin cherchaient à endiguer la révolte barbare, Hordeonius Flaccus essaya de faire prêter serment à ses troupes à Vespasien. Seuls les auxiliaires gaulois (sans doute de Gaule Belgique) n'opposèrent pas de résistance.
Sed adigente Hordeonio Flacco, instantibus tribunis , [uetus miles] dixit sacramentum , non uultu neque animo satis adfirmans : et cum cetera iuris iurandi uerba conciperent, Vespasiani nomen haesitantes aut leui murmure et plerumque silentio transmittebant. Mais comme Hordeonius Flaccus le leur dictait, que les tribuns les pressaient, les vieux soldats prononcèrent le serment, qu’ils ne confirmaient guère ni par leur expression, ni par leurs pensées ; et alors qu’ils exprimaient les paroles de la formule, ils hésitaient sur le nom de Vespasien, ou alors le répétaient en un léger murmure, la plupart se taisant.
361/430 [Hist] IV, 32 Civilis se plaint du traitement qu'il a subi des Romains
La guerre civile étant terminée, des négociations s'ouvrirent entre les Romains (représentés par Hordeonius Flaccus et Vocula) et les Bataves de Civilis. Celui-ci signifia à l'émissaire romain, Montanus, sa colère face au traitement subi comme auxiliaire dans l'armée romaine.
[Civilis] « egregium » inquit « pretium laborum recepi, necem fratris et uincula mea et saeuissimas huius exercitus uoces , quibus ad supplicium petitus iure gentium poenas reposco […] ». « C’est une excellente récompense, dit Civilis, que j’ai obtenue pour mon labeur : le meurtre de mon frère, les chaînes sur mon corps et les cris d’une cruauté immense de cette armée qui réclame mon supplice : moi, je demande réparation, selon le droit des peuples […]. »
362/430 [Hist] IV, 33 Importante victoire des Romains à Gelduba
L'échec des tractations suite à l'accession au pouvoir de Vespasien (cf. Tac., Hist., 4.32) conduisit Civilis à presser à nouveau les Romains. Il envoya des troupes expérimentées contre le camp de Gelduba, où se trouvait une partie des troupes romaines (conduites par Vocula et Herennius Gallus). On s'acheminait vers une nouvelle défaite romaine, quand une troupe de Vascons arriva en renfort et enveloppa les Bataves.
Vasconum lectae a Galba cohortes ac tum accitae, dum castris propinquant, audito proeliantium clamore intentos hostis a tergo inuadunt latioremque quam pro numero terrorem faciunt , aliis a Nouaesio, aliis a Mogontiaco uniuersas copias aduenisse credentibus. On faisait alors venir les cohortes de Vascons levées par Galba ; comme elles s’approchaient du camp, entendant la clameur des combattants, elles chargent dans leur dos les ennemis absorbés par la bataille, et répandent une terreur disproportionnée par rapport à son nombre : les uns croyaient que Novaesium avait envoyé toutes ses troupes, les autres que c’était Mayence.
363/430 [Hist] IV, 34 Les Romains lèvent le siège de Vetera
Profitant de la victoire de Gelduba (cf. Tac., Hist., 4.33), Vocula marcha vers Castra Vetera et réussit à lever le siège que menait depuis plusieurs mois Julius Civilis, à l'issue d'un combat particulièrement chaotiques, lors duquel diverses informations contradictoires circulèrent.
Hinc in ducem [Voculam] clamor [Romanorum] pugnam poscentium ; et minari adsueuerant . […] Quidam recentis uictoriae memores retinere locum, ferire hostem, seque et proximos hortari et redintegrata acie manus ad obsessos tendere ne tempori deessent. Illi cuncta e muris cernentes omnibus portis prorumpunt. Ac forte Ciuilis lapsu equi prostratus, credita per utrumque exercitum fama uulneratum aut interfectum, immane quantum suis pauoris et hostibus alacritatis indidit . D’où une clameur des soldats romains contre Vocula pour réclamer le combat ; de fait, ils avaient l’habitude de menacer. […] Certains se souvenaient de leur récente victoire : ils tenaient leur place, frappaient l’ennemi, s’exhortaient et exhortaient leurs voisins et, comme la ligne s’était reformée, ils tendaient les mains aux assiégés afin qu’ils ne fissent pas défaut à l’occasion. Ceux-là voyaient tout depuis les murailles ; aussi s’élancent-ils par toutes les portes. Or, par hasard, le cheval de Civilis trébucha et le fit tomber ; la rumeur, crue par les deux armées, selon laquelle il était blessé ou mort, provoqua, et ce dans une mesure prodigieuse, la crainte chez ses soldats et l’ardeur chez ses ennemis.
364/430 [Hist] IV, 35 Rumeurs des légions de Vetera contre les chefs romains
Le siège de Vetera était levé, mais il fallait désormais ravitailler le camp. Vocula mit en place un système de ravitaillement, qui fut difficile à maintenir, du fait de l'agressivité des Bataves, lesquels n'avaient pas abandonné la guerre. À cela s'ajoutait la colère des deux légions de Vetera, dont une partie avait été choisie pour renforcer l'armée de Vocula (qui retournait à Gelduba), contre l'état-major romain.
Addit exercitui suo Vocula mille delectos e quinta et quinta decima legionibus apud Vetera obsessis, indomitum militem et ducibus infensum . Plures quam iussum erat profecti palam in agmine fremebant , non se ultra famem, insidias legatorum toleraturos ; at qui remanserant, desertos se relictosque abducta parte legionum querebantur. Duplex hinc seditio, aliis reuocantibus Voculam, aliis redire in castra abnuentibus. Vocula ajouta à son armée mille soldats pris dans les cinquième et quinzième légions qui avaient été assiégées à Vetera : c’était une troupe insoumise et qui haïssait les chefs. Il en partit plus qu’il n’en était ordonné, et ils frémissaient ouvertement pendant la marche : ils ne tolèreraient pas plus loin la faim et la rouerie des légats ; quant à ceux qui étaient restés, ils se plaignaient d’avoir été abandonnés et délaissés quand une partie de la légion leur avait été enlevée. D’où une double révolte, les uns rappelant Vocula, les autre refusant de revenir dans le camp.
365/430 [Hist] IV, 36 Sédition des légions et meurtre d'Hordeonius Flaccus
Alors que Civilis profitait de la retraite des Romains vers Novaesium pour infliger un nouveau siège au camp de Vetera, l'arrivée de l'armée de Vocula (à laquelle avait été incorporée certains éléments des deux légions assiégées à Vetera, la XV Primigenia et la V Alaudae) accentua le climat séditieux. L'octroi du donatiuum au nom de Vespasien et non de Vitellius (qui avait envoyé l'argent) fut l'élément déclencheur d'une mutinerie qui coûta la vie au gouverneur, Hordeonius Flaccus, et contraignit Vocula à s'enfuir.
Et aduentu quintanorum quintadecimanorumque auctae legiones donatiuum exposcunt , comperto pecuniam a Vitellio missam .  Et, grossies par l’arrivée de la cinquième et de la quinzième, les légions réclament vivement le donatiuum, en sachant très bien que c’est Vitellius qui a envoyé l’argent.
366/430 [Hist] IV, 38 Rumeurs sur le ravitaillement à Rome
Au début de l'année 70 ap. J.-C., des rumeurs agitaient la plèbe romaine quant à la situation en Afrique, où l'on pensait que L. Calpurnius Piso (proconsul de la province) organisait le blocus de Rome.
Sed quia naues saeuitia hiemis prohibebantur , uulgus alimenta in dies mercari solitum, cui una ex re publica annonae cura , clausum litus, retineri commeatus, dum timet, credebat, augentibus famam Vitellianis , qui studium partium nondum posuerant, ne uictoribus quidem ingrato rumore , quorum cupiditates externis quoque bellis inexplebilis nulla umquam ciuilis uictoria satiauit. La rigueur de l’hiver tenait les navires éloignés, c’est pourquoi pour la foule, qui était habituée à acheter quotidiennement sa nourriture et n’avait, dans tout l’État, d’autre souci que l’annone, le littoral était fermé, l’approvisionnement retenu, et en craignant cela, elle s’en persuadait ; de plus, les Vitelliens, qui n’avaient pas encore laissé de côté l’attachement pour leur parti, contribuaient à enfler une rumeur que les vainqueurs ne regardaient pas non plus avec mépris : leur cupidité, insatiable même pendant les guerres étrangères, ne se satisfit jamais de quelque victoire pendant les guerres civiles.
367/430 [Hist] IV, 45 Charivari contre Manlius Patruitus
Lors d'une séance du sénat du début de l'année 70 ap. J.-C., le sénateur Manlius Patruitus rapporta avoir été l'objet d'un charivari par la plèbe de Sienne.
Manlius Patruitus senator pulsatum se in colonia Seniensi coetu multitudinis et iussu magistratuum querebatur ; nec finem iniuriae hic stetisse : planctum et lamenta et supremorum imaginem praesenti sibi circumdata cum contumeliis ac probris , quae in senatum uniuersum iacerentur. Le sénateur Manlius Patruitus se plaignit qu’il avait été bousculé dans la colonie de Sienne par un rassemblement de foule et sur ordre des magistrats ; il affirmait que ce n’avait pas été là la fin du dommage : on l’avait entouré de déplorations, de lamentations, d’un similis de funérailles, alors qu’il était bien présent, en l’injuriant et en l’insultant avec des propos qui se portaient contre le Sénat dans son intégralité.
368/430 [Hist] IV, 46 Réorganisation du prétoire par Mucien
La fin de la guerre civile laissait Rome avec un problème d'effectif militaire, en particulier chez les prétoriens : aux soldats installés par Vitellius s'ajoutaient les vainqueurs flaviens, qui pouvaient prétendre à être incorporés à cette armée d'élite, et les anciens Othoniens, qui s'étaient engagés assez tôt du côté de Vespasien, et cherchaient à regagner leur place. En l'absence de Vespasien, ce fut Mucien qui s'occupa (énergiquement) de régler la situation. Il recourut à une mise en scène qui donna à croire aux Vitelliens vaincus qu'ils allaient être décimés.
Praetorianam militiam repetebant a Vitellio dimissi, pro Vespasiano congregati ; et lectus in eandem spem e legionibus miles promissa stipendia flagitabat . […] Vt uero huc illuc distrahi coepere [Germanici Britannicique milites], metus per omnis et praecipua Germanici militis formido , tamquam ea separatione ad caedem destinaretur. Prensare commanipularium pectora, ceruicibus innecti, suprema oscula petere, ne desererentur soli neu pari causa disparem fortunam paterentur ;  modo Mucianum, modo absentem principem, postremum caelum ac deos obtestari, donec Mucianus cunctos eiusdem sacramenti, eiusdem imperatoris milites appellans , falso timori obuiam iret ; namque et uictor exercitus clamore lacrimas eorum iuuabat. Isque finis illa die. Paucis post diebus adloquentem Domitianum firmati iam excepere : spernunt oblatos agros , militiam et stipendia orant. Preces erant, sed quibus contra dici non posset ; igitur in praetorium accepti. Les prétoriens dissous par Vitellius revendiquaient leur poste : ils s’étaient rassemblés en faveur de Vespasien. Par ailleurs, des soldats choisis dans les légions [flaviennes] étaient conduits aux mêmes espérances et demandaient ce salaire qui leur avait été promis. […] Mais lorsque les soldats germains et bretons commencèrent à être répartis dans tel ou tel groupe, ce fut la crainte chez tous, et le plus gros de la peur fut ressentie par les Germains : on les destinait à la mort, pensaient-ils, par cette division. Ils se mirent à étreindre leur compagnons de manipule, à s’attacher à leur cou, à demander un ultime baiser : ils défendaient qu’on ne les isolât, qu’une même cause ne leur coûtât un destin différent ; c’est tantôt Mucien, tantôt le prince absent, et enfin le ciel et les dieux qu’ils prennent à témoin, jusqu’à ce que Mucien, les appelant tous soldats du même serment, du même empereur, ne dissipât cette fausse angoisse ; et, de fait, l’armée victorieuse aussi secondait leurs larmes par sa clameur. Ce fut-là la fin de cette journée. Quelques jours plus tard, déjà raffermis, ils accueillirent le discours de Domitien ; ils méprisent les terres qu’on leur offre, demandent le service et sa solde. C’étaient bien des prières, mais de celles que l’on ne peut contredire ; par conséquent, on les incorpora aux prétoriens.
369/430 [Hist] IV, 49 Manœuvres pour éliminer L. Pison, proconsul d'Afrique
L. Calpurnius Piso (petit-fils de Cn. Piso, assassin supposé de Germanicus), était proconsul d'Afrique en 69-70 ; le bruit courait qu'il cherchait à organiser le blocus du ravitaillement de Rome (cf. Tac., Hist., 4.38). Mucien manœuvra habilement pour éliminer ce dangereux personnage, dont la culpabilité ne semble d'ailleurs pas parfaitement établie : il envoya un centurion nommé Papirius pour faire croire à un soulèvement local en faveur du proconsul, légitimant ainsi sa mise à mort par le légat de la légion d'Afrique, Valerius Festus.
Centurio a Muciano missus, ut portum Carthaginis attigit, magna uoce laeta Pisoni omnia tamquam principi continuare, obuios et subitae rei miraculo attonitos ut eadem adstreperent hortari . Vulgus credulum ruere in forum, praesentiam Pisonis exposcere ; gaudio clamoribus que cuncta miscebant, indiligentia ueri et adulandi libidine. Dès que le centurion envoyé par Mucien atteint le port de Carthage, il enchaîne d’une voix forte à l’endroit de Pison tous les vœux de bonheur que l’on réserve à un prince, et exhorte ceux qui étaient présents, surpris par l’étrangeté de cette situation soudaine, à s’en faire l’écho. La foule crédule se précipite au forum, réclame la présence de Pison ; ils mêlaient tout dans leurs clameurs de joie, tout indifférents à la vérité et désireux d’adulation qu’ils étaient.
370/430 [Hist] IV, 50 Valerius Festus ordonne la mort de L. Pison, proconsul d'Afrique
Alors que le stratagème de Mucien a parfaitement fonctionné et donné à croire en un soulèvement de L. Pison, proconsul d'Afrique (cf. Tac., Hist., 4.49), Valerius Festus, légat de la legio III Augusta, ordonna de le mettre à mort.
Sed ubi Festo consternatio uulgi, centurionis supplicium ueraque et falsa more famae in maius innotuere , equites in necem Pisonis mittit. Lorsque que l’agitation du peuple, la punition du centurion, les informations vraies et fausses qu’apportait, exagérées comme d’ordinaire, la rumeur, furent connues de Festus, il envoie des cavaliers tuer L. Pison.
371/430 [Hist] IV, 51 Rumeurs sur l'attitude de Domitien à Rome
Vespasien se trouvait encore en Égypte au début de l'année 70. Il y apprit l'attitude arrogante de son fils Vespasien, seul membre de la nouvelle famille impériale présent à Rome (Titus étant resté en Judée).
Vespasianus in Italiam resque urbis intentus aduersam de Domitiano famam accipit , tamquam terminos aetatis et concessa filio egrederetur : igitur ualidissimam exercitus partem Tito tradit ad reliqua Iudaici belli perpetranda. Vespasien restait attentif à la situation de l’Italie et aux affaires de Rome ; il apprit ainsi ce qu’on disait de fâcheux sur Domitien : on lui reprochait de sortir des limites propres à quelqu’un de son âge et d’excéder ce qui lui était permis en sa simple qualité de fils. Cela le conduisit à confier la partie la plus robuste de son armée à Titus pour qu’il termine ce qu’il restait à faire dans la guerre des Juifs.
372/430 [Hist] IV, 54 Rumeurs sur les défaites romaines chez les Gaulois
Plusieurs nouvelles, certaines véridiques et officielles (comme la mort de Vitellius, ou l'incendie du Capitole), d'autres circulant sous forme de rumeurs, et parfois fausses (à l'instar de prétendues guerres en Bretagne et en Pannonie), poussèrent les Gaulois à rejoindre les Bataves dans l'insurrection.
Galli sustulerant animos, eandem ubique exercituum nostrorum fortunam rati, uulgato rumore a Sarmatis Dacisque Moesica ac Pannonica hiberna circumsederi ; paria de Britannia fingebantur . Sed nihil aeque quam incendium Capitolii, ut finem imperio adesse crederent, impulerat. Captam olim a Gallis urbem , sed integra Iouis sede mansisse imperium : fatali nunc igne signum caelestis irae datum et possessionem rerum humanarum Transalpinis gentibus portendi superstitione uana Druidae canebant . Incesseratque fama primores Galliarum ab Othone aduersus Vitellium missos, antequam digrederentur, pepigisse ne deessent libertati, si populum Romanum continua ciuilium bellorum series et interna mala fregissent. Les Gaulois s’étaient enhardis en pensant que nos armées vivaient le même mauvais sort : en effet, il s’était répandu une rumeur selon laquelle les Sarmates et les Daces assiégeaient les quartiers d’hiver de Mésie et de Pannonie ; on s’imaginait qu’en Bretagne la situation était semblable. Mais rien autant que l’incendie du Capitole ne les avait poussés à croire que l’Empire vivait ses dernières heures. Autrefois, des Gaulois avaient pris Rome, mais l’Empire avait survécu sans que le séjour de Jupiter ne soit abimé ; les cieux venaient de donner par cet incendie prophétique un signe de leur courroux, et les peuples situés au-delà des Alpes allaient, c’était prédit, posséder l’ensemble du monde : vaines superstitions que psalmodiaient là leurs druides. Le bruit s’était aussi répandu que les chefs gaulois, envoyés par Othon contre Vitellius, s’étaient engagés avant de partir à ne pas faire défaut à la liberté dans le cas où le peuple romain aurait été brisé par une suite sans fin de guerres civiles et de dissensions internes.
373/430 [Hist] IV, 58 Vocula face à la trahison des Trévires et des Lingons
Les auxiliaires trévires et lingons finirent par abandonner l'armée romaine pour s'allier avec Julius Civilis. Ils étaient menés par trois chefs, Julius Classicus, Julius Tutor et Julius Sabinus ; leur objectif était de mettre sur pieds un prétendu « Empire des Gaules ». Ces hommes cherchèrent à gagner les légions romaines commandées par Vocula (la I Germanica et la XVI Gallica). Celui-ci se replia sur Novaesium et chercha une dernière fois à prévenir la défection de ses deux légions par un discours, dont voici un extrait.
« Ne hoc prodigium toto terrarum orbe uulgetur, uobis satellitibus Ciuilem et Classicum Italiam inuasuros. » Que l’on ne divulgue pas partout sur terre cette infamie : c’est avec vous comme complices que Civilis et Classicus envahiront l’Italie.
374/430 [Hist] IV, 62 Honte de la legio XVI Gallica
Après le massacre des légions de Vetera par les Germains alliés à Civilis et la reddition des légions du Rhin, qui durent prêter serment à l'Empire des Gaules, Tacite décrit ici le sentiment de honte de la légion XVI Gallica, cantonnée à Novaesium et déplacée par les vainqueurs bataves et gaulois vers Trêves, à l'idée d'avoir fait défection à Rome.
Medium omne tempus per uarias curas [Romani milites] egere, ignauissimus quisque caesorum apud Vetera exemplo pauentes, melior pars rubore et infamia : quale illud iter ? quis dux uiae ? Et omnia in arbitrio eorum quos uitae necisque dominos fecissent. […] Et uulgata captarum legionum fama cuncti qui paulo ante Romanorum nomen horrebant, procurrentes ex agris tectisque et undique effusi insolito spectaculo nimium fruebantur . Non tulit ala Picentina gaudium insultantis uulgi , spretisque Sancti promissis aut minis Mogontiacum abeunt. L’intervalle de temps jusqu’à ce jour, les soldats romains le passèrent dans une anxiété aux diverses formes : les plus lâches s’apeuraient du massacre exemplaire qui avait été fait à Vetera ; la meilleure partie rougissait de honte : quelle était cette marche qu’ils faisaient ? Qui guidait leurs pas ? Tout était aux mains de ceux qu’ils avaient rendus maîtres de leur vie et de leur mort. […] Et comme s’était répandu le bruit de la capture des légions, tous ceux qui, un peu avant, étaient effrayés par le nom de Rome accouraient de leur champ ou de leur maison et, se répandant partout, jouissaient par trop d’un spectacle inhabituel. L’aile Picentina ne supporta pas la joie de cette foule qui les insultait et, méprisant les promesses ou les menaces de Sanctus, s’en va à Mayence.
375/430 [Hist] IV, 67 Défaite de Julius Sabinus
Le Lingon Julius Sabinus était l'un des chefs gaulois qui avait conspiré contre les Romains et, s'alliant avec Civilis, avait mis en place l'Empire des Gaules. Il connut par la suite une défaite contre les Séquanes, dont il s'échappa à grand'peine.
Sabinus festinatum temere proelium pari formidine deseruit ; utque famam exitii sui faceret, uillam, in quam perfugerat, cremauit, illic uoluntaria morte interisse creditus . Sabinus abandonna avec autant de crainte un combat qu’il avait imprudemment hâté ; pour faire courir le bruit qu’il était mort, il brûla la ferme dans laquelle il s’était réfugié : on crut qu’il s’était suicidé.
376/430 [Hist] IV, 69 Conférence de Reims
Les Flaviens réagirent à la situation alarmante en Germanie en conduisant plusieurs légions vers le théâtre des opérations. Cette décision conduisit les peuples gaulois à se réunir en conférence à Reims (avril 70 ap. J.-C.). Les dissensions entre peuples rivaux empêchèrent l'embrasement des Gaules en faveur de l'Empire indépendant voulu par les Trévires et les Lingons.
Et Valentini animum [Galli] laudabant, consilium Auspicis sequebantur . […] Deterruit plerosque prouinciarum aemulatio : quod bello caput ? unde ius auspiciumque peteretur ? quam, si cuncta prouenissent, sedem imperio legerent ? Nondum uictoria, iam discordia erat , aliis foedera, quibusdam opes uirisque aut uetustatem originis per iurgia iactantibus. Les Gaulois louaient le courage de Valentinus, mais suivaient l’avis d’Auspex. […] Ce qui détourna la plupart de la guerre, ce fut la rivalité provinciale : qui serait à la tête de la guerre ? Où serait pris le droit d’auspices ? Quelle ville, si tout tournait bien, serait choisie comme capitale de l’empire ? Ce n’était pas la victoire, mais c’était déjà la discorde : ils se querellaient, les uns mettant en avant des traités, certains leurs richesses, leurs forces ou l’ancienneté de leur origine.
377/430 [Hist] IV, 72 Les troupes de Petilius Cerialis demandent la destruction de Trêves
La contre-attaque romaine était conduite par Petilius Cerialis, qui fut rapidement à la tête de cinq légions (quatre déjà sur place, et la XXI Rapax, qu'il commandait). À son entrée à Trêves (Colonia Treuirorum), ville d'origine de Julius Sabinus et de Julius Classicus (deux des instigateurs de la révolte gauloise), il dut faire face à la colère de ses propres soldats, qui voulaient détruire la ville. Ce fut d'ailleurs là que les deux légions qui s'étaient rendues à Vetera (la I Germanica et la XVI Gallica) firent jonction avec l'armée romaine, donnant lieu à un tableau pathétique chez Tacite.
Cerialis postero die coloniam Treuirorum ingressus est, auido milite eruendae ciuitatis. Hanc esse Classici, hanc Tutoris patriam ; horum scelere clausas caesasque legiones. Quid tantum Cremonam meruisse ? Quam e gremio Italiae raptam quia unius noctis moram uictoribus attulerit. Stare in confinio Germaniae integram sedem spoliis exercituum et ducum caedibus ouantem . Redigeretur praeda in fiscum : ipsis sufficere ignis et rebellis coloniae ruinas, quibus tot castrorum excidia pensarentur. Cerialis metu infamiae, si licentia saeuitiaque imbuere militem crederetur, pressit iras : et paruere, posito ciuium bello ad externa modestiores. Conuertit inde animos accitarum e Mediomatricis legionum miserabilis aspectus. Stabant conscientia flagitii maestae, fixis in terram oculis : nulla inter coeuntis exercitus consalutatio ; neque solantibus hortantibus ue responsa dabant, abditi per tentoria et lucem ipsam uitantes . Nec proinde periculum aut metus quam pudor ac dedecus obstupefecerat, attonitis etiam uictoribus, qui uocem preces que adhibere non ausi lacrimis ac silentio ueniam poscebant, donec Cerialis mulceret animos, fato acta dictitans quae militum ducumque discordia uel fraude hostium euenissent. Le jour suivant, Cerialis entra dans la colonie de Trèves, tandis que ses soldats n’avaient à la bouche que la destruction de la ville. Voilà, disaient-ils, la patrie de Classicus, voilà la patrie de Tutor ; voilà les gens dont le crime a été d’assiéger et de massacrer les légions. Qu’avait fait de tel Crémone pour mériter son sort ? Elle, c’était du giron de l’Italie qu’elle avait été arrachée sous prétexte qu’elle avait retardé d’une seule nuit les vainqueurs. Et aux confins de la Germanie, l’on trouvait, intact, ce siège de la guerre, triomphant des dépouilles de l’armée et du meurtre de ses chefs ? Que le butin revienne au fisc ; il leur suffirait, à eux, de mettre le feu à cette colonie rebelle et de la détruire : voilà qui contrebalancerait tant de camps anéantis ! Craignant d’être déshonoré s’il donnait à croire qu’il avait imprégné les soldats d’une cruauté immodérée, Cerialis réprima les colères : et les soldats lui obéirent, eux qui, après la fin de la guerre de civile, se montraient plus mesurés à l’égard des guerres étrangères. Ce qui fit changer la disposition des esprits ensuite, ce fut la déplorable apparence des légions venues de chez les Médiomatrices. Elles étaient là, affligées par la conscience de leur crime, et gardaient le regard baissé vers le sol ; il n’y eut entre les armées qui faisaient jonction nul salut, et l’on ne répondait pas à ceux qui les réconfortaient ou les exhortaient, mais on se cachait dans les tentes, évitant jusqu’à la lumière du jour. C’était moins le danger ou la crainte que la honte et le sentiment de déshonneur qui les avait paralysées, et même les vainqueurs étaient interdits, eux qui n’osaient pas faire appel à des paroles suppliantes et qui demandaient grâce par des larmes silencieuses, jusqu’à ce que Cerialis adoucisse enfin les esprits en disant que c’était le destin qui était responsable d’actes qui avaient eu lieu par l’entremise de la discorde des soldats et des chefs ou par la ruse des ennemis.
378/430 [Hist] IV, 73 Contio de Petilius Cerialis
Après la réunification des légions romaines, Petilius Cerialis rassembla ses troupes et les harangua en contio.
« Neque ego umquam facundiam exercui, et populi Romani uirtutem armis adfirmaui : sed quoniam apud uos uerba plurimum ualent bonaque ac mala non sua natura, sed uocibus seditiosorum aestimantur, statui pauca disserere quae profligato bello utilius sit uobis audisse quam nobis dixisse. » Moi, je n’ai jamais pratiqué l’art oratoire, et c’est par les armes que j’ai consolidé la valeur du peuple Romain ; mais puis que, chez vous, ce sont les mots qui ont le plus de valeur, et que le bien et le mal ne sont pas estimés d’après leur nature propre, mais sous l’influence des voix séditieuses, j’ai décidé de dire quelques mots qu’il vous est plus utile d’écouter, maintenant que la guerre est proche de sa fin, qu’il nous est bénéfique de les dire.
379/430 [Hist] IV, 75 Critiques contre le laisser-faire de Cerialis
Cerialis n'attaqua pas assez rapidement les Bataves et leurs alliés et, de ce fait, les laissa se réunir à proximité de Trêves, ce qui lui fut reproché par des voix anonymes.
Hostes diuisis copiis aduenere undique . Plerique culpabant Cerialem passum iungi quos discretos intercipere licuisset . Les troupes divisées des ennemis arrivèrent de partout. La plupart reprochaient à Cerialis d’avoir permis que se réunissent des soldats qu’il aurait été possible d’intercepter alors qu’ils étaient séparés.
380/430 [Hist] IV, 78 Victoire décisive des Romains à Trêves
Un affrontement décisif eut lieu à proximité de Trêves (peut-être dans la nuit du 7 au 8 juin 70 ap. J.-C.) entre les troupes romaines, dirigées par Petilius Cerialis (il s'agissait surtout des légions du Rhin, déjà éprouvées par une année de guerre, et d'une légion venue de Rome), et la coalition entre Germains et Gaulois. Malgré l'attaque surprise des Bataves et de leurs alliés, les Romains résistèrent et finirent par remporter l'affrontement.
Nec sine ope diuina mutatis repente animis terga uictores uertere. Ipsi territos se cohortium aspectu ferebant , quae primo impetu disiectae summis rursus iugis congregabantur ac speciem noui auxilii fecerant. Sed obstitit uincentibus prauum inter ipsos certamen omisso hoste spolia consectandi. Et ce ne fut pas sans l’aide des dieux que, changeant tout à coup d’état d’esprit, les vainqueurs tournèrent le dos. Eux-mêmes rapportaient qu’ils avaient été terrifiés par l’aspect des cohortes qui avaient été dispersées lors de la première charge mais qui, se regroupant en retour sur les sommets des collines, leur avaient donné l’impression qu’il s’agissait de nouveaux renforts. Mais ce qui s’opposa à leur victoire, ce fut la lutte malsaine qu’ils se livrèrent en oubliant l’ennemi pour obtenir les dépouilles.
381/430 [Hist] IV, 79 Les habitants de Cologne demandent l'aide des Romains
Suite à la victoire romaine, les habitants de Cologne (les Agrippiniens) demandèrent aux Romains de les protéger des Bataves et de leurs alliés, contre qui ils s'étaient ouvertement déclarés.
Orabant auxilium Agrippinenses offerebantque uxorem ac sororem Ciuilis et filiam Classici, relicta sibi pignora societatis. Atque interim dispersos in domibus Germanos trucidauerant ; unde metus et iustae preces inuocantium, antequam hostes reparatis uiribus ad spem uel ad ultionem accingerentur. Les Agrippiniens demandaient de l’aide et ils offraient la sœur et la femme de Civilis ainsi que la fille de Classicus, laissées chez eux comme gages de leur alliance. Et pendant ce temps, ils avaient massacré les Germains dispersés dans leurs maisons ; d’où la crainte et les prières légitimes de ceux qui appelaient à l’aide avant que leur ennemi, ses forces remises en état, ne se porte à l’espoir ou ne se prépare à la vengeance.
382/430 [Hist] V, 9 Rumeurs sur le temple de Jérusalem
Dans l'excursus sur les Juifs qui ouvre le cinquième livre des Histoires, Tacite rapporte les rumeurs qui suivirent la prise de Jérusalem et de son temple par Pompée, en 63 av. J.-C.
Romanorum primus Cn. Pompeius Iudaeos domuit templumque iure uictoriae ingressus est : inde uulgatum nulla intus deum effigie uacuam sedem et inania arcana . Le premier des Romains à dompter les Juifs fut Cn. Pompée ; par le droit des vainqueurs, il entra dans le temple : d’où le bruit qui courut, selon lequel il n’y avait à l’intérieur aucune statue de dieux, que la place était vide, que ce n’étaient que de vains secrets.
383/430 [Hist] V, 11 Les Romains demandent l'assaut sur Jérusalem
Après plusieurs mois de siège, les soldats romains demandent à Titus d'arrêter le siège et de mener l'assaut de Jérusalem.
Romani ad obpugnandum uersi ; neque enim dignum uidebatur famem hostium opperiri, poscebant que pericula, pars uirtute, multi ferocia et cupidine praemiorum.  Les Romains se portaient au combat : de fait, il ne leur semblait pas digne d’attendre que l’ennemi meure de faim, et ils réclamaient le danger, une partie par courage, beaucoup par témérité et par désir du butin.
384/430 [Hist] V, 15 Première nuit de la bataille de Vetera
La victoire romaine à Trêves n'avait pas marqué la fin de la guerre : Julius Civilis monta à nouveau à l'affrontement à proximité de l'ancien camp de Castra Vetera (actuelle Xanten). Il dut cependant faire face à des troupes romaines bien plus nombreuses, puisque Cerialis avait reçu le renfort de trois légions (la II Adiutrix, à peine recrutée, la VI Victrix, venue d'Espagne, et la XIV Gemina Martia, venue de Bretagne), qui s'ajoutaient aux quatre légions du Rhin, bien entamées par plus d'une année de guerre (nous sommes alors à la fin du mois de juin 70). Le premier affrontement entre les deux armées tourna légèrement à l'avantage des Romains, sans être décisif. Tacite décrit ici la nuit entre les deux jours de combat.
Nox apud barbaros cantu aut clamore , nostris per iram et minas acta. Chez les barbares, on passe la nuit en chants et en cris ; pour les nôtres, c’était la colère et les menaces.
385/430 [Hist] V, 16 Deuxième jour de la bataille de Vetera : hortatio de Petilius Cerialis
Au début de la deuxième journée d'affrontement entre Romains et Bataves à Vetera (cf. Tac., Hist., 4.15), les deux chefs exhortèrent leurs troupes. Voici la réaction des légions romaines au discours de Cerialis.
Alacrior omnium clamor, quis uel ex longa pace proelii cupido uel fessis bello pacis amor, praemiaque et quies in posterum sperabatur. Ce fut une clameur assez vive de la part de tous les soldats, soit qu’ils veuillent le combat au sortir d’une longue paix, soit que, fatigués par la guerre, ils désirent la paix, et l’on espérait, pour l’avenir, du butin et du repos.
386/430 [Hist] V, 17 Deuxième jour de la bataille de Vetera (2) : hortatio de Civilis
Le discours de Cerialis à ses troupes est suivi de celui de Civilis aux siennes, en amont de la bataille décisive de Vetera (cf. Tac., Hist., 4.15). Tacite rapporte pareillement les réactions sonores des barbares.
Nec Ciuilis silentem struxit aciem, locum pugnae testem uirtutis ciens. Quant à Civilis, ce n’était pas non plus une armée silencieuse qu’il mettait en ordre ; il appelait le lieu du combat « témoin de leur valeur ».
387/430 [Hist] V, 18 Une ruse permet aux Romains de défaire les Bataves à Vetera
La bataille de Vetera, indécise, bascula lorsqu'un déserteur germain permit à Cerialis d'envelopper son adversaire.
Duae alae cum perfuga missae incauto hosti circumfunduntur. Quod ubi clamore cognitum , legiones a fronte incubuere, pulsique Germani Rhenum fuga petebant. Deux ailes de cavaleries sont envoyées avec le transfuge ; elles encerclent l’ennemi qui ne se doute de rien. Lorsqu’une clameur eut fait connaître cet événement, les légions pressèrent par le front du combat, et les Germains, repoussés, gagnèrent le Rhin en fuyant.
388/430 [Hist] V, 22 Les Germains tendent un piège à Cerialis
Alors qu'il revient par bateau des camps de Novaesium et de Bonn, Petilius Cerialis est attaqué nuitamment par une troupe de Germains, qui profite du désordre et du manque de discipline romains.
Aliud agmen [Germanorum] turbare classem, inicere uincla, trahere puppis ; utque ad fallendum silentio, ita coepta caede, quo plus terroris adderent, cuncta clamoribus miscebant. […] Cerialis alibi noctem egerat, ut plerique credidere , ob stuprum Claudiae Sacratae mulieris Vbiae . Vigiles flagitium suum ducis dedecore excusabant, tamquam iussi silere ne quietem eius turbarent ; ita intermisso signo et uocibus se quoque in somnum lapsos. Une autre troupe de Germains se mit à troubler la flotte, à jeter des cordes sur les navires, à tirer les poupes ; et si l’on avait utilisé le silence pour tromper les soldats, maintenant que le massacre avait commencé, ils mêlaient tout dans leurs clameurs pour augmenter l’effroi. […] Cerialis avait passé la nuit ailleurs ; c’était, comme l’ont cru beaucoup de gens, parce qu’il entretenait une affaire avec Claudia Sacrata, une Ubienne. Les veilleurs excusaient leur faute en déshonorant leur chef : selon eux, on leur avait ordonné de se taire pour ne pas troubler son sommeil : de cette façon, continuaient-ils, comme on avait interrompu les échanges de signaux et les paroles, eux aussi étaient tombés dans le sommeil.
389/430 [Hist] V, 25 Les Bataves se retournent contre Civilis
Le changement de fortune poussa les peuples transrhénans, alliés de Civilis et soutiens de la révolte batave, à se retirer de la lutte contre les Romains, suite à d'habiles négociations de la part de Petilius Cerialis. Le doute s'étendit aux Bataves eux-mêmes, qui s'en prit à leur chef.
Miscebantur minis promissa ; et concussa Transrhenanorum fide inter Batauos quoque sermones orti : non prorogandam ultra ruinam, nec posse ab una natione totius orbis seruitium depelli . Quid profectum caede et incendiis legionum nisi ut plures ualidioresque accirentur ? Si Vespasiano bellum nauauerint, Vespasianum rerum potiri  ; sin populum Romanum armis uocent, quotam partem generis humani Batauos esse ? Respicerent Raetos Noricosque et ceterorum onera sociorum : sibi non tributa, sed uirtutem et uiros indici. Proximum id libertati ; et si dominorum electio sit, honestius principes Romanorum quam Germanorum feminas tolerari . Haec uulgus, proceres atrociora : Ciuilis rabie semet in arma trusos ; illum domesticis malis excidium gentis opposuisse. Tunc infensos Batauis deos, cum obsiderentur legiones, interficerentur legati, bellum uni necessarium, ferale ipsis sumeretur. Ventum ad extrema, ni resipiscere incipiant et noxii capitis poena paenitentiam fateantur. L’on mêlait aux menaces les promesses ; et comme la fidélité des peuples au-delà du Rhin avait été ébranlée, des rumeurs apparurent aussi chez les Bataves : il ne fallait pas continuer à mener ces opérations catastrophiques : l’asservissement du monde tout entier ne pourrait être mis à bas par un seul peuple. Quel avait été l’intérêt de tuer et de brûler les légions, sinon qu’on en avait fait venir d’autres, plus nombreuses et plus fraiches ? Si c’était pour Vespasien qu’ils avaient mené avec zèle cette guerre, Vespasien détenait maintenant le pouvoir ; mais si c’était le peuple romain que leurs armes provoquaient, quelle petite portion du genre humain les Bataves représentaient-ils ? Qu’ils regardent donc les Rhètes, les habitants du Norique et les charges des autres alliés : on ne leur imposait pas des tributs, mais du courage et des guerriers. Voilà qui n’était pas bien loin de la liberté ; et s’ils avaient le choix de leur maîtres, il leur semblait plus honorable de tolérer l’élite de Rome que les femmes des Germains. Voilà ce que disait la foule ; les nobles, eux, étaient plus sévères. C’était la folie de Civilis qui les avait poussés à combattre ; c’est lui qui avait opposé à des maux privés la ruine de leur peuple. Les dieux s’étaient mis à haïr les Bataves au moment où les légions avaient été assiégées, les légats tués, et qu’on avait déclaré une guerre nécessaire à un seul homme mais funeste pour eux-mêmes. Ils étaient arrivés à une situation critique, à moins qu’ils ne commencent à se repentir et que, en punissant une tête criminelle, ils ne manifestent leurs regrets.
390/430 [Agr] II Condamnation des autodafés sous Domitien
Au début de l'Agricola, Tacite blâme et déplore l'exécution de deux sénateurs, membres de l'opposition stoïcienne à Domitien, en 93 ap. J.-C., Herennius Senecio, qui avait écrit un panégyrique d'Helvidius Priscus, et Q. Iunius Arulenus Rusticus, qui avait fait celui de Thrasea Paetus. Leurs œuvres avaient été brûlées sur ordre de Domitien.
Scilicet illo igne [librorum Paeti Thraseae et Prisci Heluidii] uocem populi Romani et libertatem senatus et conscientiam generis humani aboleri arbitrabantur, expulsis insuper sapientiae professoribus atque omni bona arte in exilium acta, ne quid usquam honestum occurreret. C’est sans doute que, par cet autodafé [des œuvres de Thrasea Paetus et de Priscus Helvidius], on estimait museler la voix du peuple romain, la liberté du Sénat et la conscience du genre humain ; on avait, en outre, chassé les professeurs de philosophie et poussé à l’exil toutes les vertus, afin que rien d’honnête ne se fît jour quelque part.
391/430 [Agr] IX L'opinion publique destine la Bretagne à Agricola
Après avoir exercé un commandement militaire en Bretagne, Agricola obtint, de 74 à 77 ap. J.-C., le gouvernement de l'Aquitaine (province sans légion, commandée par un propréteur), puis un consulat suffect en 77. La voix publique supposait alors, à raison, comme Tacite le souligne, qu'il serait ensuite nommé gouverneur de Bretagne.
Minus triennium in ea legatione [Aquitaniae] detentus ac statim ad spem consulatus [Agricola] reuocatus est, comitante opinione Britanniam ei prouinciam dari, nullis in hoc ipsius sermonibus, sed quia par uidebatur. Haud semper errat fama ; aliquando et eligit . Agricola, retenu moins de trois ans dans cette fonction de légat en Aquitaine, fut aussitôt rappelé à Rome avec l’espoir d’être nommé consul ; ce retour s’accompagnait du commentaire qu’il obtiendrait la Bretagne comme province, non que lui fît quelques propos sur ce sujet en particulier, mais parce qu’il semblait à la hauteur. C’est que l’opinion publique n’erre pas toujours : parfois aussi, elle choisit.
392/430 [Agr] XIV Action de Didius Gallus en Bretagne
Faisant la liste des gouverneurs de Bretagne jusqu'à Agricola, Tacite mentionne l'action d'A. Didius Gallus, gouverneur de 52 à 58, qui se montra assez frileux, aux yeux de l'historien.
Mox Didius Gallus parta a prioribus continuit, paucis admodum castellis in ulteriora promotis, per quae fama aucti officii quaereretur. Didius Gallus fit perdurer ensuite ce qu’avaient acquis ses devanciers, en plaçant seulement un petit nombre de places fortes plus loin : par cette manœuvre, il voulait susciter l’opinion qu’il avait augmenté sa charge.
393/430 [Agr] XV Évocation de la révolte des Bretons en 61 ap. J.-C.
L'offensive de Suetonius Paulinus contre l'île de Mona permit aux Bretons, menés par la reine Boudicca, de secouer le joug. Leur révolte commença par une critique violente de l'impérialisme romain.
Namque absentia legati [Suetonii Paulini] remoto metu Britanni agitare inter se mala seruitutis , conferre iniurias et interpretando accendere : nihil profici patientia nisi ut grauiora tamquam ex facili tolerantibus imperentur. Singulos sibi olim reges fuisse, nunc binos imponi, e quibus legatus in sanguinem, procurator in bona saeuiret. Aeque discordiam praepositorum, aeque concordiam subiectis exitiosam . Alterius manus centuriones, alterius seruos uim et contumelias miscere. Nihil iam cupiditati, nihil libidini exceptum. In proelio fortiorem esse qui spoliet : nunc ab ignauis plerumque et imbellibus eripi domos, abstrahi liberos, iniungi dilectus, tamquam mori tantum pro patria nescientibus . Quantulum enim transisse militum, si sese Britanni numerent ? Sic Germanias excussisse iugum : et flumine, non Oceano defendi. Sibi patriam coniuges parentes, illis auaritiam et luxuriam causas belli esse. Recessuros, ut diuus Iulius recessisset, modo uirtutem maiorum suorum aemularentur. Neue proelii unius aut alterius euentu pauescerent : plus impetus felicibus, maiorem constantiam penes miseros esse. Iam Britannorum etiam deos misereri, qui Romanum ducem absentem, qui relegatum in alia insula exercitum detinerent ; iam ipsos, quod difficillimum fuerit, deliberare . Porro in eius modi consiliis periculosius esse deprehendi quam audere. De fait, l’absence du légat Suétonius Paulinus fit s’envoler la crainte des Bretons, qui se mirent à débattre entre eux des maux de la servitude, à mettre en parallèle les marques d’injustice, et, en les expliquant, à les accentuer : la résilience, disaient-ils, ne servait à rien, sinon à laisser s’ordonner des mesures plus pesantes en donnant l’image de durs au mal. Autrefois, les rois qu’ils avaient gouvernaient seuls ; maintenant, c’en était deux qu’on leur imposait : le légat faisait couler le sang, le procurateur s’en prenait aux biens. La discorde de ces chefs vaut bien, pour ceux qui leur sont assujettis, leur concorde. Sa troupe de centurions pour le premier, d’esclaves pour le second mêlent la violence aux insultes. Désormais, rien qui n’échappe à leur convoitise et à leur caprice. Dans le combat, c’est le plus courageux qui fait du butin ; mais maintenant, ce sont la plupart du temps des gens lâches et inaptes à la guerre qui pillent leurs maisons, enlèvent leurs enfants, imposent des levées, eux qui ne semblent pas savoir que l’on ne meurt que pour sa patrie. Quel petit nombre de soldats, en effet, a effectué la traversée, si les Bretons veulent bien se compter ? C’est ainsi que les Germanies ont secoué le joug : et eux, c’était un fleuve, et non l’Océan, qui les défendait. Les Bretons avaient leur patrie, leur épouse, leurs parents pour les pousser à la guerre ; les Romains, leur cupidité et leur goût du luxe. Ils feront retraite, comme le divin Jule avait fait retraite, pourvu que les Bretons prissent exemple sur la valeur de leurs ancêtres. Qu’ils ne s’effraient donc pas de l’issue de tel ou tel combat : si l’impétuosité va avec la fortune, une plus grande constance est la marque des malheureux. Déjà les dieux prennent pitié des Bretons en tenant absent le chef romain et son armée, reléguée sur une autre île ; déjà, eux-mêmes sont en délibération, ce qui était le plus difficile. D’ailleurs, dans les conseils de ce genre, il est plus dangereux d’être pris sur le fait que d’oser.
394/430 [Agr] XVIII Première campagne d'Agricola en Bretagne
En 77 (ou 78 ?) ap. J.-C., Agricola mena sa première campagne et s'attaqua aux Ordoviques, qui avaient décimé un corps de cavalerie auxiliaire.
Caesaque prope uniuersa gente [Ordouicum], [Agricola] non ignarus instandum famae ac, prout prima cessissent, terrorem ceteris fore, Monam insulam, cuius possessione reuocatum Paulinum rebellione totius Britanniae supra memoraui, redigere in potestatem animo intendit. Alors que presque toute la nation des Ordoviques  avait été décimée, Agricola, n’ignorant pas qu’il fallait serrer la rumeur et qu’avec la réussite des premiers mouvements s’inspirerait pour tous les autres la terreur, conçut l’idée de soumettre l’île de Mona, dont j’ai rappelé plus haut qu’elle avait échappé à Paulinus lorsque la révolte de toute la Bretagne l’avait contraint à rentrer.
395/430 [Agr] XXII Attitude intransigeante d'Agricola envers ses hommes
À l'occasion de la troisième année de campagne d'Agricola (79 ou 80 ap. J.-C.), Tacite souligne, par l'intermédiaire d'un jugement anonyme (narrabatur), l'attitude irréprochable d'Agricola avec ses soldats, à la fois intransigeant et généreux.
Apud quosdam acerbior in conuiciis narrabatur ; et ut erat comis bonis, ita aduersus malos iniucundus. On racontait qu’il était assez dur dans ses reproches à l’égard de certains, et il est vrai que s’il se montrait doux avec les bons soldats, face aux mauvais, il se révélait dur.
396/430 [Agr] XXV Offensive d'envergure d'Agricola en Calédonie
La sixième année de campagne d'Agricola (82 ou 83 ap. J.-C.) fut celle d'une grande offensive au nord du Forth, en Calédonie (actuelle Écosse). Pour cela, le gouverneur associa l'infanterie, la cavalerie auxiliaire et la flotte.
Quae [classis] ab Agricola primum adsumpta in partem uirium sequebatur egregia specie, cum simul terra, simul mari bellum impelleretur, ac saepe isdem castris pedes equesque et nauticus miles mixti copiis et laetitia sua quisque facta, suos casus attollerent, ac modo siluarum ac montium profunda, modo tempestatum ac fluctuum aduersa, hinc terra et hostis, hinc uictus Oceanus militari iactantia compararentur . […] Ad manus et arma conuersi Caledoniam incolentes populi magno paratu, maiore fama, uti mos est de ignotis , oppugnare ultro castellum adorti, metum ut prouocantes addiderant. C’était alors la première fois qu’Agricola associait la flotte à la campagne ; elle le suivait comme une partie des forces, et cette vision était de toute beauté : on portait la guerre en même temps sur terre et sur mer, et les fantassins, les cavaliers et les marins, souvent réunis dans le même camp en troupes et en allégresse, vantant chacun leurs exploits et les hasards qu’ils avaient vécus, comparaient – c’était là fanfaronnade militaire – qui la profondeur des bois et la hauteur des monts, qui l’adversité des tempêtes et des flots, leur victoire sur les ennemis de la terre pour les uns, pour les autres, sur l’Océan. […] Les peuples de Calédonie avaient pris les armes avec d’importants préparatifs, grossis, comme de coutume pour des sujets inconnus, par la rumeur, et avaient entrepris d’assaillir les places fortes au-delà de leurs frontières : cette attitude de défi augmenta la peur.
397/430 [Agr] XXVI Agricola stoppe un raid calédonien
Les peuples de Calédonie avaient attaqué de nuit le camp d'une des légions d'Agricola (la IX Hispana). Le gouverneur réussit cependant à contrer ce raid et à disperser les ennemis.
Iamque in ipsis castris pugnabatur, cum Agricola iter hostium ab exploratoribus edoctus et uestigiis insecutus , uelocissimos equitum peditumque adsultare tergis pugnantium iubet , mox ab uniuersis adici clamorem ; et propinqua luce fulsere signa. Ita ancipiti malo territi Britanni ; et nonanis rediit animus, ac securi pro salute de gloria certabant. L’on combattait déjà au sein même du camp, lorsqu’Agricola, qui avait appris de ses espions le parcours des ennemis et qui les avait suivis à la trace, ordonne aux plus rapides éléments de la cavalerie et de l’infanterie de fondre sur l’arrière des combattants, puis à tous les soldats de pousser une clameur ; alors, avec la lumière du crépuscule, les insignes se mirent à briller. Ainsi les Bretons prirent-ils peur de ce double danger ; le courage revint aux soldats de la neuvième : surs de leur salut, ils luttaient pour la gloire.
398/430 [Agr] XXVII Pétulance des légions romaines
Après la victoire contre le raid calédonien (cf. Tac., Agr., 26), les soldats romains demandèrent à Agricola à être menés immédiatement contre les Calédoniens.
Cuius [uictoriae] conscientia ac fama ferox exercitus nihil uirtuti suae inuium et penetrandam Caledoniam inueniendumque tandem Britanniae terminum continuo proeliorum cursu fremebant . Atque illi modo cauti ac sapientes prompti post euentum ac magniloqui erant. Iniquissima haec bellorum condicio est : prospera omnes sibi uindicant, aduersa uni imputantur. La conscience de cette victoire et la rumeur qui courut à son sujet poussèrent cette armée impétueuse à murmurer que rien n’était hors d’atteinte de leur vertu : il fallait entrer en Calédonie et y trouver enfin, par l’enchaînement continu des batailles, le Terme de la Bretagne. Et les prudents et les sages d’hier se révélaient après le dénouement résolus à l’action et fanfarons. Car c’est là le fonctionnement fort injuste des guerres : les succès, tous les revendiquent pour eux ; les défaites, on les impute à un seul homme.
399/430 [Agr] XXVIII Une cohorte d'Usipiens s'échappe
À la fin de sa narration de la sixième année de campagne, Tacite s'autorise une digression sur une cohorte d'Usipiens, qui faisait partie des troupes auxiliaires romaines, et qui déserta. Ils prirent trois navires, sans doute dans le but de retourner en Germanie (sur les rives du Rhin, d'où ils venaient). Sans pilote, cependant, ces déserteurs eurent du mal à s'enfuir.
Occiso centurione ac militibus, qui ad tradendam disciplinam inmixti manipulis exemplum et rectores habebantur , [cohors Vsiporum] tris liburnicas adactis per uim gubernatoribus ascendere ; et uno remigrante, suspectis duobus eoque interfectis, nondum uulgato rumore ut miraculum praeuehebantur . [Cette cohorte d’Usipiens], après avoir tué le centurion et les soldats que l’on avait incorporés à leur manipule pour leur enseigner la discipline et leur servir de modèles et de chefs, embarqua sur trois liburnes dont ils avaient contraint les pilotes par la force. Comme l’un deux revenait et que les deux autres, devenus suspects, avaient été mis à mort, alors que la rumeur n’avait pas encore circulé, ce semblait miracle qu’elles longent la côte.
400/430 [Agr] XXIX Hortatio de Calgacus
Peu avant la bataille du mons Graupius (83 ou 84 ap. J.-C.), lors de laquelle Agricola affronta une coalition de peuples calédoniens, le chef barbare, Calgacus, prit la parole devant ses soldats.
[…] Inter pluris duces uirtute et genere praestans nomine Calgacus apud contractam multitudinem proelium poscentem in hunc modum locutus fertur. […] Au milieu de nombreux chefs, se distinguant par sa valeur et sa race, un homme du nom de Calgacus prit la parole, dit-on, devant la foule rassemblée qui réclamait le combat, et lui tint à peu près ce discours.
401/430 [Agr] XXXIII Réaction des Calédoniens au discours de Calgacus
L'hortatio de Calgacus (cf. Tac., Agr., 29) en amont de la bataille du mons Graupius fut accueillie chaleureusement par les Calédoniens.
Excepere orationem alacres , ut barbaris moris, fremitu cantu que et clamoribus dissonis . Iamque agmina et armorum fulgores audentissimi cuiusque procursu ; simul instruebatur acies. Ils accueillirent ce discours avec ardeur : suivant les mœurs barbares, ce furent un grondement, des chants et des clameurs discordantes. Ils se mettaient déjà en marche, dans le brillant des armes, les plus téméraires déjà à l’attaque ; dans le même temps, on disposait la ligne de bataille.
402/430 [Agr] XXXIII Hortatio d'Agricola
En miroir de celui de Calgacus aux Calédoniens, Agricola délivra un discours d'exhortation à ses soldats peu avant la bataille décisive du Mont Graupius, dans lequel il revint sur les succès des Romains au cours des sept années précédentes.
Agricola […] ita disseruit : « […] Ergo egressi, ego ueterum legatorum, uos priorum exercituum terminos, finem Britanniae non fama nec rumore, sed castris et armis tenemus : inuenta Britannia et subacta. Equidem saepe in agmine, cum uos paludes montesue et flumina fatigarent, fortissimi cuiusque uoces audiebam : « quando dabitur hostis, quando adimus ? » Veniunt, e latebris suis extrusi , et uota uirtus que in aperto, omniaque prona uictoribus atque eadem uictis aduersa. […] (34) Hi sunt, quos proximo anno unam legionem furto noctis adgressos clamore debellastis ; hi ceterorum Britannorum fugacissimi ideoque tam diu superstites. Quo modo siluas saltusque penetrantibus fortissimum quodque animal contra ruere, pauida et inertia ipso agminis sono pellebantur, sic acerrimi Britannorum iam pridem ceciderunt, reliquus est numerus ignauorum et metuentium. Agricola […] fit ce discours : « […] Ce sont donc les anciens légats pour moi, les armées précédentes pour vous que nous avons surpassés en tenant le terme de la Bretagne non pas par on-dit et rumeurs, mais par les camps et les armes : la Bretagne, nous l’avons découverte et soumise. Moi-même souvent au cours de notre marche, alors que les marais, les montagnes et les fleuves vous harassaient, j’entendais la voix des plus braves : « quand l’ennemi nous sera-t-il donné ? Quand lui tombons-nous dessus ? » Les voilà qui viennent, débusqués de leurs tanières, et vos vœux, votre valeur sortent au grand jour – tout sera favorable aux vainqueurs, tout sera contraire aux vaincus. […] (34) Ce sont eux qui avaient attaqué l’année dernière une légion en cachette, de nuit, et dont vous aviez, d’une clameur, triomphé ; ce sont eux qui, parmi tous les autres Bretons, sont les plus lâches et qui ont pour cette raison survécu si longtemps. Ainsi que l’homme qui pénètre dans les forêts et les défilés est assailli par les animaux les plus braves, tandis que les bêtes peureuses et molles sont chassées par le seul son de l’armée en marche, les plus acharnés des Bretons sont déjà tombés, tandis qu’il ne reste que le groupe des poltrons et des craintifs.
403/430 [Agr] XXXV La tension monte avant la bataille du Mons Graupius
Peu avant l'ultime bataille de la campagne d'Agricola en Calédonie, à proximité du mont Graupius (83 ou 84 ap. J.-C.), Tacite décrite la tension qui monte entre les deux armées et le bruit de fond que celles-ci génèrent.
Britannorum acies in speciem simul ac terrorem editioribus locis constiterat ita, ut primum agmen in aequo, ceteri per adcliue iugum conexi uelut insurgerent ; media campi couinnarius eques strepitu ac discursu complebat . La ligne des Bretons, placée sur un relief pour l’apparence qu’elle donnerait en même temps que la terreur qu’elle inspirerait, était ainsi disposée qu’une première colonne se tenait dans la plaine, tandis que tous les autres soldats étaient rassemblés sur les hauteurs des pentes, donnant l’impression de se dresser ; le centre de plaine s’emplissait du bruit et des courses erratiques des covinnaires.
404/430 [Agr] XXXVIII Après la victoire du Mont Graupius
La bataille décisive entre Calédoniens et Romains avait abouti à une victoire romaine. Tacite dépeint ici l'ambiance dans les deux camps lors de la nuit qui suivit.
Et nox quidem gaudio praedaque laeta uictoribus  ; Britanni palantes mixto uirorum mulierumque ploratu trahere uulneratos, uocare integros, deserere domos ac per iram ultro incendere, eligere latebras et statim relinquere […] Proximus dies faciem uictoriae latius aperuit : uastum ubique silentium , secreti colles, fumantia procul tecta, nemo exploratoribus obuius. La nuit, elle, fut joyeuse pour les vainqueurs, heureux et disposant du butin ; quant aux Bretons, ils erraient, au son des pleurs mêlés des hommes et des femmes, emportant les blessés, appelant les rescapés, quittant leurs maisons et, par colère, les brûlant d’eux-mêmes, trouvant des cachettes et les quittant aussitôt. [...] Le jour suivant révéla plus largement l’aspect de la victoire : partout, un silence écrasant, des collines vides, au loin, des demeures qui fumaient, et personne qui ne s’offrît aux yeux des éclaireurs.
405/430 [Agr] XLI L'opinion publique réclame le retour d'Agricola comme général
À la suite de sa victoire en Bretagne, Agricola fut rappelé par Domitien, jaloux, selon Tacite, des succès et de la popularité grandissante de son général. L'historien présente ici, dans un sommaire narratif saisissant, la retraite forcée de son grand-père entre 84 (année probable de son retour de Bretagne) et 90 (année où il aurait dû obtenir un proconsulat prestigieux, en Afrique ou en Asie). Les difficultés que traversait alors l'Empire romain conduisait l'opinion publique à s'interroger sur la retraite du vainqueur des Bretons, et à réclamer son retour sur le devant de la scène.
Et ea insecuta sunt rei publicae tempora, quae sileri Agricolam non sinerent […]. Ita cum damna damnis continuarentur atque omnis annus funeribus et cladibus insigniretur, poscebatur ore uulgi dux Agricola, comparantibus cunctis uigorem, constantiam et expertum bellis animum cum inertia et formidine aliorum. Quibus sermonibus satis constat Domitiani quoque auris uerberatas , dum optimus quisque libertorum amore et fide, pessimi malignitate et liuore pronum deterioribus principem extimulabant . Sic Agricola simul suis uirtutibus, simul uitiis aliorum in ipsam gloriam praeceps agebatur . L’État vécut ensuite une période qui ne permit pas que l’on tût le nom d’Agricola […]. Ainsi, comme les maux succédaient aux maux et que chaque année se signalait par son lot de morts et de défaites, la voix populaire réclamait Agricola comme chef, et tous comparaient son énergie, sa fermeté et son expérience de la guerre à la mollesse et la crainte des autres. Il est assez établi que ces propos blessèrent aussi les oreilles de Domitien ; en même temps, ses affranchis, les meilleurs à cause de leur attachement fidèle, les pires, de leur jalouse malveillance, excitaient ce prince prompt aux pires décisions. C’est ainsi qu’Agricola, à la fois du fait de ses vertus propres et du vice des autres, était mené, la tête la première, vers le faîte de la gloire.
406/430 [Agr] XLIII Mort d'Agricola
Agricola s'éteignit en 93, suscitant la tristesse de ses proches, mais également de la population romaine en général.
Finis uitae eius nobis luctuosus, amicis tristis, extraneis etiam ignotisque non sine cura fuit. Vulgus quoque et hic aliud agens populus et uentitauere ad domum et per fora et circulos locuti sunt ; nec quisquam audita morte Agricolae aut laetatus est aut statim oblitus. Augebat miserationem constans rumor ueneno interceptum : nobis nihil comperti adfirmare ausim . Sa mort fut une douleur pour nous, une affliction pour ses amis, et ne laissa pas même les étrangers et les inconnus indifférents. La foule aussi de ce peuple de Rome qui a d’autres soucis vint à sa demeure et en parla dans les cercles des forums ; et personne, lorsque l’on entendit la nouvelle de la mort d’Agricola, ne s’en réjouit ou ne l’oublia aussitôt. Le pathétique de cet instant était accentué par une rumeur tenace comme quoi il nous avait été enlevé par le poison, mais n’ayant pas d’information certaine, je n’oserais l’affirmer.
407/430 [Agr] XLVI Postérité d'Agricola
Tacite a espoir que la mémoire de son beau-père ne sera pas oubliée, grâce à l'œuvre qu'il compose, mais également à la renommée (fama) de ses hauts faits.
Quidquid ex Agricola amauimus, quidquid mirati sumus, manet mansurumque est in animis hominum in aeternitate temporum, fama rerum ; nam multos ueterum uelut inglorios et ignobilis obliuio obruit : Agricola posteritati narratus et traditus superstes erit . Tout ce que nous avons aimé chez Agricola, tout ce que nous avons admiré, la renommée de ces événements le fait et le fera demeurer pour l’éternité dans le cœur des hommes. Car si de nombreuses personnes ont, dans le passé, sombré dans l’oubli, au point de devenir presque obscures et inconnues, Agricola, transmis dans mon récit à la postérité, survivra.
408/430 [Germ] II Culture orale des Germains
Cherchant à savoir d'où viennent les Germains, Tacite souligne que leur connaissance du passé provient uniquement de poèmes et de chants récités à l'oral.
Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriae et annalium genus est, Tuistonem deum terra editum et filium Mannum originem gentis , conditoresque Manno tris filios adsignant, e quorum nominibus proximi Oceano Ingaeuones, medii Herminones, ceteri Istaeuones uocentur. Quidam, ut in licentia uetustatis, pluris deo ortos plurisque gentis appellationes, Marsos Gambriuios Suebos Vandilios adfirmant, eaque uera et antiqua nomina . Ils célèbrent par d’anciens poèmes – la seule chose qui leur permette de conserver l’histoire – qu’un dieu, Tuisto, est sorti de la terre, et que son fils, Mannus est le père de leur peuple ; ils attribuent trois fils à Mannus, les fondateurs dont les noms ont fourni des appellations aux Ingaevones, peuple proche de l’Océan, aux Herminones, plus éloignés, et aux Istaevones, qui occupent le reste du pays. L’ancienneté du sujet le permettant, certains affirment que le dieu a eu plus d’un enfant, et que les peuples ont eu plus d’une dénomination : Marses, Gambriviens, Suèves, Vandiliens – tous des noms anciens et véridiques.
409/430 [Germ] III Le bardit
L'art de la guerre chez les Germains repose en partie sur les chants et les sons qu'ils produisent en marchant au combat, et auxquels Tacite donne le nom (germain ?) de « bardit » (barditus).
Fuisse apud eos et Herculem memorant , primumque omnium uirorum fortium ituri in proelia canunt . Sunt illis haec quoque carmina, quorum relatu, quem barditum uocant , accendunt animos futuraeque pugnae fortunam ipso cantu augurantur . Terrent enim trepidantue , prout sonuit acies, nec tam uocis ille quam uirtutis concentus uidetur. Adfectatur praecipue asperitas soni et fractum murmur , obiectis ad os scutis, quo plenior et grauior uox repercussu intumescat. Ils racontent qu’Hercule aussi vint chez eux, et, quand ils vont au combat, ils chantent en lui le premier parmi les braves. Ils ont aussi des hymnes dont la performance – appelée « bardit » – augmente leur courage ; c’est précisément ce chant leur sert à présager le succès du combat à venir. En effet, ils effraient ou ils s’agitent, à mesure que résonne la ligne de bataille, et ils ne semblent pas tant accorder leurs voix que leur bravoure. Ce que l’on cherche surtout, ce sont des sons durs et des grondements étouffés : ils placent leur bouclier devant leur bouche afin que leur voix, se répercutant dessus, se fasse plus sonore, plus basse, plus forte.
410/430 [Germ] VII Coutume germaine de combattre sous les yeux de leurs proches
Tacite revient ici sur une pratique germaine (mais également bretonne), attestée à plusieurs reprises dans les Histoires et les Annales, qui consiste à placer les proches des soldats (épouses et enfants) à côté des lignes de bataille, de manière à stimuler le courage des combattants.
Quodque praecipuum fortitudinis incitamentum est , non casus, nec fortuita conglobatio turmam aut cuneum facit, sed familiae et propinquitates ; et in proximo pignora, unde feminarum ululatus audiri , unde uagitus infantium . Voici ce qui aiguillonne principalement leur courage : ce n’est pas dans le hasard ou en un rassemblement aléatoire qu’ils forment les escadrons et les coins, mais en tenant compte des familles et des proches ; et ils placent à proximité les êtres chers,  si bien qu’ils peuvent entendre les hurlements des femmes, les vagissements des nouveau-nés.
411/430 [Germ] VIII La présence de leurs épouses augmente l'ardeur des Germains
Détaillant l'art de la guerre germain, déjà présenté dans le chapitre précédent, Tacite insiste sur l'influence des cris féminins sur les soldats germains.
Memoriae proditur quasdam acies inclinatas iam et labantes a feminis restitutas constantia precum et obiectu pectorum et monstrata comminus captiuitate , quam longe inpatientius feminarum suarum nomine timent, adeo ut efficacius obligentur animi ciuitatum, quibus inter obsides puellae quoque nobiles imperantur. La tradition rapporte qu’il y eut des armées mal en point et chancelantes que les femmes, par leurs invariables prières, par le spectacle de leur poitrine, par le tableau d’une captivité toute proche, remirent dans le bon sens. De fait, les Germains craignent l’esclavage pour leurs femmes, et ont bien plus de mal à tolérer cette idée pour elles que pour eux, au point que l’on tient plus efficacement les cœurs d’une cité en ordonnant d’y prendre aussi des jeunes filles nobles comme otage.
412/430 [Germ] XI Mode de délibération des Germains
Selon Tacite, les conseils des Germains suivent un mode de délibération bien particulier, dans lequel l'assentiment ou le rejet est essentiellement d'ordre sonore.
Vt turbae placuit, considunt armati . Silentium per sacerdotes, quibus tum et coercendi ius est, imperatur. Mox rex uel princeps , prout aetas cuique, prout nobilitas, prout decus bellorum, prout facundia est, audiuntur, auctoritate suadendi magis quam iubendi potestate . Si displicuit sententia, fremitu aspernantur ; sin placuit, frameas concutiunt. Honoratissimum adsensus genus est armis laudare. Quand la foule l’a décidé, ils siègent en armes. Ce sont les prêtres, qui ont alors aussi le droit de coercition, qui commandent le silence. Puis, on écoute le roi ou le premier citoyen, chacun selon son âge, sa noblesse, ses exploits militaires, son talent oratoire – cela se fait bien plus grâce à leur stature dans l’art de la persuasion que grâce à leur pouvoir de commandement. Si l’avis donné n’a pas convaincu, ils le rejettent d’un frémissement ; s’il a paru bon, ils agitent leurs framées. Approuver par les armes est la forme d’assentiment la plus estimée.
413/430 [Germ] XIV Caractère belliqueux des Germains
Les Germains sont dépeints comme des êtres belliqueux, peu portés sur la sédentarité.
Nec arare terram aut exspectare annum tam facile persuaseris quam uocare hostem et uulnera mereri. Et on ne saurait les persuader aussi facilement de labourer la terre ou d’attendre le cours de l’année que de provoquer les ennemis et de gagner des blessures.
414/430 [Germ] XXII Violence des disputes en Germanie
Le caractère belliqueux des Germains les pousse à régler tout conflit par les armes, sans se limiter aux injures.
Diem noctemque continuare potando nulli probrum. Crebrae, ut inter uinolentos , rixae raro conuiciis, saepius caede et uulneribus transiguntur. Il n’est honteux pour personne de passer un jour et une nuit sans interruption à boire. Fréquemment, comme de normal entre gens enivrés, les disputes ne se règlent pas tant par des injures que par des blessures mortelles.
415/430 [Germ] XXVII Le deuil chez les Germains
Selon Tacite, le deuil chez les Germains obéit à une répartition genrée des rôles : les funérailles appellent les pleurs des femmes, tandis que les hommes ont une fonction plus active (se souvenir, agir).
Lamenta ac lacrimas cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt . Feminis lugere honestum est, uiris meminisse . Les lamentations et les larmes durent peu, la douleur et la tristesse, longtemps. Il est honorable pour les femmes de se lamenter, pour les hommes de se souvenir.
416/430 [Germ] XXXIV Rumeurs sur les colonnes d'Hercule
Alors qu'il en vient aux peuples germains du nord de la Germanie, Tacite évoque les mystères de l'Océan (en réalité la mer du Nord), que les Romains n'ont pas réussi à explorer ; il mentionne notamment les « colonnes d'Hercule », qui s'y trouveraient peut-être.
Ipsum quin etiam Oceanum illa temptauimus : et superesse adhuc Herculis columnas fama uulgauit , siue adiit Hercules, seu quidquid ubique magnificum est in claritatem eius referre consensimus. Bien plus, nous avons fait l’épreuve de l’Océan lui-même à cet endroit : et la rumeur avait répandu que les colonnes d’Hercule y subsistaient toujours, soit qu’Hercule y fût allé, soit que nous nous fussions accordé à attribuer à son éclat tout ce qu’il y a de splendide dans le monde.
417/430 [Germ] XXXVI Déclin des Chérusques
Selon Tacite, le déclin des Chérusques (peuple établi dans la région de la Weser), est dû à leur amollissement progressif, consécutif à une période de paix.
Ita qui olim boni aequique Cherusci, nunc inertes ac stulti uocantur . Ainsi, les Chérusques, qui étaient autrefois appelés « bons » et « justes », sont désormais « mous » et « sots ».
418/430 [Germ] XLV Rumeurs sur les confins de la Germanie
À la fin de son traité, Tacite parvient aux bornes de la Germanie (et du monde). Il mentionne les Suiones (peuple scandinave) et une « autre mer » (aliud mare ; en réalité, il s'agit encore de la mer du Nord), qui serait le lieu de lever du soleil. L'historien avalise certaines rumeurs (fama) qui courent sur ce lieu.
Sed et mare [Aestii] scrutantur, ac soli omnium sucinum, quod ipsi glesum uocant , inter uada atque in ipso litore legunt. Mais les Estes fouillent aussi la mer, et ce sont les seuls de tous ces peuples à récolter dans les bas-fonds et jusqu’à sur le littoral l’ambre jaune, qu’eux appellent glesum.
419/430 [Dial] II Discussions collectives sur une tragédie prétexte
En 74 ou en 75 ap. J.-C., Curiatius Maternus lut publiquement une tragédie prétexte intitulée Caton, dont le sujet (et le traitement) déplut à Vespasien.
Nam postero die quam Curiatius Maternus Catonem recitauerat, cum offendisse potentium animos diceretur, tamquam in eo tragoediae argumento sui oblitus tantum Catonem cogitasset, eaque de re per urbem frequens sermo haberetur, uenerunt ad eum Marcus Aper et Iulius Secundus (…) . En effet, le lendemain du jour où Curiatius Maternus avait lu publiquement son Caton, alors que l’on racontait qu’il avait blessé les puissants – oubliant sa position, il avait évoqué, disait-on, seulement la figure de Caton dans le sujet de cette tragédie – et que l’on en parlait souvent en ville, Marcus Aper et Julius Secundus vinrent le voir.
420/430 [Dial] VI Défense du plaisir de l'éloquence
Marcus Aper défend ici l'éloquence contre la poésie, et souligne la joie que ressent l'orateur après un discours réussi.
Quae in publico species ! Quae in iudiciis ueneratio ! Quod illud gaudium consurgendi adsistendique inter tacentis et in unum conuersos ! Coire populum et circumfundi coram et accipere adfectum, quemcumque orator induerit ! Quel beau spectacle en public ! Quel respect dans les procès ! Quelle belle joie il y a à se lever et se tenir debout devant un public qui se tait et se tourne en ce seul point ! Et quand le peuple se réunit, se met en cercle autour de lui et, touché, écoute tout ce dont l’orateur le revêt !
421/430 [Dial] VII Popularité des orateurs
Un autre argument soutenu par Aper pour défendre l'éloquence est la grande popularité des orateurs dans la population romaine.
Quos saepius uulgus quoque imperitum et tunicatus hic populus transeuntis nomine uocat et digito demonstrat? Aduenae quoque et peregrini iam in municipiis et coloniis suis auditos , cum primum urbem attigerunt, requirunt ac uelut adgnoscere concupiscunt. Qui la foule ignorante et notre peuple en tunique interpellent-ils plus par son nom et montrent-ils plus souvent du doigt à leur passage ? Les étrangers et les voyageurs aussi, dès leur arrivée en ville, cherchent et désirent pour ainsi dire reconnaître ceux dont ils ont entendu parler chez eux, dans les municipes et les colonies.
422/430 [Dial] IX Triomphe éphémère des poètes
S'en prenant à la poésie, défendue par Maternus, Aper met en évidence le caractère fugace des succès des poètes, à la différence de celui des orateurs.
Et ut beatissimus recitationem eius [poetae] euentus prosequatur, omnis illa laus intra unum aut alterum diem, uelut in herba uel flore praecerpta, ad nullam certam et solidam peruenit frugem , nec aut amicitiam inde refert aut clientelam aut mansurum in animo cuiusquam beneficium, sed clamorem uagum et uoces inanis et gaudium uolucre. Et à supposer que la lecture publique [de ce poète] connaisse la plus favorable des issues, toutes ces belles louanges, s’étalant sur un jour ou deux, comme cueillies trop tôt encore à l’état d’herbe ou de fleur, ne donnent aucun fruit certain et concret, et ne rapportent dès lors ni amitié, ni clientèle, ni quelque bienfait dont quelqu’un se rappellera, mais une vague clameur, de vaines paroles et une joie éphémère.
423/430 [Dial] X Les poètes ne sont pas populaires
Selon Aper, la poésie ne constitue pas une voie d'accès à la popularité, par opposition à la rhétorique. Même quand un poème provoque des discussions (comme pour le Caton de Maternus, cf. Tac., Dial., 2), c'est pour un sujet moins important que la défense d'un ami ou d'un citoyen que le poète a travaillé.
Ne opinio quidem et fama , cui soli [poetae] seruiunt et quod unum esse pretium omnis laboris sui fatentur, aeque poetas quam oratores sequitur , quoniam mediocris poetas nemo nouit, bonos pauci. Quando enim rarissimarum recitationum fama in totam urbem penetrat ? (…) Meditatus uideris {aut} elegisse [Catonem] personam notabilem et cum auctoritate dicturam. Sentio quid responderi possit : hinc ingentis existere adsensus, haec in ipsis auditoriis praecipue laudari et mox omnium sermonibus ferri. Pas même l’opinion publique et la renommée, seul objet auxquels les poètes se soumettent et, de leur propre aveu, unique prix de tout leur labeur, ne sont aussi fidèles envers les poètes qu’envers les orateurs : personne ne connaît les poètes ordinaires, peu de gens les bons. Quand le bruit de lectures exceptionnelles s’est-il en effet répandu dans toute la ville ? (…) Tu me sembles avoir pensé choisir en Caton un personnage remarquable que l’on pourrait réciter avec gravité. Je vois ce que l’on pourrait répondre : ce sont de tels exemples qui font naître les sentiments les plus grands, eux que l’on loue le plus au cœur des salles de lecture, eux qu’emporte ensuite une rumeur générale.
424/430 [Dial] XII Défense de la retraite des poètes
Prenant la parole, Curiatius Maternus défend la poésie, en commençant par la retraite dans laquelle le poète peut composer, dont le silence et le calme sont préférables, selon lui, au bruit de la cité.
Nemora uero et luci et secretum ipsum, quod Aper increpabat, tantam mihi adferunt uoluptatem, ut inter praecipuos carminum fructus numerem, quod non in strepitu nec sedente ante ostium litigatore nec inter sordes ac lacrimas reorum componuntur, sed secedit animus in loca pura atque innocentia fruiturque sedibus sacris. Quant aux forêts, aux bois et à ces retraites que, précisément, Aper blâmait, ils me contentent tant que je regarde comme un des plus grands bienfaits de la poésie le fait que ce ne soit ni dans le vacarme ni avec un plaideur assis devant ma porte ni au milieu des accusés en habits de deuil et en pleurs que je compose des vers : au contraire, mon esprit, se retirant dans des lieux purs et innocents, savoure ces séjours sacrés.
425/430 [Dial] XIII Critique de l'ambiance du forum
Dans la continuité de sa défense des « forêts, des bois et des retraites » (cf. Tac., Dial., 12), Maternus s'en prend au tumulte et au chaos du forum, où exerce l'orateur.
Nec insanum ultra et lubricum forum famam que pallentem trepidus experiar. Non me fremitus salutantium nec anhelans libertus excitet. Bien plus, je voudrais ne plus vivre, tremblant, le forum malsain et incertain avec sa rumeur effrayante ; que le bourdonnement des visiteurs ou l’affranchi hors d’haleine ne me réveille pas.
426/430 [Dial] XX Les goûts du public en matière d'éloquence ont évolué
Le débat porte désormais sur l'évolution de la rhétorique. Aper défend ici les « modernes » et souligne que ce sont les goûts du public (uulgus/italique>) qui ont poussé les orateurs à enjoliver leurs discours.
Vulgus quoque adsistentium et adfluens et uagus auditor adsueuit iam exigere laetitiam et pulchritudinem orationis. Quant à la foule qui assiste aux procès et aux nombreux auditeurs de passage, ils ont désormais pris l’habitude de réclamer du charme et de la beauté dans les discours.
427/430 [Dial] XXIX Vices de Rome expliquant la décadence de l'éloquence
Un quatrième participant au débat, arrivé en retard, L. Vipstanus Messalla, cherche les causes du déclin de l'éloquence. Il cible particulièrement le goût des spectacles, assimilé à un vice, qui détourne les jeunes gens de la rhétorique.
Iam uero propria et peculiaria huius urbis uitia paene in utero matris concipi mihi uidentur, histrionalis fauor et gladiatorum equorumque studia : quibus occupatus et obsessus animus quantulum loci bonis artibus relinquit ? Quotum quemque inuenies qui domi quicquam aliud loquatur  ? Quos alios adulescentulorum sermones excipimus, si quando auditoria intrauimus ? J’ajoute que les vices propres attachés à notre ville se forment, me semble-t-il, dès le ventre maternel ou presque : je veux parler du goût pour les histrions et de la passion des gladiateurs et des courses de chevaux : quand ces désirs se rendent maître et assiègent l’esprit, quelle place laissent-ils pour les bonnes disciplines ? Combien en trouvera-t-on pour parler d’autre chose à la maison ? Quelles autres conversations surprenons-nous chez les jeunes gens si nous pénétrons dans une salle de lecture ?
428/430 [Dial] XXXII Éloge de l'orateur cultivé
Poursuivant son analyse des causes de la décadence de l'éloquence, Messala attaque le manque de culture des orateurs contemporains, sensible, selon lui, chez les savants mais aussi dans le grand nombre (uulgus).
Idque [sc. multarum artium scientia] non doctus modo et prudens auditor, sed etiam populus intellegit ac statim ita laude prosequitur, ut legitime studuisse, ut per omnis eloquentiae numeros isse, ut denique oratorem esse fateatur . Cette immense culture de l’orateur, ce n’est pas juste l’auditeur savant et compétent qui la comprend, mais même le peuple : celui-ci l’honore de son éloge, allant jusqu’à déclarer qu’il a fait des études convenables, qu’il a parcouru tous les rangs de l’éloquence, qu’enfin, il est orateur.
429/430 [Dial] XXXIX Les procès ne sont plus assez fréquentésd
Julius Secundus, l'un des quatre participants au débat du Dialogue, voit dans le manque de fréquentation des procès, comparés à un « désert » (solitudo), l'un des causes du déclin de l'éloquence.
Oratori autem clamore plausu que opus est et uelut quodam theatro ; qualia cotidie antiquis oratoribus contingebant, cum tot pariter ac tam nobiles forum coartarent , cum clientelae quoque ac tribus et municipiorum etiam legationes ac pars Italiae periclitantibus adsisteret, cum in plerisque iudiciis crederet populus Romanus sua interesse quid iudicaretur . L’orateur, lui, a besoin des clameurs, des applaudissements et, pour ainsi dire, d’un théâtre ; les orateurs de l’ancien temps jouissaient tous les jours de telles conditions, à une époque où tant de si nobles personnes pressaient le forum, où les clientèles aussi, les tribus et même des ambassades des municipes avec une partie de l’Italie assistaient ceux qui risquaient de perdre, où le peuple romain croyait, dans la plupart des jugements, que le résultat du procès du importait à ses affaires.
430/430 [Dial] XL La grande éloquence fleurit avec la licence
En conclusion du débat, Maternus met en lumière en paradoxe : la grande éloquence a toujours accompagné la liberté excessive, la licence (licentia) : maintenant que Rome est pacifiée, l'éloquence a perdu de son utilité et de sa force.
Non de otiosa et quieta re loquimur et quae probitate et modestia gaudeat, sed est magna illa et notabilis eloquentia alumna licentiae, quam stulti libertatem uocant , comes seditionum, effrenati populi incitamentum , sine obsequio, sine seueritate, contumax, temeraria, adrogans, quae in bene constitutis ciuitatibus non oritur . Je ne parle pas d’une tranquille occupation pour se distraire, qui se complaise dans l’honnêteté et la mesure : cette grande et noble éloquence, elle est fille de la licence que les sots appellent liberté, elle accompagne les séditions, elle excite le peuple débridé, elle n’a pas de déférence, pas de sévérité, elle est obstinée, courageuse, arrogante – et ne saurait naître dans des états bien constitués.