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Voix de la Foule chez Tacite

Extemplo Libyae magnas it Fama per urbes, / Fama, malum qua non aliud velocius ullum [...]

(Virgile, Énéide, 4.173-174)

Illustration médiévale de la Fama

Illustration de l'édition Brant de l'Énéide, Strasbourg 1502

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En jaune, les termes renvoyant à une vocalisation collective. En vert, le discours indirect rattaché à la foule.

401/430 [Agr] XXXIII Réaction des Calédoniens au discours de Calgacus
L'hortatio de Calgacus (cf. Tac., Agr., 29) en amont de la bataille du mons Graupius fut accueillie chaleureusement par les Calédoniens.
Excepere orationem alacres , ut barbaris moris, fremitu cantu que et clamoribus dissonis . Iamque agmina et armorum fulgores audentissimi cuiusque procursu ; simul instruebatur acies. Ils accueillirent ce discours avec ardeur : suivant les mœurs barbares, ce furent un grondement, des chants et des clameurs discordantes. Ils se mettaient déjà en marche, dans le brillant des armes, les plus téméraires déjà à l’attaque ; dans le même temps, on disposait la ligne de bataille.
402/430 [Agr] XXXIII Hortatio d'Agricola
En miroir de celui de Calgacus aux Calédoniens, Agricola délivra un discours d'exhortation à ses soldats peu avant la bataille décisive du Mont Graupius, dans lequel il revint sur les succès des Romains au cours des sept années précédentes.
Agricola […] ita disseruit : « […] Ergo egressi, ego ueterum legatorum, uos priorum exercituum terminos, finem Britanniae non fama nec rumore, sed castris et armis tenemus : inuenta Britannia et subacta. Equidem saepe in agmine, cum uos paludes montesue et flumina fatigarent, fortissimi cuiusque uoces audiebam : « quando dabitur hostis, quando adimus ? » Veniunt, e latebris suis extrusi , et uota uirtus que in aperto, omniaque prona uictoribus atque eadem uictis aduersa. […] (34) Hi sunt, quos proximo anno unam legionem furto noctis adgressos clamore debellastis ; hi ceterorum Britannorum fugacissimi ideoque tam diu superstites. Quo modo siluas saltusque penetrantibus fortissimum quodque animal contra ruere, pauida et inertia ipso agminis sono pellebantur, sic acerrimi Britannorum iam pridem ceciderunt, reliquus est numerus ignauorum et metuentium. Agricola […] fit ce discours : « […] Ce sont donc les anciens légats pour moi, les armées précédentes pour vous que nous avons surpassés en tenant le terme de la Bretagne non pas par on-dit et rumeurs, mais par les camps et les armes : la Bretagne, nous l’avons découverte et soumise. Moi-même souvent au cours de notre marche, alors que les marais, les montagnes et les fleuves vous harassaient, j’entendais la voix des plus braves : « quand l’ennemi nous sera-t-il donné ? Quand lui tombons-nous dessus ? » Les voilà qui viennent, débusqués de leurs tanières, et vos vœux, votre valeur sortent au grand jour – tout sera favorable aux vainqueurs, tout sera contraire aux vaincus. […] (34) Ce sont eux qui avaient attaqué l’année dernière une légion en cachette, de nuit, et dont vous aviez, d’une clameur, triomphé ; ce sont eux qui, parmi tous les autres Bretons, sont les plus lâches et qui ont pour cette raison survécu si longtemps. Ainsi que l’homme qui pénètre dans les forêts et les défilés est assailli par les animaux les plus braves, tandis que les bêtes peureuses et molles sont chassées par le seul son de l’armée en marche, les plus acharnés des Bretons sont déjà tombés, tandis qu’il ne reste que le groupe des poltrons et des craintifs.
403/430 [Agr] XXXV La tension monte avant la bataille du Mons Graupius
Peu avant l'ultime bataille de la campagne d'Agricola en Calédonie, à proximité du mont Graupius (83 ou 84 ap. J.-C.), Tacite décrite la tension qui monte entre les deux armées et le bruit de fond que celles-ci génèrent.
Britannorum acies in speciem simul ac terrorem editioribus locis constiterat ita, ut primum agmen in aequo, ceteri per adcliue iugum conexi uelut insurgerent ; media campi couinnarius eques strepitu ac discursu complebat . La ligne des Bretons, placée sur un relief pour l’apparence qu’elle donnerait en même temps que la terreur qu’elle inspirerait, était ainsi disposée qu’une première colonne se tenait dans la plaine, tandis que tous les autres soldats étaient rassemblés sur les hauteurs des pentes, donnant l’impression de se dresser ; le centre de plaine s’emplissait du bruit et des courses erratiques des covinnaires.
404/430 [Agr] XXXVIII Après la victoire du Mont Graupius
La bataille décisive entre Calédoniens et Romains avait abouti à une victoire romaine. Tacite dépeint ici l'ambiance dans les deux camps lors de la nuit qui suivit.
Et nox quidem gaudio praedaque laeta uictoribus  ; Britanni palantes mixto uirorum mulierumque ploratu trahere uulneratos, uocare integros, deserere domos ac per iram ultro incendere, eligere latebras et statim relinquere […] Proximus dies faciem uictoriae latius aperuit : uastum ubique silentium , secreti colles, fumantia procul tecta, nemo exploratoribus obuius. La nuit, elle, fut joyeuse pour les vainqueurs, heureux et disposant du butin ; quant aux Bretons, ils erraient, au son des pleurs mêlés des hommes et des femmes, emportant les blessés, appelant les rescapés, quittant leurs maisons et, par colère, les brûlant d’eux-mêmes, trouvant des cachettes et les quittant aussitôt. [...] Le jour suivant révéla plus largement l’aspect de la victoire : partout, un silence écrasant, des collines vides, au loin, des demeures qui fumaient, et personne qui ne s’offrît aux yeux des éclaireurs.
405/430 [Agr] XLI L'opinion publique réclame le retour d'Agricola comme général
À la suite de sa victoire en Bretagne, Agricola fut rappelé par Domitien, jaloux, selon Tacite, des succès et de la popularité grandissante de son général. L'historien présente ici, dans un sommaire narratif saisissant, la retraite forcée de son grand-père entre 84 (année probable de son retour de Bretagne) et 90 (année où il aurait dû obtenir un proconsulat prestigieux, en Afrique ou en Asie). Les difficultés que traversait alors l'Empire romain conduisait l'opinion publique à s'interroger sur la retraite du vainqueur des Bretons, et à réclamer son retour sur le devant de la scène.
Et ea insecuta sunt rei publicae tempora, quae sileri Agricolam non sinerent […]. Ita cum damna damnis continuarentur atque omnis annus funeribus et cladibus insigniretur, poscebatur ore uulgi dux Agricola, comparantibus cunctis uigorem, constantiam et expertum bellis animum cum inertia et formidine aliorum. Quibus sermonibus satis constat Domitiani quoque auris uerberatas , dum optimus quisque libertorum amore et fide, pessimi malignitate et liuore pronum deterioribus principem extimulabant . Sic Agricola simul suis uirtutibus, simul uitiis aliorum in ipsam gloriam praeceps agebatur . L’État vécut ensuite une période qui ne permit pas que l’on tût le nom d’Agricola […]. Ainsi, comme les maux succédaient aux maux et que chaque année se signalait par son lot de morts et de défaites, la voix populaire réclamait Agricola comme chef, et tous comparaient son énergie, sa fermeté et son expérience de la guerre à la mollesse et la crainte des autres. Il est assez établi que ces propos blessèrent aussi les oreilles de Domitien ; en même temps, ses affranchis, les meilleurs à cause de leur attachement fidèle, les pires, de leur jalouse malveillance, excitaient ce prince prompt aux pires décisions. C’est ainsi qu’Agricola, à la fois du fait de ses vertus propres et du vice des autres, était mené, la tête la première, vers le faîte de la gloire.
406/430 [Agr] XLIII Mort d'Agricola
Agricola s'éteignit en 93, suscitant la tristesse de ses proches, mais également de la population romaine en général.
Finis uitae eius nobis luctuosus, amicis tristis, extraneis etiam ignotisque non sine cura fuit. Vulgus quoque et hic aliud agens populus et uentitauere ad domum et per fora et circulos locuti sunt ; nec quisquam audita morte Agricolae aut laetatus est aut statim oblitus. Augebat miserationem constans rumor ueneno interceptum : nobis nihil comperti adfirmare ausim . Sa mort fut une douleur pour nous, une affliction pour ses amis, et ne laissa pas même les étrangers et les inconnus indifférents. La foule aussi de ce peuple de Rome qui a d’autres soucis vint à sa demeure et en parla dans les cercles des forums ; et personne, lorsque l’on entendit la nouvelle de la mort d’Agricola, ne s’en réjouit ou ne l’oublia aussitôt. Le pathétique de cet instant était accentué par une rumeur tenace comme quoi il nous avait été enlevé par le poison, mais n’ayant pas d’information certaine, je n’oserais l’affirmer.
407/430 [Agr] XLVI Postérité d'Agricola
Tacite a espoir que la mémoire de son beau-père ne sera pas oubliée, grâce à l'œuvre qu'il compose, mais également à la renommée (fama) de ses hauts faits.
Quidquid ex Agricola amauimus, quidquid mirati sumus, manet mansurumque est in animis hominum in aeternitate temporum, fama rerum ; nam multos ueterum uelut inglorios et ignobilis obliuio obruit : Agricola posteritati narratus et traditus superstes erit . Tout ce que nous avons aimé chez Agricola, tout ce que nous avons admiré, la renommée de ces événements le fait et le fera demeurer pour l’éternité dans le cœur des hommes. Car si de nombreuses personnes ont, dans le passé, sombré dans l’oubli, au point de devenir presque obscures et inconnues, Agricola, transmis dans mon récit à la postérité, survivra.
408/430 [Germ] II Culture orale des Germains
Cherchant à savoir d'où viennent les Germains, Tacite souligne que leur connaissance du passé provient uniquement de poèmes et de chants récités à l'oral.
Celebrant carminibus antiquis, quod unum apud illos memoriae et annalium genus est, Tuistonem deum terra editum et filium Mannum originem gentis , conditoresque Manno tris filios adsignant, e quorum nominibus proximi Oceano Ingaeuones, medii Herminones, ceteri Istaeuones uocentur. Quidam, ut in licentia uetustatis, pluris deo ortos plurisque gentis appellationes, Marsos Gambriuios Suebos Vandilios adfirmant, eaque uera et antiqua nomina . Ils célèbrent par d’anciens poèmes – la seule chose qui leur permette de conserver l’histoire – qu’un dieu, Tuisto, est sorti de la terre, et que son fils, Mannus est le père de leur peuple ; ils attribuent trois fils à Mannus, les fondateurs dont les noms ont fourni des appellations aux Ingaevones, peuple proche de l’Océan, aux Herminones, plus éloignés, et aux Istaevones, qui occupent le reste du pays. L’ancienneté du sujet le permettant, certains affirment que le dieu a eu plus d’un enfant, et que les peuples ont eu plus d’une dénomination : Marses, Gambriviens, Suèves, Vandiliens – tous des noms anciens et véridiques.
409/430 [Germ] III Le bardit
L'art de la guerre chez les Germains repose en partie sur les chants et les sons qu'ils produisent en marchant au combat, et auxquels Tacite donne le nom (germain ?) de « bardit » (barditus).
Fuisse apud eos et Herculem memorant , primumque omnium uirorum fortium ituri in proelia canunt . Sunt illis haec quoque carmina, quorum relatu, quem barditum uocant , accendunt animos futuraeque pugnae fortunam ipso cantu augurantur . Terrent enim trepidantue , prout sonuit acies, nec tam uocis ille quam uirtutis concentus uidetur. Adfectatur praecipue asperitas soni et fractum murmur , obiectis ad os scutis, quo plenior et grauior uox repercussu intumescat. Ils racontent qu’Hercule aussi vint chez eux, et, quand ils vont au combat, ils chantent en lui le premier parmi les braves. Ils ont aussi des hymnes dont la performance – appelée « bardit » – augmente leur courage ; c’est précisément ce chant leur sert à présager le succès du combat à venir. En effet, ils effraient ou ils s’agitent, à mesure que résonne la ligne de bataille, et ils ne semblent pas tant accorder leurs voix que leur bravoure. Ce que l’on cherche surtout, ce sont des sons durs et des grondements étouffés : ils placent leur bouclier devant leur bouche afin que leur voix, se répercutant dessus, se fasse plus sonore, plus basse, plus forte.
410/430 [Germ] VII Coutume germaine de combattre sous les yeux de leurs proches
Tacite revient ici sur une pratique germaine (mais également bretonne), attestée à plusieurs reprises dans les Histoires et les Annales, qui consiste à placer les proches des soldats (épouses et enfants) à côté des lignes de bataille, de manière à stimuler le courage des combattants.
Quodque praecipuum fortitudinis incitamentum est , non casus, nec fortuita conglobatio turmam aut cuneum facit, sed familiae et propinquitates ; et in proximo pignora, unde feminarum ululatus audiri , unde uagitus infantium . Voici ce qui aiguillonne principalement leur courage : ce n’est pas dans le hasard ou en un rassemblement aléatoire qu’ils forment les escadrons et les coins, mais en tenant compte des familles et des proches ; et ils placent à proximité les êtres chers,  si bien qu’ils peuvent entendre les hurlements des femmes, les vagissements des nouveau-nés.
411/430 [Germ] VIII La présence de leurs épouses augmente l'ardeur des Germains
Détaillant l'art de la guerre germain, déjà présenté dans le chapitre précédent, Tacite insiste sur l'influence des cris féminins sur les soldats germains.
Memoriae proditur quasdam acies inclinatas iam et labantes a feminis restitutas constantia precum et obiectu pectorum et monstrata comminus captiuitate , quam longe inpatientius feminarum suarum nomine timent, adeo ut efficacius obligentur animi ciuitatum, quibus inter obsides puellae quoque nobiles imperantur. La tradition rapporte qu’il y eut des armées mal en point et chancelantes que les femmes, par leurs invariables prières, par le spectacle de leur poitrine, par le tableau d’une captivité toute proche, remirent dans le bon sens. De fait, les Germains craignent l’esclavage pour leurs femmes, et ont bien plus de mal à tolérer cette idée pour elles que pour eux, au point que l’on tient plus efficacement les cœurs d’une cité en ordonnant d’y prendre aussi des jeunes filles nobles comme otage.
412/430 [Germ] XI Mode de délibération des Germains
Selon Tacite, les conseils des Germains suivent un mode de délibération bien particulier, dans lequel l'assentiment ou le rejet est essentiellement d'ordre sonore.
Vt turbae placuit, considunt armati . Silentium per sacerdotes, quibus tum et coercendi ius est, imperatur. Mox rex uel princeps , prout aetas cuique, prout nobilitas, prout decus bellorum, prout facundia est, audiuntur, auctoritate suadendi magis quam iubendi potestate . Si displicuit sententia, fremitu aspernantur ; sin placuit, frameas concutiunt. Honoratissimum adsensus genus est armis laudare. Quand la foule l’a décidé, ils siègent en armes. Ce sont les prêtres, qui ont alors aussi le droit de coercition, qui commandent le silence. Puis, on écoute le roi ou le premier citoyen, chacun selon son âge, sa noblesse, ses exploits militaires, son talent oratoire – cela se fait bien plus grâce à leur stature dans l’art de la persuasion que grâce à leur pouvoir de commandement. Si l’avis donné n’a pas convaincu, ils le rejettent d’un frémissement ; s’il a paru bon, ils agitent leurs framées. Approuver par les armes est la forme d’assentiment la plus estimée.
413/430 [Germ] XIV Caractère belliqueux des Germains
Les Germains sont dépeints comme des êtres belliqueux, peu portés sur la sédentarité.
Nec arare terram aut exspectare annum tam facile persuaseris quam uocare hostem et uulnera mereri. Et on ne saurait les persuader aussi facilement de labourer la terre ou d’attendre le cours de l’année que de provoquer les ennemis et de gagner des blessures.
414/430 [Germ] XXII Violence des disputes en Germanie
Le caractère belliqueux des Germains les pousse à régler tout conflit par les armes, sans se limiter aux injures.
Diem noctemque continuare potando nulli probrum. Crebrae, ut inter uinolentos , rixae raro conuiciis, saepius caede et uulneribus transiguntur. Il n’est honteux pour personne de passer un jour et une nuit sans interruption à boire. Fréquemment, comme de normal entre gens enivrés, les disputes ne se règlent pas tant par des injures que par des blessures mortelles.
415/430 [Germ] XXVII Le deuil chez les Germains
Selon Tacite, le deuil chez les Germains obéit à une répartition genrée des rôles : les funérailles appellent les pleurs des femmes, tandis que les hommes ont une fonction plus active (se souvenir, agir).
Lamenta ac lacrimas cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt . Feminis lugere honestum est, uiris meminisse . Les lamentations et les larmes durent peu, la douleur et la tristesse, longtemps. Il est honorable pour les femmes de se lamenter, pour les hommes de se souvenir.
416/430 [Germ] XXXIV Rumeurs sur les colonnes d'Hercule
Alors qu'il en vient aux peuples germains du nord de la Germanie, Tacite évoque les mystères de l'Océan (en réalité la mer du Nord), que les Romains n'ont pas réussi à explorer ; il mentionne notamment les « colonnes d'Hercule », qui s'y trouveraient peut-être.
Ipsum quin etiam Oceanum illa temptauimus : et superesse adhuc Herculis columnas fama uulgauit , siue adiit Hercules, seu quidquid ubique magnificum est in claritatem eius referre consensimus. Bien plus, nous avons fait l’épreuve de l’Océan lui-même à cet endroit : et la rumeur avait répandu que les colonnes d’Hercule y subsistaient toujours, soit qu’Hercule y fût allé, soit que nous nous fussions accordé à attribuer à son éclat tout ce qu’il y a de splendide dans le monde.
417/430 [Germ] XXXVI Déclin des Chérusques
Selon Tacite, le déclin des Chérusques (peuple établi dans la région de la Weser), est dû à leur amollissement progressif, consécutif à une période de paix.
Ita qui olim boni aequique Cherusci, nunc inertes ac stulti uocantur . Ainsi, les Chérusques, qui étaient autrefois appelés « bons » et « justes », sont désormais « mous » et « sots ».
418/430 [Germ] XLV Rumeurs sur les confins de la Germanie
À la fin de son traité, Tacite parvient aux bornes de la Germanie (et du monde). Il mentionne les Suiones (peuple scandinave) et une « autre mer » (aliud mare ; en réalité, il s'agit encore de la mer du Nord), qui serait le lieu de lever du soleil. L'historien avalise certaines rumeurs (fama) qui courent sur ce lieu.
Sed et mare [Aestii] scrutantur, ac soli omnium sucinum, quod ipsi glesum uocant , inter uada atque in ipso litore legunt. Mais les Estes fouillent aussi la mer, et ce sont les seuls de tous ces peuples à récolter dans les bas-fonds et jusqu’à sur le littoral l’ambre jaune, qu’eux appellent glesum.
419/430 [Dial] II Discussions collectives sur une tragédie prétexte
En 74 ou en 75 ap. J.-C., Curiatius Maternus lut publiquement une tragédie prétexte intitulée Caton, dont le sujet (et le traitement) déplut à Vespasien.
Nam postero die quam Curiatius Maternus Catonem recitauerat, cum offendisse potentium animos diceretur, tamquam in eo tragoediae argumento sui oblitus tantum Catonem cogitasset, eaque de re per urbem frequens sermo haberetur, uenerunt ad eum Marcus Aper et Iulius Secundus (…) . En effet, le lendemain du jour où Curiatius Maternus avait lu publiquement son Caton, alors que l’on racontait qu’il avait blessé les puissants – oubliant sa position, il avait évoqué, disait-on, seulement la figure de Caton dans le sujet de cette tragédie – et que l’on en parlait souvent en ville, Marcus Aper et Julius Secundus vinrent le voir.
420/430 [Dial] VI Défense du plaisir de l'éloquence
Marcus Aper défend ici l'éloquence contre la poésie, et souligne la joie que ressent l'orateur après un discours réussi.
Quae in publico species ! Quae in iudiciis ueneratio ! Quod illud gaudium consurgendi adsistendique inter tacentis et in unum conuersos ! Coire populum et circumfundi coram et accipere adfectum, quemcumque orator induerit ! Quel beau spectacle en public ! Quel respect dans les procès ! Quelle belle joie il y a à se lever et se tenir debout devant un public qui se tait et se tourne en ce seul point ! Et quand le peuple se réunit, se met en cercle autour de lui et, touché, écoute tout ce dont l’orateur le revêt !
421/430 [Dial] VII Popularité des orateurs
Un autre argument soutenu par Aper pour défendre l'éloquence est la grande popularité des orateurs dans la population romaine.
Quos saepius uulgus quoque imperitum et tunicatus hic populus transeuntis nomine uocat et digito demonstrat? Aduenae quoque et peregrini iam in municipiis et coloniis suis auditos , cum primum urbem attigerunt, requirunt ac uelut adgnoscere concupiscunt. Qui la foule ignorante et notre peuple en tunique interpellent-ils plus par son nom et montrent-ils plus souvent du doigt à leur passage ? Les étrangers et les voyageurs aussi, dès leur arrivée en ville, cherchent et désirent pour ainsi dire reconnaître ceux dont ils ont entendu parler chez eux, dans les municipes et les colonies.
422/430 [Dial] IX Triomphe éphémère des poètes
S'en prenant à la poésie, défendue par Maternus, Aper met en évidence le caractère fugace des succès des poètes, à la différence de celui des orateurs.
Et ut beatissimus recitationem eius [poetae] euentus prosequatur, omnis illa laus intra unum aut alterum diem, uelut in herba uel flore praecerpta, ad nullam certam et solidam peruenit frugem , nec aut amicitiam inde refert aut clientelam aut mansurum in animo cuiusquam beneficium, sed clamorem uagum et uoces inanis et gaudium uolucre. Et à supposer que la lecture publique [de ce poète] connaisse la plus favorable des issues, toutes ces belles louanges, s’étalant sur un jour ou deux, comme cueillies trop tôt encore à l’état d’herbe ou de fleur, ne donnent aucun fruit certain et concret, et ne rapportent dès lors ni amitié, ni clientèle, ni quelque bienfait dont quelqu’un se rappellera, mais une vague clameur, de vaines paroles et une joie éphémère.
423/430 [Dial] X Les poètes ne sont pas populaires
Selon Aper, la poésie ne constitue pas une voie d'accès à la popularité, par opposition à la rhétorique. Même quand un poème provoque des discussions (comme pour le Caton de Maternus, cf. Tac., Dial., 2), c'est pour un sujet moins important que la défense d'un ami ou d'un citoyen que le poète a travaillé.
Ne opinio quidem et fama , cui soli [poetae] seruiunt et quod unum esse pretium omnis laboris sui fatentur, aeque poetas quam oratores sequitur , quoniam mediocris poetas nemo nouit, bonos pauci. Quando enim rarissimarum recitationum fama in totam urbem penetrat ? (…) Meditatus uideris {aut} elegisse [Catonem] personam notabilem et cum auctoritate dicturam. Sentio quid responderi possit : hinc ingentis existere adsensus, haec in ipsis auditoriis praecipue laudari et mox omnium sermonibus ferri. Pas même l’opinion publique et la renommée, seul objet auxquels les poètes se soumettent et, de leur propre aveu, unique prix de tout leur labeur, ne sont aussi fidèles envers les poètes qu’envers les orateurs : personne ne connaît les poètes ordinaires, peu de gens les bons. Quand le bruit de lectures exceptionnelles s’est-il en effet répandu dans toute la ville ? (…) Tu me sembles avoir pensé choisir en Caton un personnage remarquable que l’on pourrait réciter avec gravité. Je vois ce que l’on pourrait répondre : ce sont de tels exemples qui font naître les sentiments les plus grands, eux que l’on loue le plus au cœur des salles de lecture, eux qu’emporte ensuite une rumeur générale.
424/430 [Dial] XII Défense de la retraite des poètes
Prenant la parole, Curiatius Maternus défend la poésie, en commençant par la retraite dans laquelle le poète peut composer, dont le silence et le calme sont préférables, selon lui, au bruit de la cité.
Nemora uero et luci et secretum ipsum, quod Aper increpabat, tantam mihi adferunt uoluptatem, ut inter praecipuos carminum fructus numerem, quod non in strepitu nec sedente ante ostium litigatore nec inter sordes ac lacrimas reorum componuntur, sed secedit animus in loca pura atque innocentia fruiturque sedibus sacris. Quant aux forêts, aux bois et à ces retraites que, précisément, Aper blâmait, ils me contentent tant que je regarde comme un des plus grands bienfaits de la poésie le fait que ce ne soit ni dans le vacarme ni avec un plaideur assis devant ma porte ni au milieu des accusés en habits de deuil et en pleurs que je compose des vers : au contraire, mon esprit, se retirant dans des lieux purs et innocents, savoure ces séjours sacrés.
425/430 [Dial] XIII Critique de l'ambiance du forum
Dans la continuité de sa défense des « forêts, des bois et des retraites » (cf. Tac., Dial., 12), Maternus s'en prend au tumulte et au chaos du forum, où exerce l'orateur.
Nec insanum ultra et lubricum forum famam que pallentem trepidus experiar. Non me fremitus salutantium nec anhelans libertus excitet. Bien plus, je voudrais ne plus vivre, tremblant, le forum malsain et incertain avec sa rumeur effrayante ; que le bourdonnement des visiteurs ou l’affranchi hors d’haleine ne me réveille pas.
426/430 [Dial] XX Les goûts du public en matière d'éloquence ont évolué
Le débat porte désormais sur l'évolution de la rhétorique. Aper défend ici les « modernes » et souligne que ce sont les goûts du public (uulgus/italique>) qui ont poussé les orateurs à enjoliver leurs discours.
Vulgus quoque adsistentium et adfluens et uagus auditor adsueuit iam exigere laetitiam et pulchritudinem orationis. Quant à la foule qui assiste aux procès et aux nombreux auditeurs de passage, ils ont désormais pris l’habitude de réclamer du charme et de la beauté dans les discours.
427/430 [Dial] XXIX Vices de Rome expliquant la décadence de l'éloquence
Un quatrième participant au débat, arrivé en retard, L. Vipstanus Messalla, cherche les causes du déclin de l'éloquence. Il cible particulièrement le goût des spectacles, assimilé à un vice, qui détourne les jeunes gens de la rhétorique.
Iam uero propria et peculiaria huius urbis uitia paene in utero matris concipi mihi uidentur, histrionalis fauor et gladiatorum equorumque studia : quibus occupatus et obsessus animus quantulum loci bonis artibus relinquit ? Quotum quemque inuenies qui domi quicquam aliud loquatur  ? Quos alios adulescentulorum sermones excipimus, si quando auditoria intrauimus ? J’ajoute que les vices propres attachés à notre ville se forment, me semble-t-il, dès le ventre maternel ou presque : je veux parler du goût pour les histrions et de la passion des gladiateurs et des courses de chevaux : quand ces désirs se rendent maître et assiègent l’esprit, quelle place laissent-ils pour les bonnes disciplines ? Combien en trouvera-t-on pour parler d’autre chose à la maison ? Quelles autres conversations surprenons-nous chez les jeunes gens si nous pénétrons dans une salle de lecture ?
428/430 [Dial] XXXII Éloge de l'orateur cultivé
Poursuivant son analyse des causes de la décadence de l'éloquence, Messala attaque le manque de culture des orateurs contemporains, sensible, selon lui, chez les savants mais aussi dans le grand nombre (uulgus).
Idque [sc. multarum artium scientia] non doctus modo et prudens auditor, sed etiam populus intellegit ac statim ita laude prosequitur, ut legitime studuisse, ut per omnis eloquentiae numeros isse, ut denique oratorem esse fateatur . Cette immense culture de l’orateur, ce n’est pas juste l’auditeur savant et compétent qui la comprend, mais même le peuple : celui-ci l’honore de son éloge, allant jusqu’à déclarer qu’il a fait des études convenables, qu’il a parcouru tous les rangs de l’éloquence, qu’enfin, il est orateur.
429/430 [Dial] XXXIX Les procès ne sont plus assez fréquentésd
Julius Secundus, l'un des quatre participants au débat du Dialogue, voit dans le manque de fréquentation des procès, comparés à un « désert » (solitudo), l'un des causes du déclin de l'éloquence.
Oratori autem clamore plausu que opus est et uelut quodam theatro ; qualia cotidie antiquis oratoribus contingebant, cum tot pariter ac tam nobiles forum coartarent , cum clientelae quoque ac tribus et municipiorum etiam legationes ac pars Italiae periclitantibus adsisteret, cum in plerisque iudiciis crederet populus Romanus sua interesse quid iudicaretur . L’orateur, lui, a besoin des clameurs, des applaudissements et, pour ainsi dire, d’un théâtre ; les orateurs de l’ancien temps jouissaient tous les jours de telles conditions, à une époque où tant de si nobles personnes pressaient le forum, où les clientèles aussi, les tribus et même des ambassades des municipes avec une partie de l’Italie assistaient ceux qui risquaient de perdre, où le peuple romain croyait, dans la plupart des jugements, que le résultat du procès du importait à ses affaires.
430/430 [Dial] XL La grande éloquence fleurit avec la licence
En conclusion du débat, Maternus met en lumière en paradoxe : la grande éloquence a toujours accompagné la liberté excessive, la licence (licentia) : maintenant que Rome est pacifiée, l'éloquence a perdu de son utilité et de sa force.
Non de otiosa et quieta re loquimur et quae probitate et modestia gaudeat, sed est magna illa et notabilis eloquentia alumna licentiae, quam stulti libertatem uocant , comes seditionum, effrenati populi incitamentum , sine obsequio, sine seueritate, contumax, temeraria, adrogans, quae in bene constitutis ciuitatibus non oritur . Je ne parle pas d’une tranquille occupation pour se distraire, qui se complaise dans l’honnêteté et la mesure : cette grande et noble éloquence, elle est fille de la licence que les sots appellent liberté, elle accompagne les séditions, elle excite le peuple débridé, elle n’a pas de déférence, pas de sévérité, elle est obstinée, courageuse, arrogante – et ne saurait naître dans des états bien constitués.