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Voix de la Foule chez Tacite

Extemplo Libyae magnas it Fama per urbes, / Fama, malum qua non aliud velocius ullum [...]

(Virgile, Énéide, 4.173-174)

Illustration médiévale de la Fama

Illustration de l'édition Brant de l'Énéide, Strasbourg 1502

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En jaune, les termes renvoyant à une vocalisation collective. En vert, le discours indirect rattaché à la foule.

421/430 [Dial] VII Popularité des orateurs
Un autre argument soutenu par Aper pour défendre l'éloquence est la grande popularité des orateurs dans la population romaine.
Quos saepius uulgus quoque imperitum et tunicatus hic populus transeuntis nomine uocat et digito demonstrat? Aduenae quoque et peregrini iam in municipiis et coloniis suis auditos , cum primum urbem attigerunt, requirunt ac uelut adgnoscere concupiscunt. Qui la foule ignorante et notre peuple en tunique interpellent-ils plus par son nom et montrent-ils plus souvent du doigt à leur passage ? Les étrangers et les voyageurs aussi, dès leur arrivée en ville, cherchent et désirent pour ainsi dire reconnaître ceux dont ils ont entendu parler chez eux, dans les municipes et les colonies.
422/430 [Dial] IX Triomphe éphémère des poètes
S'en prenant à la poésie, défendue par Maternus, Aper met en évidence le caractère fugace des succès des poètes, à la différence de celui des orateurs.
Et ut beatissimus recitationem eius [poetae] euentus prosequatur, omnis illa laus intra unum aut alterum diem, uelut in herba uel flore praecerpta, ad nullam certam et solidam peruenit frugem , nec aut amicitiam inde refert aut clientelam aut mansurum in animo cuiusquam beneficium, sed clamorem uagum et uoces inanis et gaudium uolucre. Et à supposer que la lecture publique [de ce poète] connaisse la plus favorable des issues, toutes ces belles louanges, s’étalant sur un jour ou deux, comme cueillies trop tôt encore à l’état d’herbe ou de fleur, ne donnent aucun fruit certain et concret, et ne rapportent dès lors ni amitié, ni clientèle, ni quelque bienfait dont quelqu’un se rappellera, mais une vague clameur, de vaines paroles et une joie éphémère.
423/430 [Dial] X Les poètes ne sont pas populaires
Selon Aper, la poésie ne constitue pas une voie d'accès à la popularité, par opposition à la rhétorique. Même quand un poème provoque des discussions (comme pour le Caton de Maternus, cf. Tac., Dial., 2), c'est pour un sujet moins important que la défense d'un ami ou d'un citoyen que le poète a travaillé.
Ne opinio quidem et fama , cui soli [poetae] seruiunt et quod unum esse pretium omnis laboris sui fatentur, aeque poetas quam oratores sequitur , quoniam mediocris poetas nemo nouit, bonos pauci. Quando enim rarissimarum recitationum fama in totam urbem penetrat ? (…) Meditatus uideris {aut} elegisse [Catonem] personam notabilem et cum auctoritate dicturam. Sentio quid responderi possit : hinc ingentis existere adsensus, haec in ipsis auditoriis praecipue laudari et mox omnium sermonibus ferri. Pas même l’opinion publique et la renommée, seul objet auxquels les poètes se soumettent et, de leur propre aveu, unique prix de tout leur labeur, ne sont aussi fidèles envers les poètes qu’envers les orateurs : personne ne connaît les poètes ordinaires, peu de gens les bons. Quand le bruit de lectures exceptionnelles s’est-il en effet répandu dans toute la ville ? (…) Tu me sembles avoir pensé choisir en Caton un personnage remarquable que l’on pourrait réciter avec gravité. Je vois ce que l’on pourrait répondre : ce sont de tels exemples qui font naître les sentiments les plus grands, eux que l’on loue le plus au cœur des salles de lecture, eux qu’emporte ensuite une rumeur générale.
424/430 [Dial] XII Défense de la retraite des poètes
Prenant la parole, Curiatius Maternus défend la poésie, en commençant par la retraite dans laquelle le poète peut composer, dont le silence et le calme sont préférables, selon lui, au bruit de la cité.
Nemora uero et luci et secretum ipsum, quod Aper increpabat, tantam mihi adferunt uoluptatem, ut inter praecipuos carminum fructus numerem, quod non in strepitu nec sedente ante ostium litigatore nec inter sordes ac lacrimas reorum componuntur, sed secedit animus in loca pura atque innocentia fruiturque sedibus sacris. Quant aux forêts, aux bois et à ces retraites que, précisément, Aper blâmait, ils me contentent tant que je regarde comme un des plus grands bienfaits de la poésie le fait que ce ne soit ni dans le vacarme ni avec un plaideur assis devant ma porte ni au milieu des accusés en habits de deuil et en pleurs que je compose des vers : au contraire, mon esprit, se retirant dans des lieux purs et innocents, savoure ces séjours sacrés.
425/430 [Dial] XIII Critique de l'ambiance du forum
Dans la continuité de sa défense des « forêts, des bois et des retraites » (cf. Tac., Dial., 12), Maternus s'en prend au tumulte et au chaos du forum, où exerce l'orateur.
Nec insanum ultra et lubricum forum famam que pallentem trepidus experiar. Non me fremitus salutantium nec anhelans libertus excitet. Bien plus, je voudrais ne plus vivre, tremblant, le forum malsain et incertain avec sa rumeur effrayante ; que le bourdonnement des visiteurs ou l’affranchi hors d’haleine ne me réveille pas.
426/430 [Dial] XX Les goûts du public en matière d'éloquence ont évolué
Le débat porte désormais sur l'évolution de la rhétorique. Aper défend ici les « modernes » et souligne que ce sont les goûts du public (uulgus/italique>) qui ont poussé les orateurs à enjoliver leurs discours.
Vulgus quoque adsistentium et adfluens et uagus auditor adsueuit iam exigere laetitiam et pulchritudinem orationis. Quant à la foule qui assiste aux procès et aux nombreux auditeurs de passage, ils ont désormais pris l’habitude de réclamer du charme et de la beauté dans les discours.
427/430 [Dial] XXIX Vices de Rome expliquant la décadence de l'éloquence
Un quatrième participant au débat, arrivé en retard, L. Vipstanus Messalla, cherche les causes du déclin de l'éloquence. Il cible particulièrement le goût des spectacles, assimilé à un vice, qui détourne les jeunes gens de la rhétorique.
Iam uero propria et peculiaria huius urbis uitia paene in utero matris concipi mihi uidentur, histrionalis fauor et gladiatorum equorumque studia : quibus occupatus et obsessus animus quantulum loci bonis artibus relinquit ? Quotum quemque inuenies qui domi quicquam aliud loquatur  ? Quos alios adulescentulorum sermones excipimus, si quando auditoria intrauimus ? J’ajoute que les vices propres attachés à notre ville se forment, me semble-t-il, dès le ventre maternel ou presque : je veux parler du goût pour les histrions et de la passion des gladiateurs et des courses de chevaux : quand ces désirs se rendent maître et assiègent l’esprit, quelle place laissent-ils pour les bonnes disciplines ? Combien en trouvera-t-on pour parler d’autre chose à la maison ? Quelles autres conversations surprenons-nous chez les jeunes gens si nous pénétrons dans une salle de lecture ?
428/430 [Dial] XXXII Éloge de l'orateur cultivé
Poursuivant son analyse des causes de la décadence de l'éloquence, Messala attaque le manque de culture des orateurs contemporains, sensible, selon lui, chez les savants mais aussi dans le grand nombre (uulgus).
Idque [sc. multarum artium scientia] non doctus modo et prudens auditor, sed etiam populus intellegit ac statim ita laude prosequitur, ut legitime studuisse, ut per omnis eloquentiae numeros isse, ut denique oratorem esse fateatur . Cette immense culture de l’orateur, ce n’est pas juste l’auditeur savant et compétent qui la comprend, mais même le peuple : celui-ci l’honore de son éloge, allant jusqu’à déclarer qu’il a fait des études convenables, qu’il a parcouru tous les rangs de l’éloquence, qu’enfin, il est orateur.
429/430 [Dial] XXXIX Les procès ne sont plus assez fréquentésd
Julius Secundus, l'un des quatre participants au débat du Dialogue, voit dans le manque de fréquentation des procès, comparés à un « désert » (solitudo), l'un des causes du déclin de l'éloquence.
Oratori autem clamore plausu que opus est et uelut quodam theatro ; qualia cotidie antiquis oratoribus contingebant, cum tot pariter ac tam nobiles forum coartarent , cum clientelae quoque ac tribus et municipiorum etiam legationes ac pars Italiae periclitantibus adsisteret, cum in plerisque iudiciis crederet populus Romanus sua interesse quid iudicaretur . L’orateur, lui, a besoin des clameurs, des applaudissements et, pour ainsi dire, d’un théâtre ; les orateurs de l’ancien temps jouissaient tous les jours de telles conditions, à une époque où tant de si nobles personnes pressaient le forum, où les clientèles aussi, les tribus et même des ambassades des municipes avec une partie de l’Italie assistaient ceux qui risquaient de perdre, où le peuple romain croyait, dans la plupart des jugements, que le résultat du procès du importait à ses affaires.
430/430 [Dial] XL La grande éloquence fleurit avec la licence
En conclusion du débat, Maternus met en lumière en paradoxe : la grande éloquence a toujours accompagné la liberté excessive, la licence (licentia) : maintenant que Rome est pacifiée, l'éloquence a perdu de son utilité et de sa force.
Non de otiosa et quieta re loquimur et quae probitate et modestia gaudeat, sed est magna illa et notabilis eloquentia alumna licentiae, quam stulti libertatem uocant , comes seditionum, effrenati populi incitamentum , sine obsequio, sine seueritate, contumax, temeraria, adrogans, quae in bene constitutis ciuitatibus non oritur . Je ne parle pas d’une tranquille occupation pour se distraire, qui se complaise dans l’honnêteté et la mesure : cette grande et noble éloquence, elle est fille de la licence que les sots appellent liberté, elle accompagne les séditions, elle excite le peuple débridé, elle n’a pas de déférence, pas de sévérité, elle est obstinée, courageuse, arrogante – et ne saurait naître dans des états bien constitués.